belle sonorité, sa manière toute particulière de disposer les phrases de
chant dans le médium du piano, de diviser souvent la mélodie aux deux
mains en confiant l'accentuation aux pouces, enfin cet admirable arsenal
de traits nouveaux, brillants, légers, tantôt s'élançant en fines
arabesques, en fusées sonores, éclatantes, tantôt parcourant dans toute
son étendue l'échelle musicale du clavier, enveloppant l'idée principale
comme d'un réseau harmonieux, brillant et diaphane. Cet art merveilleux
de faire chanter le piano, soit par la belle conduite du son, soit en
tirant de l'instrument des effets de sonorité inconnus jusque-là , toutes
ces qualités réunies éblouirent, subjuguèrent amateurs et artistes.
L'influence fut naturellement considérable sur la manière d'exécuter et
d'écrire du groupe des jeunes pianistes français. Prudent, Goria,
Gottschalk, Osborne, etc., s'éprirent de ces formes nouvelles, et leurs
Åuvres de cette époque procèdent directement du maître viennois. Ces
imitations, souvent très réussies, ne sont pourtant pas des copies dans
le sens absolu du mot; ces pastiches ne manquaient pas d'habileté et
d'ingéniosité, mais l'influence du maître à la mode s'y fait trop
vivement sentir. Plus tard, quand cette fièvre d'imitation fut passée,
quand l'inventeur eut délaissé lui-même cette forme, la jeune école
française, Prudent en tête, revint à la musique de piano, sans parti
pris d'arrangements en arpèges et en accords brisés.
Ce fut à l'époque de l'enthousiasme excité par Thalberg, à l'époque de
ses grands succès, que Prudent eut le courage de se retirer en province
afin de s'y livrer dans le recueillement à un travail persévérant pour y
acquérir la sûreté de mécanisme, l'exécution chaleureuse et colorée,
qui, depuis, ont caractérisé son jeu, et aussi, disons-le, pour
s'approprier les qualités séduisantes du maître nouveau qu'il avait pris
pour modèle. Après plusieurs années d'un rude labeur, Prudent sortit de
sa retraite et renonça à sa vie d'isolement, pour se produire dans
quelques concerts de province. Les succès qu'il obtint lui donnèrent
confiance, et, désormais sûr de son avenir, il revint à Paris conquérir
la célébrité, juste récompense de ses prodigieux efforts. Il se fit
entendre d'abord chez Zimmermann, puis dans la maison Pleyel. Fêté,
applaudi, acclamé, Prudent eut enfin la conscience de sa valeur et la
certitude indiscutable des immenses progrès réalisés; mais ce fut
seulement dans un concert donné au Théâtre-Italien par Thalberg, alors
dans tout l'éclat de sa réputation, dans le rayonnement de son
merveilleux talent, qu'il fit sa rentrée véritable dans la carrière de
virtuose.
Cette présentation du jeune pianiste français faite d'une façon si
délicate, si gracieuse par l'illustre bénéficiaire, fut très appréciée
du public d'élite qui venait surtout entendre Thalberg en possession de
la faveur générale. Les deux artistes firent merveille dans le duo pour
deux pianos sur _la Norma_ de Thalberg; ils furent chaleureusement
applaudis. Prudent, rappelé par de nombreux amis, devenus ses
admirateurs, dut, à la demande des spectateurs enthousiastes, exécuter
sa fantaisie déjà célèbre de _Lucie_.
A partir de cette soirée, la réputation et les succès de Prudent
allèrent chaque jour en grandissant. Le jeune compositeur eut aussi la
bonne fortune de trouver des éditeurs habiles, intelligents, dévoués,
qui consacrèrent leur influence à produire et à faire valoir ses
Åuvres de piano. Le succès fut grand et mérité. Les facteurs en renom
se disputèrent l'honneur de mettre les pianos sous le patronage du
talent sympathique de Prudent, et les sociétés philharmoniques
réclamèrent, à l'envi, son concours dans leurs solennités musicales.
Prudent a donné de très nombreux concerts en France et à l'étranger; ses
succès, comme virtuose et compositeur, lui firent obtenir, jeune encore,
la croix de la Légion d'honneur. Quand, pour se reposer de ses fréquents
voyages, d'un rapport fructueux pour son bien-être et la popularité de
ses Åuvres, Ãmile Prudent revenait à Paris, il y retrouvait toujours
un groupe nombreux d'élèves empressés à recevoir ses conseils. J'ai eu,
dans ma longue carrière de professeur, plusieurs élèves formés à son
école, et j'ai pu constater que son enseignement, basé sur les saines
doctrines de l'art, visait un idéal très élevé. Si Prudent avait été
plus sédentaire, nul doute qu'il ne fût devenu professeur au
Conservatoire. Sa place y était marquée; ses leçons et ses conseils
auraient ajouté un élément de plus au progrès musical.
Les détracteurs de Prudent,--et quel est l'artiste en évidence qui n'a
pas ses envieux?--reprochaient au virtuose l'habitude de «poser» en
public et aussi une certaine manière affectée de provoquer les
applaudissements aux fins de phrase, ou à certains passages _soulignés Ã
l'avance_.--Nous pensons que ce jugement repose sur une interprétation
fâcheuse et une évidente exagération. Le virtuose qui, chaque jour, se
trouve en contact avec le public, qui connaît sa bienveillance et se
croit sûr de sa sympathie, peut bien, dans un sentiment de naïve
confiance, lui demander du regard ou du geste si l'Åuvre exécutée
répond à tout ce qu'il attend de lui. Voilà , croyons-nous, la véritable
explication de ces effets de tête et mouvements de mains au-dessus du
clavier reprochés à Prudent; mais, les critiques n'ayant rien Ã
reprendre à l'exécution correcte et brillante de l'artiste, à sa
puissante sonorité, à la belle ordonnance de ses compositions
distinguées, élégantes, à effet, il a bien fallu chercher et trouver de
petites taches, de légères défectuosités, ou tout au moins certaines
manies ou faiblesses d'artiste. Thème banal et inépuisable. Que de
longues pages à écrire sur les excentricités de Paganini, de Servais ou
de Liszt!
Nature énergique, Prudent, devenu homme, avait conservé les allures un
peu brusques et sans façon de sa première jeunesse; mais, sous ces
dehors familiers, on reconnaissait vite un esprit, sinon cultivé, dans
le sens habituel du mot, du moins fin, réfléchi, cherchant à s'assimiler
par la lecture et l'observation les connaissances qui avaient manqué Ã
sa première éducation. Prudent avait la figure régulière dans l'ensemble
et dans les détails: la bouche petite, les yeux bien fendus; la barbe
châtain, abondante et touffue, estompait fortement le visage; les
cheveux soyeux, longs, mais rebelles, donnaient souvent au virtuose
l'occasion de les rejeter en arrière par un mouvement de tête. Ce tic
était très habituel à Prudent pendant l'exécution des pièces de bravoure
qui l'obligeaient à des traits un peu brusques.
Adolescent, j'ai beaucoup connu Prudent comme camarade de classe, émule
généreux, nullement accessible à ces abominables défauts: l'envie, la
jalousie, qui trop souvent gâtent le cÅur des artistes. Dans deux
circonstances importantes de ma vie, j'ai pu juger de l'excellente
nature de Prudent. En 1832, je concourais avec lui pour le premier prix;
tous les deux nous avions déjà le deuxième prix. J'obtins le premier
prix seul et à l'unanimité. Prudent me sauta au cou et m'embrassa sans
le moindre dépit. En 1848, époque de ma nomination comme professeur de
piano au Conservatoire, Ãmile Prudent et Valentin Alkan étaient avec moi
sur la liste des candidats présentés au choix du ministre. Mes deux
rivaux avaient une supériorité relative incontestable, Prudent comme
virtuose et compositeur déjà célèbre, Alkan comme pianiste de grand
style et compositeur éminemment original; mes succès dans
l'enseignement, ma notoriété de professeur et les services rendus Ã
l'école me firent choisir par le ministre. Je rencontrai Prudent le jour
même de ma nomination, et, me serrant affectueusement la main, il me dit
avec sa brusque franchise: «Je regrette de ne pas avoir été nommé, mais,
puisque je ne suis pas le candidat préféré, je suis heureux du choix.»
Quant aux particularités caractéristiques, au petit grain de folie
auquel, d'après Auber, pas un artiste n'échapperait, la manie spéciale
de Prudent était de traiter les questions sociales. Fourrier,
Saint-Simon étaient ses prophètes. Esprit intelligent, chercheur
amoureux de la science, croyant aux idées nouvelles, Prudent, comme
toute la jeunesse de 1830, s'était éveillé à la vie morale au milieu du
grand courant qui entraînait l'humanité vers des voies inconnues, et ce
premier mirage l'avait impressionné fortement.
Prudent nous a quittés encore jeune, mais déjà en pleine possession
d'une incontestable célébrité conquise par un long travail. L'Åuvre
de compositeur de Prudent est considérable. Nous citerons seulement les
morceaux les plus connus des pianistes. Les fantaisies sur _Lucie_, _la
Juive_, _les Huguenots_, _la Dame blanche_, _le Domino_, sont de grands
morceaux de concert; les caprices sur _Rigoletto_, _Don Pasquale_, _le
Trovatore_, _Ernani_, _la Donna e mobile_ sont aussi des morceaux Ã
grand effet et parfaitement écrits. _La Farandole_, _Séguidille_, _la
Danse des fées_, _le Rêve d'Ariel_, de brillants morceaux de salon. Le
concerto symphonique, _les Trois Rêves_, sont des Åuvres de grand
style ou l'orchestre est traité de main de maître. Le cahier des études
_Lieder_, _l'Hirondelle_, _la Ronde de nuit_, _Feu follet_, offrent tout
à la fois d'excellentes formules de légèretés et des idées gracieuses et
pleines de charme.
Nous ne pouvons passer sous silence les remarquables transcriptions des
trios de _Guillaume Tell_ et de _Robert_, du _Lac_ et de l'air de
_Grâce_, les études-caprices des _Puritains_ et de _la Somnambule_.
C'est dans les pièces caractéristiques que Prudent a plus
particulièrement affirmé son individualité. La musique descriptive et
les tableaux de genre plaisaient surtout à son tempérament de poète
musicien. Amant passionné de la nature dans le domaine du rêve, Prudent
s'est souvent et très heureusement inspiré de sujets champêtres,
idylles, églogues. Les titres de ses compositions: _le Ruisseau_, _la
Prairie_, _les Champs_, _les Bois_, _le Retour des bergers_, _les
Naïades_, _Adieu printemps_, _Solitude_, accusent le sentiment dominant
de l'artiste, les prédilections du compositeur et sa réelle supériorité
dans le genre pastoral.
Prudent affectionnait ces petits poèmes au tour simple et naïf, où
domine le naturel, où la phrase musicale n'est jamais prétentieuse ni
emphatique; pourtant, contradiction singulière, que je tiens de
l'artiste lui-même dans un moment de causerie intime, d'épanchement
musical, Prudent n'aimait pas les paysagistes et comptait parmi les très
médiocres admirateurs des grands horizons. Les belles harmonies
imitatives, les doux bruissements de la nature vibraient en lui; son
imagination de compositeur les évoquait aux heures de l'inspiration,
mais l'homme n'éprouvait aucun désir de contempler en réalité, ces
merveilles de la création divine. Pour Prudent, l'idéal du bonheur
champêtre était la pêche à la ligne. Sans doute, cet innocent
passe-temps lui permettait de rêver à loisir à de plus séduisants
mirages; _les Naïades_, _la Danse des fées_, _Feu follet_, _les Trois
Rêves_ sont probablement sortis tout ailés du cerveau de l'artiste,
tandis que son regard suivait attentivement les ondulations de la ligne
et les mouvements de la mouche artificielle qui fascine le poisson.
La mort est venue surprendre Prudent, le 5 juin 1863, au milieu de ses
succès, lorsqu'il commençait à récolter les fruits de son rude et
persévérant travail. Alité seulement quelques jours, Prudent à succombé
aux atteintes d'un mal qui pardonne rarement, l'angine couenneuse. Cette
maladie, rapide comme un accident, a privé les nombreux amis de Prudent
de la satisfaction de lui dire adieu avant l'heure suprême du départ.
Saluons dans l'éternité l'excellent camarade, l'ami d'enfance sitôt ravi
à notre affection. C'est une belle mort, celle qui saisit l'artiste et
le soldat en pleine mêlée, au seuil même de la victoire et dans son
premier enivrement.
VII
MADAME PLEYEL
Un préjugé trop généralement répandu n'accorde aux femmes que des
aptitudes relatives et d'un ordre secondaire pour tous les travaux de
l'esprit qui veulent une réflexion soutenue, une volonté énergique, des
études persévérantes et des connaissances multiples. Cette assertion,
peut-être admissible pour les sciences abstraites ou positives, se
rapproche davantage du paradoxe dès qu'il s'agit des Åuvres d'esprit,
d'imagination, et surtout des arts où le sentiment prédomine. Du reste,
de puissantes individualités féminines contrediront victorieusement
cette prétendue suprématie universelle d'un sexe sur l'autre. Pour nous
borner à ce siècle, combien peu de célébrités viriles peuvent primer les
noms glorieux de Mme de Staël, de George Sand, de Rosa Bonheur, de
Mlle Jacquemart, de la Malibran, de Mlle Mars, de Rachel? A ces
illustrations féminines qui, chacune dans sa sphère, ont ajouté un rayon
à l'éclat littéraire ou artistique du siècle, il convient d'ajouter le
nom de Mme Pleyel.
Physionomie sympathique et charmante, aux traits spirituels, aux
contours séduisants, dont la silhouette est restée dans la mémoire de
tous ceux qui l'ont connue, mais dont aucune plume ne saurait retracer
la grâce rapide et légère, dont aucun souvenir ne saurait rendre
l'animation et la vie débordante. Elle avait tout: charme,
bienveillance, sensibilité; et ces qualités de la femme,--ces véritables
séductions de l'artiste,--ont disparu avec elle. Il ne reste plus qu'un
nom justement célèbre et une page ineffaçable dans l'histoire de l'art.
Marie Moke, la future Mme Pleyel, naquit d'un père belge et d'une
mère allemande; tout enfant, elle annonça une vocation très prononcée
pour la musique, et ses parents, suivant son goût naturel, confièrent sa
première éducation artistique à un maître habile. Quatre périodes très
distinctes ont marqué la progression du talent de virtuose de Mme
Pleyel. Enfant prodige, la gentille Mlle Moke, la ravissante petite
élève de Jacques Herz, émerveillait tout le monde par sa précoce
habileté et ses audaces enfantines. Un peu plus tard, la jeune fille,
après avoir reçu quelque temps les conseils de Moschelès, devint l'élève
de prédilection de Kalkbrenner, l'illustre continuateur de l'école de
Clementi. Sous la direction ferme et affectueuse de ce maître, Mlle
Moke devint virtuose brillante et correcte, et fit souvent applaudir ses
qualités d'exécution, et son beau style.
Quand Mlle Moke fut devenue Mme Pleyel, le jeu fin, délicat,
indépendant de la jeune femme se modifia d'une façon sensible; son
exécution parut plus colorée, plus expressive, et les côtés féminins,
la douceur, la grâce, l'expansion, s'accusèrent plus fortement, mais
sans diminuer cette réserve de bon goût qui est la chasteté de l'art.
Transfiguration charmante, due bien certainement aux conseils de son
mari et de Chopin, développement nouveau d'une riche et exubérante
nature, d'un talent plein de sève, ayant toutes les séductions de la
jeunesse et de la beauté.
Cet ensemble merveilleux de grâce et de force, cette rare organisation
musicale devaient subir encore des transformations nouvelles, sous
l'action vivace et puissante des émotions intimes, sous le contre-coup
des péripéties de l'existence. Tous les virtuoses qui veulent
perfectionner leur talent et atteindre les dernières limites de l'art
savent qu'un travail opiniâtre, persévérant, de tous les jours, est le
levier indispensable pour marcher en avant et développer les qualités
acquises; mais, pour s'élever jusqu'à l'expression, pour atteindre à la
poésie de l'art, il faut suivre parfois des sentiers périlleux,
escarpés, se lancer dans l'aventure, à la merci même des accidents; pour
parler sans métaphore, c'est une vérité vieille comme l'âme humaine, que
presque tous les grands artistes n'ont atteint la perfection, n'ont
puisé aux sources vives du sentiment expressif qu'à travers la dure,
mais précieuse épreuve des grandes douleurs.
Mme Pleyel a connu ces amertumes, l'artiste y a trouvé en
inspirations tout ce que la femme y laissait en souffrances. Elle a
connu aussi les lentes fatigues, les tristes énervements de l'exil
volontaire, et cette existence nomade, loin de ses affections, a dû bien
des fois lui donner le mal du pays, la fièvre du retour. Le sort en
avait décidé autrement, et, pendant la plus grande partie de son
existence, Mme Pleyel a eu la destinée habituelle des virtuoses
célèbres; elle a parcouru l'Europe, donnant partout des concerts,
excitant l'enthousiasme, fanatisant la foule des amateurs grâce Ã
l'immense supériorité de son talent. Vienne, Dresde, Prague,
Saint-Pétersbourg, Londres, acclamèrent avec délire la grande artiste.
Mendelssohn et Liszt se firent les champions de Mme Pleyel; on les
vit applaudir les premiers, et concourir à la série de ses triomphes.
Pendant la longue période de ses voyages en Allemagne et en Russie,
l'audition fréquente de Liszt et de Thalberg exerça une action décisive
sur son style et sur certains effets de haute virtuosité. Les traits de
bravoure de Liszt, la belle et puissante sonorité de Thalberg fournirent
à Mme Pleyel de nouveaux sujets d'étude. Fanatique de son art, elle
eut l'énergique volonté de se recueillir pendant plusieurs années pour
s'assimiler par un travail incessant les qualités transcendantes de ces
maîtres de la virtuosité moderne.
C'est à cette époque, à l'un de ses voyages à Paris, que j'eus le
plaisir de recevoir la grande artiste et de la faire entendre à mes
invités. Mme Pleyel, avec une grâce parfaite, joua un trio de
Mendelssohn, un andante de Hummel, une étude de Jules Cohen, une
fantaisie de Liszt et la tarentelle des Soirées de Rossini. Ce soir-là ,
son magnifique talent me parut réaliser toutes les perfections rêvées:
expression, puissance, délicatesse exquise, sensibilité, passion, et,
par-dessus tout, une pureté d'exécution incomparable. Je me rappelle
encore un détail typique et qui prouve la toute-puissance du talent.
J'avais près de moi la marquise de Saint-Aulaire qui avait déjÃ
rencontré Mme Pleyel à Vienne et m'avait prié, pour un motif resté
ignoré, d'éviter une présentation. Eh bien, ce fut la grande dame qui,
sous le charme irrésistible, sous l'invincible fascination, se leva la
première pour donner la main à l'incomparable virtuose et la
complimenter chaleureusement.
Quant à Mme Pleyel, elle jouit modestement de ce triomphe: simple,
naturelle, sans prétention à l'effet, elle quittait la conversation pour
se mettre d'elle-même au piano, s'offrant, avec une grâce parfaite, Ã
nous faire entendre les plus jolies pièces de son répertoire, et passant
avec une souplesse merveilleuse de style, d'une Åuvre sérieuse à une
fantaisie échevelée, jouant tour à tour Beethoven, Weber, Chopin,
Mendelssohn et Liszt.
Nature impressionnable, ardente, exaltée s'abandonnant sans réflexion Ã
ses enthousiasmes, elle glissait du rêve à la réalité, sans se douter
qu'elle changeait de domaine. Mme Pleyel cachait sous un esprit
charmant un fond de fièvre, de mélancolie, de tristesse que déguisaient
mal ses éclairs de gaieté. Sa distinction n'avait rien d'affecté; sa
conversation était pleine de saillies heureuses. Enfin, l'âme de la
grande artiste était ouverte aux sentiments les plus généreux comme aux
sensations les plus délicates. Mme Pleyel est demeurée jeune en ses
années de maturité comme dans le rayonnement de ses succès: amoureuse de
son art, elle restait la muse inspirée du piano, quand elle voulait bien
s'abandonner aux élans passionnés de sa merveilleuse exécution. En
l'écoutant, il était impossible de résister à l'ascendant de son talent,
et nous ne pouvons en fournir de preuve plus éclatante que le succès
triomphal obtenu par l'incomparable virtuose au premier concert donné au
Théâtre-Italien, lors de sa réapparition à Paris, après l'exil qu'elle
s'était imposé.
Le public, si souvent oublieux, avait gardé souvenir du côté aventureux
de son existence; aussi l'accueil fut-il glacial. Je redoutais plus
encore; j'avais le cÅur serré en pensant que cette jeune femme, cette
artiste si admirablement douée, se trouvait exposée à l'affront d'un
sifflet. Heureusement, il n'en fut rien; Mme Pleyel obtint même un
succès sans précédent. La grande charmeuse eut la joie de voir le
public, froid jusqu'à la malveillance, s'animer par degrés et
l'applaudir avec frénésie. Mais aussi quelle idéale perfection! quelle
maestria inspirée dans l'exécution des concertos de Weber et de
Mendelssohn! quelle grâce, quel charme inépuisable dans l'andante de
l'op. 18 de Hummel! et cette tarentelle de Rossini, fut-elle jamais dite
avec un brio pareil, avec ce je ne sais quoi d'endiablé, de fantaisiste,
d'imprévu, qui rappelait les improvisateurs italiens?
A cette époque de sa vie, Mme Pleyel avait au suprême degré le génie
de l'interprétation. Sous ses doigts magiques, toute composition
acquérait une valeur, prenait une importance auxquelles les compositeurs
eux-mêmes n'avaient pas songé. La merveilleuse virtuose réunissait dans
son jeu toutes les perfections des chefs d'école; son exécution avait la
netteté de Kalkbrenner, la sensibilité exquise de Chopin, la spirituelle
élégance de Herz, la belle et puissante sonorité de Thalberg, les
audaces heureuses de Liszt.
Le deuxième concert excita le même enthousiasme; jamais virtuose n'avait
produit une sensation si profonde, si complètement électrisé le public.
L'année suivante, Mme Pleyel récolta les mêmes ovations, puis revint
à Bruxelles, cercle artistique où l'attiraient des rapports d'amitié et
des liens de famille. Elle s'y fixa dès 1848; sa mère y vivait retirée
depuis longtemps; son vieil ami Fétis, le savant directeur du
Conservatoire royal de musique, admirateur passionné de son talent,
désirait vivement l'attacher comme professeur de piano à cette
importante école. Mme Pleyel se rendit à ses instances, et fut nommée
en 1848. Grâce à l'éclectisme de son enseignement qui résumait et
condensait tout ce que les méthodes de ses différents maîtres avaient de
remarquable, l'illustre artiste put organiser une classe très suivie,
très appréciée, qui obtint en peu d'années les plus brillants succès.
J'ai eu le plaisir de continuer l'éducation musicale de plusieurs de ses
élèves et j'ai reconnu l'excellence de son école, véritable synthèse de
l'art, résumant dans un corps de doctrines, tous les principes qui
constituent les éléments du beau en musique. Les continuateurs de son
enseignement, Dupont et Brassin, ont tenu à honneur de conserver Ã
l'école belge du piano le rang élevé où l'avait placée leur devancière.