Installé dans un domaine du Devonshire, Clementi, qui avait pour l'étude

une ardeur infatigable, put se consacrer au travail et à la lecture des

œuvres classiques. Entouré de soins, d'égards, d'affections, traité

en fils adoptif, trouvant dans une riche bibliothèque, littéraire et

musicale, tous les éléments d'instruction que n'aurait pu lui offrir la

maison paternelle, assuré non seulement du confort de l'existence, mais

aussi de ses libres entrées dans le monde aristocratique, Clementi avait

la plus brillante et la plus féconde des indépendances.

Comme certaines plantes rares, transplantées dans un terrain spécial,

son organisation s'épanouit au chaud rayonnement de cette vie nouvelle,

faite de tendresse et de dévouement. Mélodiste par sentiment, Clementi

put allier, grâce à une constante étude des grands maîtres, le génie

italien aux harmonies colorées et puissantes de l'art allemand.

Sébastien Bach, Hændel, Scarlatti étaient ses auteurs favoris, ceux

qu'il étudiait chaque jour avec une ferveur qui devait rester entière

jusque dans sa vieillesse. Son exactitude laborieuse et son emploi

raisonné du temps étaient tels, qu'il s'imposait l'obligation rigoureuse

de remplacer par des heures supplémentaires celles que les devoirs de

société le forçaient à distraire du programme quotidien. Il soignait en

même temps son instruction littéraire, remplaçant l'éducation du collège

par des lectures choisies et répétées.

Ce fut ainsi que, grâce à sir Beckfort, à cette vie de famille toute

patriarcale et à ses relations avec le monde aristocratique, Clementi

devint un gentleman accompli en même temps qu'il atteignait les

dernières limites de la virtuosité. Aucun artiste ne possédait au même

degré cette égalité merveilleuse des deux mains, cette clarté et ce fini

dans l'art d'exécuter les pièces fuguées, d'en faire valoir les détails

ingénieux. Le jeune maître pouvait sans crainte, sinon sans hésitation,

aborder l'existence militante de compositeur et de virtuose.

Bien peu d'artistes de la génération contemporaine ont eu le bonheur

d'entendre Clementi: pourtant j'ai pu me renseigner exactement près de

plusieurs de mes devanciers sur les qualités d'exécution de ce maître

illustre. Son mécanisme merveilleux de correction et de régularité,

laissait la main immobile; les doigts seuls, souples, agiles

indépendants, d'une égalité incomparable, tiraient du clavier une

sonorité harmonieuse et d'un charme exquis. Personne n'exécutait avec

cette perfection idéale les œuvres de Bach, Hændel, Martini,

Marcello, Scarlatti; la clarté exceptionnelle de son jeu et la variété

de ses nuances mettaient en lumière, avec une finesse d'intention sans

pareille, tous les détails de ces belles pièces fuguées. John Field et

Cramer, les deux élèves de prédilection de Clementi, que j'ai souvent

entendus, possédaient au suprême degré la diction de leur maître; ils

détaillaient, comme lui, les fugues de Bach; chaque partie distincte

avait la sonorité, l'accent, le timbre correspondant à son degré

d'importance et d'intérêt dans le discours musical.

C'était par l'étude approfondie du style sévère que Clementi avait su

acquérir cette indépendance de doigts, cette égalité parfaite, ce jeu

lié, serré, harmonieux qui faisaient de lui le maître des maîtres. Homme

d'invention et même de génie, Clementi a pu dégager sa riche

individualité des formules scolastiques, de tout le bagage personnel des

grands compositeurs qu'il avait pris pour modèles. Avec lui, comme avec

Em. Bach, le cadre de la sonate s'est élargi; l'élément mélodique,

expressif et vocal a pris forme dans ses nombreuses œuvres de piano;

enfin Clementi est devenu à son tour chef d'école en unissant l'art

ancien à l'art moderne.

Transformation féconde, qui ne s'est opérée, du reste, ni en un jour, ni

par la seule influence de Clementi. Haydn, Mozart, Dussek, ont aussi

leur part glorieuse dans cette période de transition; mais Clementi, par

ses nombreuses compositions, par les virtuoses qu'il a formés et qui ont

perpétué ses traditions, garde encore la plus belle part, et l'on peut,

à juste titre, lui donner le nom de fondateur de l'école moderne du

piano.

A dix-huit ans, Muzio Clementi publia sa première sonate (op. 2). Le

succès fut immense, et décida le jeune compositeur à s'établir Ã

Londres; on l'y appelait pour tenir le piano d'accompagnement du

Théâtre-Italien. Il quitta donc ses bienfaiteurs, pour qui il devait

garder une reconnaissance aussi durable que la vie. Ce poste important

d'accompagnateur dirigeant permit à Clementi d'accroître ses

connaissances musicales, d'entendre les plus célèbres chanteurs, et de

perfectionner son style par l'étude des grands modèles de l'art vocal.

Les oratorios de Hændel, les opéras de Porpora, Sacchini, Pergolèse

germèrent dans son imagination; et, sans élever son inspiration aux

sublimes hauteurs atteintes par ces génies, il eut du moins l'heureuse

pensée de conserver à ses œuvres spéciales de musique de chambre, les

belles formes mélodiques dont il avait gardé l'empreinte. Il put ainsi

continuer à allier le sentiment naturel du mélodiste italien au tissu

harmonique qui caractérise plus particulièrement le génie allemand.

Comme l'illustre Haydn, Clementi a étudié à fond, analysé avec un soin

minutieux les œuvres d'Emmanuel Bach, ce grand artiste dont la vie

modeste, calme, recueillie, n'a jamais eu l'éblouissement du succès,

mais que l'élégance des idées, la forme neuve donnée aux œuvres

scolastiques, l'ingéniosité de ses traits légers, brillants, mettent au

rang des créateurs de la musique moderne.

Le premier recueil de sonates (op. 2) publié par Clementi en 1770,

produisit une grande sensation dans le monde dilettante de l'époque. Ces

pièces étaient écrites pour clavecin ou piano-forte; le nouvel

instrument introduit en Angleterre par le facteur Zumpe, en 1760,

n'avait pas encore détrôné les clavecins et les clavicordes. Ces

instruments, chers à nos ancêtres, gardaient de nombreux admirateurs.

Il faut le reconnaître: le clavecin, sous les doigts habiles des

virtuoses harmonistes du temps, produisait des effets charmants;

aujourd'hui les amateurs de curiosités artistiques s'intéressent seuls Ã

ces merveilles d'une autre époque, et pourtant il y a un grand plaisir,

une sensation toute particulière à interroger ces instruments délicats,

qui parlent avec tant de précision et de netteté, ont des timbres si

charmants et si clairs. Mais il faut comprendre la langue figurée du

temps, oublier les effets modernes de sonorité, de puissance, les

contrastes de force et de douceur, suppléer à l'absence complète de la

prolongation du son par des harmonies très-serrées et une ornementation

incessante de la phrase.

L'idée première du marteau substitué au bec de plume ou de métal

pinçant la corde, doit être attribuée au Florentin Bartolomeo

Chistofori, mais, l'essai ne donnant que des résultats incomplets, les

clavecins conservèrent leur suprématie. En 1716, un facteur français,

Marius, et un Allemand, Schroler, firent une nouvelle tentative

infructueuse; mais de plus habiles mécaniciens finirent par appliquer

d'une façon pratique les découvertes de leurs devanciers. Zumpe en

Angleterre, Silbermann en Allemagne, Sébastien et Jean-Baptiste Érard en

France, fondèrent d'importantes fabriques de pianos qui assurèrent la

défaite du clavecin. La faculté de modifier le son par la diversité de

l'attaque du clavier, de rendre la touche sensible à l'action du doigt

en transmettant au marteau la volonté intelligente de l'artiste, était

une invention souverainement ingénieuse. L'étendue du clavier s'accrut

en même temps que la puissance de sonorité[2].

En 1780, Clementi fit un premier voyage à Paris. L'accueil qu'il y reçut

fut assez chaleureux pour lui rappeler l'enthousiasme italien et lui

rendre un reflet de sa patrie, toujours vivante dans son cœur. Admis

à se faire entendre à la cour, la perfection de son jeu charma la reine

Marie-Antoinette, qui lui témoigna une bienveillante sympathie, et

l'engagea à visiter Vienne, en l'assurant de sa protection auprès de

son frère, l'empereur Joseph, le célèbre mélomane. En 1781, Clementi se

rendit à Munich, puis à Vienne, où il se lia avec Haydn, son aîné de

vingt ans, et Mozart, plus jeune que lui de quatre ans. Ces hommes de

génie apprécièrent les rares qualités du compositeur virtuose, et les

dilettantes allemands firent à l'artiste de véritables ovations.

L'empereur Joseph, qui aimait les soirées intimes, prenait le plus vif

plaisir à entendre alternativement Mozart et Clementi. Nous

n'établissons aucun parallèle entre le génie puissant du premier et le

rare talent de compositeur du second; mais Mozart, merveilleux

improvisateur, claveciniste hors ligne, n'avait pas la sûreté de main,

la virtuosité transcendante si patiemment cherchées par Clementi.

Italiens tous deux par leur tempérament mélodiste, ils suivaient des

routes différentes: Mozart planait déjà dans les hautes sphères et

pouvait abandonner à son émule les palmes de l'exécution.

Ce séjour en Allemagne fut pour Clementi une suite de triomphes. Il

revint à Londres en 1782, pour entreprendre bientôt une nouvelle

excursion à Paris, où il retrouva le même enthousiasme; mais son voyage

en Allemagne resta le plus profitable au point de vue de l'art; ses

relations directes avec les grands maîtres, dont il appréciait le génie,

ne pouvaient manquer d'exercer une salutaire influence sur le style du

compositeur. En étudiant attentivement et chronologiquement les

œuvres de Clementi et la date de leur publication, on peut facilement

contrôler notre pensée à cet égard et constater les modifications

progressives apportées dans sa manière d'écrire.

De 1781 à 1802, Clementi ne quitta pas l'Angleterre, où son activité

prodigieuse se dépensait soit à composer, soit à donner de nombreuses

leçons, très recherchées et rétribuées à haut prix. Victime d'une

banqueroute qui lui enleva une somme considérable, fruit de ses

économies, Clementi, vivement encouragé par ses amis, aidé de leurs

capitaux, fonda une importante fabrique de pianos, à laquelle il

consacra son expérience, ses soins et les connaissances spéciales de

mécanique qu'il eut la courageuse volonté d'acquérir. Cette maison de

facteur, à laquelle Clementi devait associer plus tard son ami Collard,

acquit, grâce à son activité, une renommée européenne, et fut pour lui

la source d'une nouvelle fortune, d'autant plus précieuse qu'elle

faisait faire à l'art du piano un pas considérable, en fournissant aux

artistes, avec des instruments plus parfaits, la possibilité d'en tirer

des effets variés répondant à toutes les exigences du toucher, à toutes

les modifications du son.

En 1802, Clementi fit son troisième voyage à Paris avec son élève

préféré, John Field, qu'il produisit dans de nombreux concerts. Le

disciple était digne du maître et fut admiré. Auber, dont les souvenirs

étaient si riches et si précieux à recueillir, m'a dit avoir entendu

Clementi à chacun de ses voyages en France, de ses séjours dans ce Paris

qu'il aimait, et où il reçut toujours le même accueil enthousiaste. Il y

fit exécuter plusieurs symphonies qu'il dirigea au piano. Le succès du

virtuose ne pouvait diminuer, mais le symphoniste ne fut pas classé

parmi les maîtres du genre. Haydn et Mozart le primaient de toute la

puissance de leur génie. Clementi était très lié avec le célèbre

harpiste Nadermann, qui fut un des protecteurs de mon enfance. Nadermann

dirigeait aussi une importante maison de commerce de musique et de

facture, et Clementi lui vendit la propriété de plusieurs de ses

œuvres. J'ai donné, il y a quelques années, des leçons à l'une des

filles de Nadermann sur un exemplaire du _Gradus_ enrichi des nombreux

doigtés de Clementi.

John Field, Cramer, Zeuner, Kleugel, Bertini, Kalkbrenner furent les

élèves favoris du célèbre fondateur de l'école moderne du piano; mais

les virtuoses du siècle qui avaient pu connaître Clementi et lui

demander ses conseils, se comptaient par centaines. Nul professeur n'a

été aussi recherché, Henri Herz a pris lui aussi quelques-unes de ses

leçons; Méreaux nous a souvent parlé avec une admiration reconnaissante

de plusieurs heures passées dans l'intimité de l'illustre maître; mais

c'est John Field qui doit rester une des expressions les plus parfaites

de l'école. Clementi l'emmena avec lui, donner des concerts à travers

l'Allemagne et la Russie. De 1802 à 1810, Clementi parcourut ainsi

l'Europe, acclamé comme compositeur et comme virtuose, recherché comme

professeur, vivant au sein d'une atmosphère fébrile avec une force de

volonté que rien ne pouvait abattre.

Emmanuel Bach et Muzio Clementi, en modifiant le caractère

rigoureusement scientifique de la sonate, en transformant les formules

en traits mélodiques, en substituant l'inspiration idéale aux recherches

exclusivement harmoniques, en mettant en œuvre des pensées musicales,

réservées jusque-là aux compositions dramatiques, ont créé, pour la

musique de chambre, et tout particulièrement pour le piano, un art

nouveau, procédant, à vrai dire, des maîtres anciens, mais où

l'inspiration musicale émancipée des formules scolastiques, se meut

librement, affirme victorieusement son individualité par la souveraine

variété des formes.

Compositeur au style correct et très mélodiste, inspiré, mais toujours

maître de lui, Clementi a écrit toutes ses œuvres, depuis les petites

sonatines pour les commençants jusqu'aux grandes et belles sonates (op.

42, 48, 50), depuis les formules mesurées sur les gammes, les préludes

et points d'orgue, jusqu'au _Gradus ad Parnassum_, avec un soin, une

conscience, un art incomparable. Le _Gradus_ reste le plus parfait

ouvrage d'enseignement écrit jusqu'à ce jour. L'art de jouer du piano y

est démontré en cent études dont le plus grand nombre sont de véritables

chefs-d'œuvre, tant comme études spéciales de mécanisme,

d'indépendance de doigts, que comme modèles de goût et de style. Le

_Gradus_ est un monument musical, la clef de voûte du temple consacré Ã

l'art moderne du piano.

Des biographes, reprochent à Clementi des incorrections de style et un

excès de recherche dans les idées. Mélodiste pur et de la famille des

grands maîtres, Clementi, dans la généralité de ses œuvres, allie la

sûreté de main au style élevé, à l'inspiration saine, à la verve et Ã

l'entrain d'Haydn et de Mozart. Son œuvre est considérable et d'une

valeur indiscutable, quand on tient compte de l'époque de transition où

il a écrit. Sans pouvoir se comparer et sans avoir voulu, en aucun cas,

s'égaler aux grands musiciens ses contemporains, Clementi occupe la

première place parmi les pianistes compositeurs. Il est, avec Emmanuel

Bach, le créateur de la sonate moderne, le fondateur de la grande école

de piano dont Field, Cramer, Hummel, Moschelès, Kalkbrenner et les

frères Herz ont continué après lui les glorieuses traditions.

Le catalogue des œuvres de Clementi comprend cent sonates dont

quarante et quelques avec accompagnement de violon, flûte et

violoncelle, un grand duo à deux pianos, quatre duos à quatre mains.

Nous citerons parmi les nombreuses sonates les op. 2, 7, 8, 9, 10, 11,

14, 17, 22, 26, 33, 40, 42, 46. Si l'on se reporte à l'époque où ces

œuvres ont été écrites, on reconnaîtra dans presque toutes ces

compositions un grand mérite de facture, beaucoup de fraîcheur

d'imagination, une grande diversité d'idées mélodiques, enfin un arsenal

de traits brillants, parcourant le clavier dans toute son étendue,

disposant la sonorité d'une façon ingénieuse, abandonnant les vieux

errements, non par mépris de la forme, mais pour adopter à un instrument

nouveau, le piano, les progrès réalisés par les clavecinistes célèbres.

Clementi peut donc passer à juste titre pour le grand promoteur de l'art

moderne du piano, Kimberger, Steibelt, Dussek, Cramer, etc., ont suivi

la voie tracée, mais c'est à lui que revient l'honneur d'avoir changé le

courant musical qui depuis cent ans se renfermait presque exclusivement

dans le genre fugué, airs de danse à fioritures, variations, préludes,

ouvertures d'un tissu harmonique très-serré, très-ferme, très riche,

mais d'une grande uniformité, où l'accent vocal et la phrase mélodique

pure tenaient une place très-minime. Il va sans dire que nous exceptons

de cette nomenclature les œuvres de Bach, de Hændel, Scarlatti,

Couperin, Rameau, Martini. Ces grands inventeurs ont tout essayé, tout

osé. En lisant attentivement leurs œuvres, on retrouve, non seulement

en germe, mais plus souvent encore en entier des phrases, des mélodies,

des récits colorés et dramatiques que les habiles se sont appropriés.

Citons encore une sonate devenue célèbre (op. 50), un thème varié

ravissant sur l'air: _J'ai vu Lise_, une fantaisie sur le thème

populaire: _Au claire de la lune_; plusieurs pièces caractéristiques

dans le style des maîtres célèbres, vingt-quatre valses et douze

montférines, préludes et excercices, enfin l'_Introduction à l'art de

jouer du piano_ (le _Gradus_). Cet ouvrage, véritable monument

artistique, nous le répétons, suffirait à lui seul pour rendre

impérissable le nom de Clementi. C'est le résumé le plus complet qu'on

puisse imaginer du style moderne. La pensée mélodique, au contour plus

vocal, se présente colorée, s'accuse franchement sans l'accompagnement

incessant des fioriture si chères aux clavecinistes. Le _Gradus_ offre

aux élèves sérieux, à tous les artistes amoureux du grand art, les plus

beaux modèles de goût, les exemples les mieux choisis dans tous les

genres, style noble, sévère, gracieux, expressif, pathétique. Les études

plus spéciales de mécanisme, de rythme ou d'ornementation sont aussi

admirablement conçues pour donner aux deux mains cette indépendance des

doigts, cette liberté d'allures dont Clementi a formulé les règles avec

tant de précision.

Clementi a publié en quatre volumes in-8º une précieuse collection des

chefs-d'œuvre des grands maîtres du clavecin: cet ouvrage est devenu

très-rare. Quant aux symphonies et ouvertures de Clementi, je n'ai pas

eu l'occasion de les entendre, mais Aubert m'a affirmé que ces œuvres

orchestrales n'avaient qu'un mérite relatif, manquaient d'originalité et

paraissaient très-pâles à côté des œuvres colorées, ingénieuses,

mouvementées de Haydn et de Mozart. Laissons donc à Clementi sa grande

et belle physionomie de compositeur virtuose: il est le premier du

genre, celui qui en a écrit les lois, formulé le code, et les pianistes

modernes sont les disciples de sa grande école.

Clementi avait un désir immodéré de la richesse; pour conquérir la

fortune et réparer les pertes considérables que lui avait subir, au

milieu de sa carrière, la faillite où s'étaient englouties ses

importantes économies, aucun sacrifice ne lui coûtait. Travailleur

infatigable, il donnait quinze heures de leçons par jour à des prix très

élevés, trouvant le temps de composer dans les intervalles et de

surveiller sa fabrique de piano. Il capitalisait avec une joie peu

dissimulée les recettes des nombreux concerts donnés en France, en

Allemagne, en Russie. Ses voyages lui étaient d'autant plus productifs

qu'il évitait avec un soin rigoureux toute dépense personnelle,

économisait la table, le logement et le feu, et poussait même la

parcimonie jusqu'à faire sa correspondance chez des intimes pour éviter

les menus frais d'achat de papier. Henri Herz m'a dit avoir été témoin

de ce fait amusant: Clementi arrivant à l'hôtel du Petit-Carreau, où

déjà l'attendaient des élèves fanatiques de son talent, et remettant au

commissionnaire, chargé de monter ses malles au troisième étage, dix

centimes pour tout salaire.

On a expliqué diversement cette étroitesse d'esprit, ce travers d'une

belle intelligence. La jeunesse de Clementi passée chez son père, habile

orfèvre, avait sans doute développé chez l'enfant l'amour de l'or et des

métaux précieux. Adolescent, la vie confortable de la maison de sir

Beckford avait dû lui donner le goût et le désir de continuer cette

existence large et aussi de se ménager une vieillesse dorée. Telles sont

les influences auxquelles on attribue cette âpre manie du gain que nul

artiste, Paganini excepté, n'a poussée aussi loin que Clementi.

Né à Rome en 1752, Muzio Clementi est mort à Londres le 10 mars 1832.

La fortune lui était venue, du reste, plus considérable encore qu'il ne

pouvait l'espérer, grâce à sa fabrique de pianos, dont Collard, son

associé, avait pris la direction; Clementi devait laisser en mourant un

avoir de plusieurs millions. Sur la fin de sa carrière, il avait

recherché les conditions d'existence de sa jeunesse; il s'était retiré Ã

la campagne, près de Londres, dans une de ses propriétés, au sein d'un

confort très sérieux, entouré d'hommages et de respect, vénéré comme un

des patriarches de la musique. Il recevait dans l'intimité ses amis et

ses admirateurs, mais ne se faisait pas entendre; pourtant il conserva

jusqu'au dernier jour cette saine habitude du travail qui fait seule les

grands artistes.

Les biographes citent une anecdote touchante de la dernière période

d'existence de Clementi. Dans une de ses rares apparitions à Londres, un

banquet lui fut offert par Cramer, Moschelès et plusieurs autres

célébrités musicales. A l'issue du repas, Clementi fut prié de se faire

entendre, et, malgré ses quatre-vingts ans, émerveilla l'auditoire par

des improvisations où la jeunesse des idées, les audaces du virtuose, la

couleur et la fermeté de son style s'affirmaient comme à l'apogée de ses

grands succès. Véritable fête des adieux, car Clementi mourut peu de

temps après, le 10 mars 1832.

VI

E. PRUDENT

La première enfance de Prudent n'offre aucune particularité saillante:

rien en lui ne faisait présager une de ces natures privilégiées,

appelées à prendre rang parmi les artistes célèbres. Prudent (Émile

Beunier) naquit à Angoulême le 4 avril 1817. Admis comme élève de

solfège au Conservatoire de Paris, il entra, le 12 juillet 1826, dans la

classe de Larivière, et y obtint un deuxième prix. Il ne fit que passer

dans la classe de Laurent, alors professeur-adjoint, pour être ensuite

admis dans la classe de piano de Zimmermann. Notre maître regretté avait

la main heureuse dans le choix de ses élèves, et, du premier coup

d'œil, il avait reconnu chez Émile Prudent un pianiste d'avenir.

J'étais alors le camarade et l'émule de Prudent. Nous avions pour

condisciples notre futur directeur Ambroise Thomas, Potier, le

petit-fils de Piccini, Ravina, Codine, Besozzi, Lacombe. Prudent obtint

un second prix en 1831 et le premier en 1833. Après ce succès, il entra

dans la vie militante d'artiste et y eut de pénibles débuts, ne comptant

qu'un petit nombre d'élèves, souvent forcé de «faire des bals»,

d'exécuter des quadrilles pour éviter d'être trop à charge à ses

parents. Prudent eut occasion d'entendre plusieurs fois Thalberg en

1836; comme tous les pianistes de notre génération, il fut frappé des

qualités de cette nouvelle école, émerveillé des effets produits, et

n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir, s'assimiler les procédés du

célèbre pianiste-compositeur.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 3 / 19 段