Mme Pleyel n'était pas compositeur, mais ornemaniste très ingénieuse,

brodant sur la phrase de chant des arabesques gracieuses, aux contours

fins et délicats. Nous en donnerons comme exemple l'andante de Hummel

(op. 18), publié par les éditeurs du _Ménestrel_, d'après les variantes

charmantes qu'y avait ajoutées la célèbre virtuose. Dans ce genre

d'ornementation, Mme Pleyel procédait beaucoup de Chopin, dont elle

excellait à interpréter les œuvres. Ses doigts légers, souples,

improvisaient, pour ainsi dire d'eux-mêmes et sans l'effort de la

moindre réflexion, ces traits aériens, aux allures vives, d'une ténuité

transparente, que Chopin aimait à placer dans ses nocturnes, ses

ballades et ses impromptus.

Les biographes spéciaux, par excès de galanterie sans doute, sont

presque tous muets sur l'acte de naissance et la date précise de la mort

de Mme Pleyel. Fétis, par un soin de délicate courtoisie, se contente

de dire que Mme Pleyel est née à Paris. Il n'y a plus aucune raison

pour imiter cette prudente réserve. Nous dirons donc que Marie-Félicité

Moke, née à Paris le 4 juillet 1811, est morte le 30 mars 1875 Ã

Saint-Josseten-Noode (Bruxelles). La grande artiste, lasse des stériles

agitations de la vie, blasée des succès, aimée de ses intimes, adorée de

ses élèves, nous a quittés, calme recueillie, pour goûter le dernier

repos.

Mme Pleyel a laissé dans le monde musical une trace profonde, un

rayonnement d'un grand éclat, mais n'ayant rien écrit qui touche à son

art de virtuose, la tradition seule peut en conserver les secrets. Nous

nous estimerons donc heureux si notre modeste pastel de cette belle et

séduisante individualité peut aider à faire revivre l'ensemble des

qualités réunies dans cette riche organisation. Les artistes qui auront

l'ambition louable de suivre les traces de la grande virtuose, éviteront

les redoutables écueils où son bonheur a sombré, mais s'efforceront de

retrouver la perfection idéale de son exécution, en cherchant toujours,

comme elle, la vérité d'expression dans tous les genres, dans tous les

styles.

VIII

AMÉDÉE DE MÉREAUX

Ce n'est pas sans une émotion légitime que j'écris le nom de l'homme

éminent, du rude travailleur, du critique hors ligne dont je vais

esquisser le portrait. A ma sympathie confraternelle pour l'artiste, se

joint ici un souvenir tout personnel, celui d'une coïncidence singulière

qui a fait un instant se croiser nos deux existences à la même

bifurcation de la route. Il y a quarante ans j'ai été sur le point de me

fixer à Rouen, et, en définitive, ce fut Amédée de Méreaux qui, las de

ses voyages de virtuose nomade, prit la résolution de s'établir dans la

grande cité normande. Nous nous sommes rencontrés ce jour-là au même

tournant de la carrière, et maintenant je me trouve seul devant une

tombe pour rendre un dernier hommage à l'émule, au compagnon qui n'est

plus.

Jean-Amédée Lefroid de Méreaux, né à Paris, le 18 septembre 1802,

appartenait à une famille d'artistes; son père, organiste à l'Oratoire,

était un professeur de mérite, en relations suivies avec toutes les

célébrités musicales de l'époque; il a écrit des œuvres nombreuses

pour l'orgue et le piano. Le grand-père d'Amédée de Méreaux, né à Paris

en 1745, était également un compositeur de haute valeur dont la carrière

musicale va de 1767 à 1793; on lui doit les oratorios d'_Esther_ et de

_Samson_, des cantates, des opéras comiques et plusieurs grands opéras;

il fut professeur à l'Institut national de musique, premier type du

Conservatoire. Quand à la mère d'Amédée de Méreaux, c'était la fille du

président Blondel, qui, à ses débuts d'avocat, plaida dans le procès du

Collier de la reine et devint plus tard secrétaire des sceaux sous

Lamoignon de Malesherbes.

Amédée de Méreaux, que ses parents destinaient au barreau, reçut une

éducation littéraire très soignée, tout en commençant le piano avec son

père et en prenant, dès l'âge de dix ans, les leçons d'harmonie de

Reicha. Clementi, pendant son séjour à Paris, lui donna aussi des

conseils. Le goût prédominant du jeune de Méreaux pour la musique

s'affirmait chaque jour davantage; mais ses parents surent conduire de

front l'instruction classique et les études spéciales. Un jour de

distribution de prix au grand concours, le collégien de Charlemagne

attardé et refusé à la porte par une consigne rigoureuse, dut s'abriter

sous la robe doctorale de Villemain pour passer et recevoir son prix.

Après avoir terminé ses classes, de Méreaux reprit le contre-point et la

fugue avec Reicha, et sa jeune imagination eut occasion de s'affirmer

par la publication de plusieurs œuvres chez Richault père: une

polonaise (op. 3) eut plusieurs éditions. Les premiers succès de

Méreaux comme virtuose et professeur, permirent à son ami et camarade de

collège, Charles Lenormant, l'archéologue célèbre, de lui faire obtenir

le titre honorifique de professeur de musique du duc de Bordeaux.

Pianiste aimé de l'aristocratie, de Méreaux eut l'honneur d'être admis

aux réunions si recherchées de Mme Recamier; il fut même le

professeur de la reine de l'Abbaye-au-Bois. La révolution de 1830 mit

fin à ces relations. La noblesse du faubourg Saint-Germain dit adieu

pour longtemps à Paris, se retira dans ses terres, et Méreaux, comme

beaucoup d'artistes dont la clientèle avait été dispersée par la

tourmente politique, abandonna la capitale pour voyager en Belgique et

en Angleterre.

Pendant son séjour sur le sol anglais, de Méreaux fit deux saisons de

concert avec Mmes Malibran et Damoreau. En 1832, il eut occasion

d'exécuter plusieurs fois avec Chopin un duo de sa composition sur le

_Pré aux Clercs_; c'est également à cette époque qu'il m'arriva

d'entendre le virtuose éminent et d'entrer en relations avec lui. Son

jeu, brillant et très correct, tenait plus de l'école allemande que de

l'école française, dont Henri Herz était alors la plus élégante

expression. De Méreaux, classique pur, ne faisait pas cortège aux

romantiques, dont Liszt était déjà le prophète. A Londres, de Méreaux

eut pour élève miss Clara Loveday, dont le séjour à Paris a laissé dans

le monde artistique de brillants souvenirs.

En 1835, de Méreaux renonça à sa vie mouvementée de virtuose pour se

fixer à Rouen, où il conquit rapidement la sympathie universelle. Sa

première pensée fut un hommage à la mémoire de Boieldieu, dont il avait

été l'ami et dont il était resté le fervent admirateur; sous son

inspiration, une pieuse cérémonie et une grande manifestation furent

organisées pour enterrer le cœur du célèbre Rouennais. Lié d'amitié

avec Hummel, Field, Moschelès, Kalkbrenner, de Méreaux était estimé non

seulement pour ses qualités de pianiste, sa haute valeur de compositeur,

mais aussi pour son érudition de musicographe, de bibliophile, pour ses

connaissances multiples de littérateur et de savant musicien. Il sut en

fournir des preuves irrécusables aux séances spéciales données au

Conservatoire, où il traita de la musique historique et dont le souvenir

est resté dans la mémoire des dilettantes de l'époque. Appelé plus tard

à diriger le feuilleton du _Journal de Rouen_, de Méreaux donna à cette

revue spéciale une importance, une autorité toutes nouvelles. Ses

critiques ou ses éloges étaient d'un grand poids auprès des artistes,

dont il se trouvait le juge à peu près souverain.

De Méreaux avait un goût très prononcé pour l'enseignement, non par

pédantisme, mais par intérêt au progrès de l'art. Sa grande expérience,

ses souvenirs, sa profonde érudition, la connaissance raisonnée des

différents styles, des diverses écoles, faisaient de lui un maître

précieux à consulter. Il a laissé une nombreuse phalange d'artistes qui

tous ont conservé les belles et sérieuses qualités de leur professeur.

Plusieurs noms me sont particulièrement connus: Mme Tardieu, née

Charlotte de Malleville, Mlles Clara Loveday, Charité, Lecomte,

Vézinet, Mme Samson, Mme A. de Méreaux, l'artiste de talent et de

cœur, l'amie tendre et dévouée, qui a entouré de soins si délicats

les dernières années de sa vie. MM. Maillot, Madoulé, Caron, Klein,

Henri Martin, Lucien Dautresme, etc., ont également reçu les leçons de

piano et de composition de de Méreaux.

J'ai bien des fois entendu déplorer que la critique d'art fût confiée Ã

des gens du métier, trop enclins, dit une partie du public, à préconiser

une école au détriment d'une autre. On redoute l'influence, l'autorité

prédominante que ces spécialistes peuvent acquérir à l'égard ou Ã

l'encontre de leurs émules, parfois de leurs rivaux. Et cependant si le

premier devoir d'un critique est d'être juste, bienveillant, de

n'appartenir exclusivement à aucune école, ne faut-il pas encore que les

critiques chargés de former ou de réformer le goût du public aient assez

de connaissances pratiques et techniques pour donner la raison de leurs

jugements et les baser sur des exemples indiscutables? L'appréciation

des œuvres de l'esprit est généralement confiée à des littérateurs

érudits; les œuvres d'art demandent également à être jugées par des

artistes expérimentés, dont les appréciations seront toujours

préférables à celles des critiques superficiels plus disposés à juger

avec leur esprit qu'avec le goût éprouvé et l'expérience acquise.

De Méreaux aura été un des rares et excellents modèles du critique

idéal, érudit sans pédantisme, savant sans affectation, appuyant

toujours ses jugements sur des comparaisons concluantes. Écrivain à la

fois spirituel et consciencieux, placé au-dessus des influences

étrangères à l'art, il n'a jamais fait de compromis avec ses opinions,

marchandé ses éloges, ni poursuivi certains artistes de son antipathie.

Son nom, comme critique, prend place à côté de ceux d'Halévy, d'Adam, de

Berlioz. De nos jours, la critique musicale compte aussi des

spécialistes éminents: E. Reyer, Saint-Saëns, Joncières, Soubies (de

Lomagne), Gautier, Comettant, d'autres encore qui tous appartiennent, on

peut le dire, à la filiation de Méreaux et traitent les questions

techniques avec l'autorité, l'impartialité nécessaires, sans tomber dans

les excès, dans le parti pris d'Azevedo, de Fiorentino, de Scudo. On ne

peut donc voir aucun inconvénient à ce que des artistes de talent, de

savoir et de conscience traitent les questions d'esthétique se

rattachant à leur art. Ingres, Delacroix, Fromentin, Rousseau ont, eux

aussi, discuté _ex professo_ les grands principes de la peinture. S'il y

avait excès ou abus dans ce sens, le mal serait toujours moins grave que

l'excès ou l'abus dans le sens contraire, le fait trop commun de

dogmatiser sur un art dont on ignore les premiers éléments et les règles

les plus simples.

De Méreaux était, du reste, non seulement un musicien lettré, mais un

érudit dans toute l'acception du terme; il avait cette culture

intellectuelle qui manque à trop d'artistes, et dont l'absence nuit Ã

l'élévation de leur style, alors qu'il n'est plus question des procédés

de mécanisme, mais des sentiments qui constituent le beau idéal. De

Méreaux a traité avec une grande supériorité toutes les questions qui

se rattachent à l'esthétique musicale. Ses considérations sur l'art, sur

l'influence que la musique doit exercer à l'égard des mœurs et son

action sensible sur le progrès social, ont été formulées dans plusieurs

discours et brochures qu'il est bon de connaître pour bien saisir les

hautes tendances du critique et du penseur.

Admis à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en

1858, il fut nommé président de cette Société en 1865; cet honneur très

rarement accordé à un musicien, était un double hommage rendu au

caractère comme à l'érudition de l'artiste.

Les travaux littéraires et techniques de Méreaux sont nombreux et très

variés; ils prouvent ses connaissances multiples et sa grande fermeté de

jugement. Ses compositions comprennent plus de 120 numéros d'œuvres

de caractères et de styles différents; une messe solennelle, des

cantates, un trio, un quatuor, plusieurs concertos, des chœurs pour

l'Orphéon, plusieurs thèmes variés, des polonaises, des fantaisies, une

belle sonate élégiaque, enfin les grandes études de piano, œuvre

considérable que l'on peut placer comme importance et valeur musicale Ã

côté du _Gradus ad Parnassum_ de Clementi. De Méreaux est d'ailleurs

resté toute sa vie un classique pur. Jusque dans ses heures d'audace et

d'exubérance harmonique, on sent en lui un élève fidèle de Clementi, de

Cramer, d'Hummel et de Moschelès.

J'arrive maintenant à la publication des _Clavecinistes_, ce monument

d'archéologie musicale élevé au grand art et d'un intérêt de premier

ordre qui comprend les clavecinistes de 1637 à 1790. Cette étude

rétrospective des formules et du langage musical des maîtres ingénieux

et de génie qui ont frayé la route aux pianistes modernes, était une

œuvre nécessaire et reste une belle œuvre. On suit

chronologiquement et, pour ainsi dire, pas à pas les transformations

progressives du style, et, en analysant avec soin ces compositions aux

mélodies naïves, mais au fort tissu harmonique, on retrouve, non

seulement la génération des idées, mais encore les ornements si fort Ã

la mode dans un siècle qu'il est utile de bien connaître.

La traduction en caractères usuels et en valeurs mesurées suivant

l'usage de la notation moderne a été accomplie par Méreaux avec un soin

minutieux. Cette patience infatigable, ce respect des règles

traditionnelles dans un travail aussi délicat, font le plus grand

honneur à l'artiste qui a su mettre en lumière cette belle langue

presque oubliée, ou connue seulement des érudits. Il fallait un homme Ã

la fois de science profonde et d'énergique volonté pour terminer une

entreprise aussi considérable. De Méreaux a accompli cette tâche en

grand musicien. Les notices biographiques et historiques, les

considérations sur le style des différents maîtres, les comparaisons

judicieuses établies entre les procédés et les formules de chacun d'eux,

font de ces volumes précieux une véritable histoire du clavecin et du

forte-piano, et constituent un cours de haute littérature musicale que

tous les artistes doivent connaître et s'assimiler dans la mesure du

possible.

Je vois encore cette figure sympathique d'Amédée de Méreaux où

s'épanouissaient la force et la bonté, physionomie à la fois énergique

et affectueuse, aux traits nettement dessinés, au regard ferme et

clairvoyant, mais plein de bienveillance, et qui était le véritable

reflet de cette âme vaillante. C'est le 25 avril 1874 que Méreaux fut

enlevé à ses nombreux amis, à l'affection de ses élèves, à l'attachement

profond d'une femme qu'il aimait avec passion. Une angine de poitrine

minait depuis trois ans sa robuste constitution, mais il s'attachait Ã

cacher à ses proches les progrès de la redoutable maladie. Toujours bon,

aimable, souriant, il supportait avec un véritable stoïcisme les crises

fréquentes du mal, et avait des paroles rassurantes pour ceux qui

l'entouraient.

Cette mort fut un deuil pour la ville de Rouen. L'artiste aimé était

devenu un fils adoptif de la cité normande, et l'Académie, en le

choisissant pour son président, lui avait conféré le titre officiel de

haute bourgeoisie. Tous les artistes rouennais s'unirent dans une

fraternelle pensée pour faire à de Méreaux les funérailles d'un grand

musicien. Heureux ceux qui groupent de semblables affections autour de

leur tombe et dont la mort semble une exaltation!

Les discours prononcés sur la tombe de Méreaux rendent un hommage

éclatant au virtuose, au compositeur éminent et à l'écrivain distingué,

triple et précieuse auréole; mais ce que nous voulons redire encore une

fois, c'est qu'à toutes ces qualités qui font la célébrité, de Méreaux

ajoutait la droiture de cœur, une conscience ferme, l'amour vivace de

son art, une âme virile avec toutes les délicatesses du sentiment. Aussi

son nom mérite-t-il de rester parmi ceux des maîtres dont la vie entière

est un long exemple, un noble enseignement.

IX

JOHN FIELD

L'individualité musicale de John Field est trop importante, son

originalité trop accusée, l'influence de son style et de sa manière trop

évidente pour que nous passions sous silence, dans cette revue sommaire,

l'action de ce maître sur les progrès de l'art musical et

particulièrement sur l'école moderne du piano. Nous allons donc

esquisser la curieuse physionomie du grand musicien, qui eut son heure

de célébrité et dont l'impression profonde, comme virtuose, est restée

dans notre souvenir.

John Field, fils d'un musicien, attaché à l'orchestre du théâtre de

Dublin, naquit dans cette ville en 1782. Son grand-père, organiste dans

la même ville, l'initia tout enfant aux principes de la musique, mais la

sévérité et la rudesse de ce vieillard lui rendirent peu attrayantes les

premières études, si arides quand le professeur n'a pas l'affection de

son élève. Une escapade de jeunesse l'éloigna un instant de sa famille,

mais l'impérieux besoin de vivre l'y ramena bien vite; il avait alors

seize ans. Quelques années plus tard, son père ayant obtenu une place

dans un orchestre de Londres, il l'y accompagna, fut présenté Ã

Clementi et devint son élève préféré. Ce maître illustre emmena avec lui

son disciple favori dans les voyages successifs qu'il fit à Paris, en

Allemagne et en Russie. L'audition de Field dans les concerts de

Clementi produisit le plus grand effet. On admirait, chez ce virtuose de

vingt ans, les brillantes et magistrales qualités du célèbre chef

d'école, et l'on s'extasiait surtout sur son beau style dans l'exécution

des œuvres de Sébastien Bach et de Hændel. Ces grands maîtres, si

populaires en Angleterre et en Allemagne, n'occupaient pas encore chez

nous la place à part qu'on devait donner plus tard à leur puissant

génie.

Field reçut à Vienne, pendant le séjour qu'il y fit avec Clementi, les

leçons du grand contre-pointiste Albrechtsberger; il accompagna ensuite

Clementi à Saint-Pétersbourg, se fit entendre dans plusieurs concerts

avec son succès accoutumé, et prit enfin le parti de se fixer en Russie,

lorsque Clementi songea à retourner à Londres au printemps de 1805.

Field, maître à son tour, libre de toute tutelle, en pleine possession

de la renommée, devint le professeur en vogue et le virtuose préféré Ã

tous. Il donna de nombreux et fructueux concerts dans les grands centres

de Russie, en Courlande, en Lithuanie, à Pétersbourg, à Moscou; il

séjourna plusieurs années dans chacune de ces deux villes.

Malheureusement, enclin à la paresse, ayant un goût prononcé pour la

bonne chère, aimant outre mesure les vins capiteux, inexact dans ses

leçons, prodigue de ses gains faciles, prêtant à tous venants, John

Field ne sut tirer aucun parti de sa brillante position, et n'économisa

rien des sommes considérables gagnées en Russie.

John Field retourna à Londres en 1831, et fut applaudi avec enthousiasme

dans les soirées et les concerts. Les admirateurs du jeune artiste de

1801 trouvèrent leur virtuose bien transformé. L'expression suave,

tendre et pathétique était venue s'ajouter aux brillantes qualités des

débuts. En 1832, John Field revint à Paris, témoin de ses premiers

succès. J'avais seize ans à cette époque, et avec mes illusions

d'enfance, j'idéalisais dans ma pensée les physionomies que je donnais

aux maîtres préférés; j'avais notamment créé dans mon imagination un

Field de fantaisie, tel que pouvaient me le faire supposer ses

charmantes et poétiques compositions, œuvres mélodiques aux contours

fins et délicats, aux traits légers, aériens, filtrant comme des rayons

lumineux à travers les sinuosités de la mélodie. Enfin j'aimais à voir

en Field un précurseur de Chopin, moins la passion, les sombres

rêveries, les déchirements du cœur et le côté morbide. J'étais élève

de la classe de Zimmermann, toujours empressé de nous faire connaître

les artistes étrangers de passage à Paris. Muni d'une lettre

d'introduction, je me rendis à l'hôtel habité par John Field, avec mes

camarades, Prudent, A. Petit et F. Chollet. Quels ne furent pas notre

étonnement et notre désillusion, lorsqu'en entrant dans la chambre

enfumée du célèbre pianiste, nous trouvâmes le maître assis dans son

fauteuil, une énorme pipe aux lèvres, entouré de chopes et de

bouteilles de toutes provenances! Sa tête un peu forte, ses joues

colorées, ses traits alourdis donnaient à sa physionomie un faux air de

Falstaff.

Pourtant, je dois le dire, malgré cette ébriété matinale, Field nous fit

bon accueil, lut la lettre de Zimmermann et s'offrit très gracieusement

à nous jouer quelques pièces; deux études de Cramer et de Clementi

exécutées avec une rare perfection, un fini admirable, nous permirent

d'apprécier la merveilleuse agilité des doigts et la délicatesse exquise

de toucher du grand virtuose. En nous disant adieu, il nous remit

plusieurs entrées pour un prochain concert à la salle du Conservatoire.

Nous nous retirâmes, enchantés de l'artiste, mais tristement

impressionnés par l'homme.

C'est en Russie, croyons-nous, pendant la longue période de son séjour Ã

Pétersbourg et à Moscou, que John Field contracta sa funeste habitude

d'intempérance. Les spiritueux et le champagne, qu'il buvait avec excès,

minèrent sa robuste santé en détruisant peu à peu ses belles qualités

d'exécution.

La nature fruste et les dehors vulgaires de John Field contrastaient

péniblement avec ses brillantes qualités de compositeur virtuose. En

l'écoutant sans le voir, on était sous le charme de ses pensées

gracieuses, élégantes, parfois même d'un haut style. Mais en ouvrant les

yeux, on était tout surpris de rapporter cette exécution fine, délicate,

cette sonorité moelleuse, vaporeuse, à un artiste d'apparence si lourde.

Cela semblait une anomalie et comme un démenti à la réalité. En

évoquant le souvenir de ce grand pianiste, d'un extérieur si compacte,

je pense malgré moi au mot de Rossini sur une célèbre diva: «Elle a

l'air d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol.» L'artiste visée par

ce trait malicieux était en effet de forte corpulence; mais elle avait

en plus que John Field, la distinction, l'esprit et ces délicatesses de

cœur qui font oublier les défectuosités physiques.

Les disgrâces corporelles sont d'une importance secondaire; en revanche,

il est capital pour l'artiste appelé par son talent et ses relations Ã

vivre dans une société d'élite, d'avoir, au moins en public, la tenue et

la distinction d'un homme de bonne compagnie. Il n'en était

malheureusement pas ainsi pour John Field; un fait entre mille donnera

la mesure de son peu de savoir-vivre. Lors de son dernier séjour Ã

Paris, John Field reçut une invitation de Mme la duchesse Decazes,

pour une soirée musicale d'apparat. Field se rendit exactement à cet

appel, qui avait pour lui un intérêt palpable. Seulement il arriva avec

des gants trop longs et des chaussures trop étroites, double embarras.

La fleur du faubourg Saint-Germain remplissait le salon, mais la chaleur

était si grande que le célèbre virtuose sentit sa gêne s'accroître, et,

pressé de se soustraire à ce supplice, il eut l'ingénieuse idée de se

mettre publiquement en pantoufles. Amédée de Méreaux, témoin de ce fait,

et comme moi grand admirateur du talent de Field, se hasarda à présenter

au grand pianiste une observation sur cette distraction un peu trop

forte; mais sa bonne intention fut mal comprise; il n'était plus temps,

du reste. La duchesse offrit son bras à Field et le conduisit au piano,

où, malgré les sourires et les chuchotements des invités trop

clairvoyants, que scandalisait le sans-gêne de l'artiste, il fit

chaleureusement applaudir plusieurs de ses ravissants nocturnes, une

polonaise et son troisième concerto.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 5 / 19 段