Liszt (op. 57), sont des Åuvres de la plus grande valeur et d'un type
très original. Le caprice symphonique se distingue par la vigueur et
l'entrain; les Tarentelles (op. 53, 61, 85) ont un brio, un éclat, une
verve toute napolitaine; les valses (op. 43, 44, 93) sont des bijoux
ciselés par la main d'un grand artiste. Tout en appréciant le mérite de
facture des trois ouvertures pour une pastorale, pour un drame, pour un
opéra comique, nous en aimons moins le parti pris. Les grandes études
sur le _Freyschutz_ montrent sous un nouveau jour le talent si varié
d'Heller. Ces sortes de paraphrases sur la pensée de Weber sont du plus
vif intérêt; les variations sur un thème de Beethoven et celles sur un
thème de Schumann sont des Åuvres magistrales; les caprices
populaires sur _la Truite_, _l'Allouette_, _la Vallée d'amour_, _la
Poste_, _la Fontaine_, ont aussi un cachet particulier. _Improvisata_
(op. 18 et 98) sont deux compositions ravissantes.
On a souvent comparé et opposé l'une à l'autre les belles et riches
organisations musicales de Chopin et d'Heller; on a, suivant la
sympathie du critique, accordé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, la
première place dans ce classement. Nous aimons peu les comparaisons,
presque toujours à côté de la vérité; nous ne voulons pas savoir qui, de
Chopin ou d'Heller, a plus de droits à notre admiration; tous deux ont
notre plus vive sympathie. Mais, sans amoindrir la gloire de Chopin,
nous croyons être juste en disant que ces deux grands artistes, poètes
tous les deux, ayant les mêmes aspirations vers les sublimités de l'art,
représentent deux natures différentes, deux tempéraments essentiellement
distincts. Heller et Chopin n'en doivent pas moins se donner la main
dans l'histoire de l'art musical: ils sont frères par la hauteur du
génie et la fécondité de l'inspiration.
Stephen Heller, dont la modestie égale le talent, ne veut plus se
reconnaître virtuose; il l'a été pourtant dans la plus belle acception
du mot; il l'est encore, quoiqu'il s'en défende. Nous avons plus d'une
fois entendu Heller nous donner dans l'intimité les prémices de ses
Åuvres inédites. Son jeu fin, délicat, sa manière naturelle et simple
de phraser nous ont toujours charmé. Il procède des grands maîtres
allemands, Hummel et Moschelès; il serre de près le clavier; la
sonorité douce, harmonieuse ne vise jamais aux effets de force, aux
exagérations, mais intéresse, captive, attache par des qualités plus
intimes.
Les leçons d'Heller sont très recherchées des amateurs de goût et des
artistes qui apprécient à sa juste valeur l'immense mérite de ses
Åuvres. De plus, ses compositions éminemment originales ont, dans
leur interprétation, certains côtés individuels que l'auteur seul peut
indiquer et détailler avec tout leur relief. Heller, d'ailleurs,
n'accepte pour élèves que les musiciens capables de comprendre et
d'interpréter ses Åuvres dans le sentiment voulu; il n'a ni l'amour
du gain, ni la passion matérielle de l'enseignement. En échappant à la
tâche aride et quelquefois ingrate du professorat, il aura privé bon
nombre de ses admirateurs de conseils précieux, mais l'art a bénéficié
de productions nouvelles, et c'est là un résultat plus conforme aux vues
de Stephen Heller, nature désintéressée, n'ambitionnant pas la fortune,
mais voulant avant tout continuer en paix sa carrière de compositeur.
Stephen Heller est un lettré dont la mémoire richement meublée, l'esprit
fin et délicat s'intéressent vivement à toutes les questions d'art, et
n'ignorent rien du monde littéraire. Sa conversation est attachante,
pleine de saillies heureuses, dès que l'intimité est assez complète pour
qu'il parle avec abandon et laisse lire au fond de sa pensée. Sa vie,
très solitaire, s'est passée dans le travail et la lecture; son abord
est poli mais réservé, il accueille toujours les jeunes artistes avec
bienveillance et ses amis avec une cordialité dont personne n'ignore le
prix. Je ne l'ai jamais entendu parler avec sévérité ou amertume des
artistes que la vogue ou le caprice de la foule ont paru favoriser.
D'une modestie réelle qui n'exclut pas le sentiment de sa valeur, Heller
reçoit avec satisfaction les compliments motivés de ses amis, mais un
éloge fade et banal lui est antipathique et le déconcerte comme une
sorte d'injure.
Voilà l'esquisse de l'artiste et du compositeur. Quelques traits
suffiront pour peindre l'homme: figure aux lignes distinguées, traits
réguliers, d'un dessin large et puissant. Le front est découvert, le nez
fin, la bouche sourit avec bonté. Les yeux saillants, au regard profond,
se voilent souvent sous la paupière, s'estompent dans une lueur rêveuse
et mélancolique où passe de temps en temps un rayon doucement moqueur.
Les années ont argenté une chevelure abondante et soyeuse qui encadre le
vaste développement des tempes.
Tel est Stephen Heller, une des belles figures de l'époque, le frère de
Chopin en poésie musicale, et aussi le proche parent des grands maîtres
de la symphonie, de Mendelssohn et de Schumann, par la nature des idées,
l'art parfait de l'exposition et la science du détail.
IV
HENRI HERZ
Voici un artiste qui compte parmi les plus sympathiques, les plus grands
et aussi les plus utiles: c'est un doyen et c'est toujours un maître.
L'immense succès de ses Åuvres, si françaises par la grâce et
l'esprit, a puissamment contribué à répandre le goût musical, Ã
populariser les motifs heureux de nos opéras. Virtuose et compositeur
éminent, Henri Herz aura été encore un vulgarisateur dans le sens élevé
du mot. En vain, certains pianistes modernes, injustes envers un passé
dont le plus grand tort, Ã leurs yeux, est de ne les avoir pas connus,
traitent-ils Henri Herz et ses disciples de compositeurs démodés,
frivoles et de valeur superficielle: Henri Herz et son vaillant frère,
Jacques, n'en restent pas moins deux personnalités hors ligne, deux
maîtres dans l'art de bien dire, deux compositeurs de premier ordre,
qu'il est absolument interdit de comparer à la foule des arrangeurs
actuels.
Henri Herz est né, dit Fétis, à Vienne (Autriche), le 6 janvier 1806.
Nous mentionnons la date sans en discuter l'authenticité.
Merveilleusement doué pour la musique, Henri Herz affirma ses
dispositions tout enfant. Cette nature précoce devait rapidement
s'élever dans un milieu propice au sein d'une famille d'artistes. Comme
Mozart, Henri Herz écrivait des sonates dès l'âge de huit ans, et se
faisait applaudir dans les concerts. Mais son père, musicien de bon
sens, sinon grand musicien, eut l'heureuse inspiration de venir
s'établir à Paris, pour faire donner à son fils une forte éducation
technique et développer ses brillantes facultés dans le sens d'une
méthode sérieuse. Admis, à dix ans, au Conservatoire, Henri Herz obtint
rapidement un brillant premier prix dans la classe de Pradher, qui,
malgré sa grande sévérité, témoignait une vive sympathie, un intérêt
tout paternel à son merveilleux élève. Le jeune virtuose continua, sous
la direction de Dourlen et de Reicha, ses études d'harmonie et de
contre-point, déjà ébauchées à Vienne sous la tutelle de l'organiste
Hunten.
Nous n'avons pas à faire ici la biographie du célèbre pianiste, à suivre
pas à pas cette existence si laborieuse et si bien remplie; nous
laisserons à d'autres le soin d'écrire cette intéressante monographie,
d'un grand exemple pour les jeunes artistes si désireux de succès, mais
trop souvent négligents de l'étude. C'est par un travail journalier,
incessant, qu'Henri Herz s'est élevé au rang de grand maître; la volonté
a joué un rôle capital dans l'inspiration première de ses compositions
si originales, si variées de caractère et de forme, mais toutes marquées
d'un cachet d'élégance et de distinction, que bien peu de pianistes
possèdent au même titre. Nul virtuose compositeur n'a conquis aussi
jeune une popularité aussi légitime, et pourtant, disons-le bien haut,
jamais l'artiste n'a sacrifié ses convictions musicales, altéré son
style pour flatter le mauvais goût, complaire à la mode, entrer plus
avant dans la voie du succès. Si Henri Herz, dans la maturité de son
talent, a légèrement modifié sa manière, s'il a élargi son cadre, il est
resté fidèle à ses principes de compositeur, tout en suivant ses modèles
préférés, Moschelès, Field, Hummel.
Revenons maintenant au portrait de l'artiste célèbre, et laissons aux
biographes le soin d'écrire la vie du musicien. La physionomie d'Henri
Herz appartient au type israélite; le front est proéminent, le nez
aquilin; les yeux, clairs et bien ouverts, indiquent la lucidité et la
bienveillance. La bouche est accentuée, encadrée de lèvres fortes, le
menton arrondi. Rien que de simple et de franc dans cette figure aux
lignes arrêtées; aucun signe particulier, si ce n'est l'habitude de
tenir la tête légèrement penchée et d'interroger du regard. La taille
est un peu au-dessus de la moyenne; la démarche cadencée accuse une
légère oscillation traînante.
Henri Herz a voulu justifier jusque dans la dernière période de sa
longue et brillante carrière musicale son titre d'Henri Herz jeune. Les
années semblent n'avoir eu aucune prise sur cette nature active, sur
cette organisation vaillante. Ici encore la volonté n'a pas faibli, et a
pour ainsi dire vaincu la nature. Comme notre regretté marquis de
Saint-Georges, Henri Herz s'est, pour ainsi dire, condamné à l'éternelle
jeunesse, et il la maintient de gré ou de force. Et nous parlons moins
encore de l'homme que de l'artiste. Le compositeur a conservé vivaces
ses facultés créatrices; le talent de virtuose n'a rien perdu de sa
grâce et de son éclat; le brillant causeur est resté, comme par le
passé, prompt à l'attaque, prompt à la riposte, fécond en répliques
fines et délicates. Il demeure, dans sa manière d'être, dans l'habitude
de sa vie, le parfait gentleman, correct, soigné dans sa tenue, qui a
traversé deux générations sans rien perdre de sa distinction élégante.
Ce décorum aristocratique, ce «comme il faut» particulier, qui
caractérise les Anglais de race, Henri Herz semble l'avoir acquis dans
ses nombreuses relations avec nos voisins d'outre-Manche. Mais le
naturel affectueux et bienveillant de l'artiste en a corrigé les côtés
froids et guindés. Henri Herz a fait aussi un long séjour en Amérique;
c'est à ce voyage, qui devait durer six mois et qui s'est prolongé
quatre ans, que je dois l'honneur d'avoir suppléé Henri Herz à sa classe
du Conservatoire, en 1845. Confiant dans mon amitié et fort de
l'assentiment d'Auber, Henri Herz me laissa le soin de maintenir ses
élèves dans les données habituelles de son enseignement, jusqu'en 1848,
où je succédai à mon maître Zimmermann.
Il faut lire, Ã propos de ce voyage, le charmant ouvrage d'Henri Herz
sur ses souvenirs d'Amérique, pour apprécier sous un jour tout spécial
cet esprit fin, humoristique, cette entière bonne foi, cette sincérité
rare dans la manière de conter. L'Åuvre a une véritable valeur
littéraire, comme étude de mÅurs, comme album de croquis, pris sur le
vif, comme ensemble de types tour à tour amusants et étranges, depuis le
chef de bande, voleur mélomane, détroussant les voyageurs en dilettante,
enlevant les onces d'or, mais respectant la montre d'Henri Herz par
amour de l'art, jusqu'aux missionnaires patronant et honorant de leur
présence des concerts où les fantaisies et les airs variés du virtuose
tenaient lieu de cantiques.
Henri Herz a parcouru à plusieurs reprises et dans tous les sens
l'Amérique du Nord et celle du Sud, le Mexique, le Pérou, le Chili, le
Brésil, la Californie, la Havane, la Jamaïque, New-York, la
Nouvelle-Orléans, Baltimore, Philadelphie, la Vera-Cruz. Il a donné plus
de quatre cents concerts, sans épuiser l'enthousiasme des auditeurs,
partout acclamé et regretté partout. Succès incomparables dont nous
avons le droit d'être fiers, car il n'est pas d'artistes plus français
que Henri Herz par le cÅur, l'esprit, la nature fine et distinguée du
talent.
Le temps est encore proche où Henri Herz, revenu de ses grands voyages,
consacrait ses journées à l'enseignement, et ses veilles à la
composition. De nombreux élèves sollicitaient ses conseils; il fallait
se faire inscrire longtemps à l'avance pour obtenir la faveur de
quelques leçons. Quelle joie pour les jeunes filles qui se croyaient
appelées à devenir virtuoses, de se dire les élèves préférées du
professeur en renom! et pourtant ce n'était pas sans un certain
sentiment de crainte et d'émotion qu'elles se rendaient à la leçon du
maître; non que Henri Herz fût redouté pour sa sévérité, sa trop grande
exigence, mais, sous les dehors d'une politesse exquise, d'une tenue
réservée, le professeur cachait une pointe de fine et malicieuse
raillerie, un trait caustique à l'égard des défauts mignons de ses
disciples. Légères atteintes, malices ironiques qui ne manquaient jamais
leur but, et faisaient, sinon de cruelles blessures, du moins des
brûlures longtemps cuisantes.
Le nombre des pianistes femmes formées à l'école de Henri Herz est
considérable et compose une phalange brillante. Malheureusement pour
l'art, la plupart des jeunes filles qui se vouent à la virtuosité y
renoncent un peu plus tard pour les devoirs austères de la famille.
MMmes Jaell, Montigny, Szarvady, Massart, Pleyel, Joséphine Martin,
sont de grandes individualités, de brillantes exceptions, mais
confirment la règle générale.
Il y a quelques années, Henri Herz, fatigué du professorat, a pris sa
retraite et quitté sa classe du Conservatoire, en laissant dans cette
école, témoin de ses premiers succès, de brillants souvenirs et de
précieuses traditions que Mme Massart a su continuer. Depuis sa
retraite, l'artiste éminent a consacrée son activité et son expérience
éprouvée à la direction de son importante manufacture de pianos. Cette
maison, dont la fondation date de plus de quarante ans, a eu des
fortunes diverses: malheureuse à son début, elle a conquis
progressivement le premier rang dans la facture française. C'était pour
réparer les revers dus à des causes diverses que Henri Herz avait quitté
la France en 1845. Enfin, grâce à une direction bien entendue, Ã
l'adjonction d'ouvriers habiles, de mécaniciens ingénieux, grâce surtout
aux soins minutieux, incessants, apportés aux perfectionnements divers
de la facture, la maison Henri Herz se trouve maintenant placée à la
tête de cette brillante industrie artistique. Les pianos qui sortent des
ateliers de Henri Herz peuvent soutenir la comparaison avec les
instruments français et étrangers provenant des maisons les plus en
renom; ils ont obtenu successivement aux expositions universelles toute
l'échelle des récompenses, jusqu'à la mise hors concours, comme ceux des
maisons Ãrard et Pleyel.
Ajoutons à l'actif du grand artiste et du célèbre facteur, l'initiative
prise par lui dans la création d'une salle de concerts, type d'élégance
et d'intelligente appropriation aux auditions musicales. L'artiste
éminent, le chef apprécié d'une grande industrie, a été justement
récompensé par la croix d'officier de Légion d'honneur.
Les compositions de Henri Herz sont nombreuses, très variées de style,
et embrassent tous les degrés de force. Il faudrait un long catalogue
pour énumérer celles qui méritent d'être signalées plus
particulièrement. L'Åuvre du maître comprend deux cent cinquante
numéros; tout choix dans cette immense collection nécessite
d'inévitables et douloureux sacrifices. Signalons, parmi les morceaux
les plus populaires, des variations sur _la Cenerentola_, sur _la
Violette_, sur _ma Fanchette_, sur la romance de _Joseph_, _le Petit
Tambour_, _la Famille suisse_, _le Siège de Corinthe_, les fantaisies
sur _l'Ambassadrice_, sur _le Domino_, _la Fille du régiment_, _Otello_,
_le Pré aux Clercs_, _le Landler viennois_, etc. Les huit concertos sont
une Åuvre considérable, où la noblesse du style s'unit à une grande
habileté de facture. Les traits, distingués et variés de forme, sont
toujours brillants et de belle allure; la sonate dédiée à Auber est
aussi une composition magistrale. Henri Herz a écrit huit cahiers
d'études depuis le degré très facile jusqu'à la difficulté
transcendante; ses dix-huit dernières grandes études, resteront comme un
modèle de goût et de grande bravoure. Il a également composé plusieurs
duos concertants pour piano et violon, en collaboration avec Lafont.
J'ai souvent entendu Henri Herz à l'apogée de sa popularité de virtuose;
j'ai même essayé de m'approprier, par l'audition attentive de ses
Åuvres, quelques-unes des qualités caractéristiques de son école, et
l'on m'a souvent cru son élève. Je puis donc apprécier en pleine
connaissance de cause la manière et le style de ce maître, le plus
populaire des pianistes compositeurs, celui dont on a dit, avec raison,
qu'il était l'Auber du piano.
Mme de Girardin, dans un des spirituels feuilletons du vicomte de
Launay, s'est appliquée à chercher des points de comparaison entre les
pianistes célèbres et certaines positions sociales. Le type choisi pour
Henri Herz était celui d'avocat pianiste, brillant causeur musical,
brodant à volonté, sur tous les thèmes, d'incessantes variations.
Appréciation plus spécieuse que juste. Henri Herz n'est pas un causeur
superficiel, un avocat à l'heure, mais un brillant improvisateur,
parlant avec une merveilleuse facilité et une incomparable élégance la
belle langue musicale, l'idiome des grands maîtres. Son style, toujours
correct et brillant, atteint sans peine la noblesse et souvent
l'élévation. Les andantes de ses concertos renferment de très belles
pages, où passe le souffle inspiré d'un compositeur de premier ordre.
L'individualité d'exécution de Henri Herz a toujours consisté dans
l'élégance, l'esprit, une grande distinction, une expression contenue.
Sa virtuosité irréprochable a pu aborder les difficultés transcendantes
sans rien perdre de cette netteté merveilleuse, de cette clarté dans les
traits les plus ardus, qualités indispensables aux grands exécutants.
Henri Herz a une excellente main gauche, qui prend une part active et
très intéressante au discours musical. De nos jours, beaucoup de
pianistes négligent, et pour cause, cette main gauche, sÅur jumelle
et auxiliaire naturel de la main droite.
Comme exécutant et compositeur, Henri Herz procède bien certainement de
la grande école de Clementi, Hummel, Moschelès; il exécute avec une rare
perfection, un grand fini de détails les fugues de Bach et Hændel, les
élèves de sa classe pourraient affirmer sa prédilection marquée pour ces
grands maîtres. Ses nombreuses compositions de salon et de concert
semblent au premier abord en contradiction marquée avec cette forte et
sévère musique; mais un lecteur attentif qui voudra approfondir
l'Åuvre entier de Henri Herz retrouvera dans le tissu harmonique de
ces compositions, d'apparence légère, la forte trame du contre-pointiste
formé aux grandes traditions de l'art.
La sonate, le thème varié et les grandes fantaisies ont vécu; les
nocturnes, paraphrases, etc., commencent à dater. Seul, un petit groupe
d'artistes vaillants cherche l'expression et le grand style dans le
concerto symphonique. La mode est à la musique dite de genre, aux pièces
caractéristiques, expressives, imitatives, etc., et aussi aux
transcriptions vocales et orchestrales. On veut l'idée pure, dégagée
d'ornements. L'art a-t-il réellement gagné à cette modification du goût,
à ce changement dans la forme adoptée? En fait, à part quelques rares et
puissantes individualités qui ont su conserver la pureté et l'élévation
du style, unir le genre pittoresque et descriptif aux traditions de
l'école, l'art du compositeur a subi une décadence marquée. Les
musiciens de tout ordre, ceux-là même qui ignorent l'orthographe de
notre langue, s'évertuent à chercher des titres pompeux, prétentieux,
ridicules, pour servir d'étiquettes à des pauvretés musicales dénuées de
sens et d'intérêt, écrites dans un idiome incorrect qui outrage la
grammaire et le bon goût.
Quant à Henri Herz, il n'a pas sacrifié aux modes nouvelles, et en même
temps, il a échappé au reproche mérité par tant d'artistes, d'avoir
toute la vie refait les mêmes variations, fondu les mêmes sujets et les
mêmes thèmes dans un moule invariable. Aucun compositeur n'a plus
inventé, ne s'est plus consciencieusement appliqué à innover dans ce
genre, et nous pourrons un jour, dans un traité spécial, passer en revue
les broderies variées, les mille traits ingénieux créés par Henri Herz
et tombés dans le domaine public, où sont allés les prendre
d'innombrables _pasticheurs_. Les grands artistes inventent et les gens
de métier exploitent. C'est la loi commune, mais une loi qui aide au
progrès et dont les esprits supérieurs ne daignent pas se plaindre.
Henri Herz appartient à cette grande famille des initiateurs qui
trouvent leur récompense dans l'Åuvre même et dans ses résultats.
Tant d'honneurs réunis, le succès international du virtuose, la
popularité du compositeur, la haute considération du chef d'industrie,
une fortune importante laborieusement acquise, l'estime de tous,
l'admiration des connaisseurs, une place à part dans le monde des arts,
ont laissé Henri Herz simple, modeste, bienveillant comme par le passé.
Cette belle et intelligente figure d'artiste a résisté aux épreuves de
la bonne fortune comme aux atteintes du temps; elle a gardé ses lignes
sobres et sévères, mais d'une franchise toute sympathique, et la pureté
de profil qui en fait une des physionomies les plus hautes et en même
temps les plus aimées de notre temps.
V
CLEMENTI
La galerie des pianistes qui ont illustré leur art contient des
physionomies plus attrayantes et plus sympathiques; elle n'offre pas de
personnalité plus complexe, de tempérament plus riche, d'influence plus
haute et plus indiscutable. Compositeur de premier ordre, virtuose
incomparable, chef d'école, industriel, mécanicien, Clementi a tenu tous
ces rôles avec une égale supériorité; il a su pendant sa longue et
laborieuse existence, acquérir l'admiration des dilettantes et la vogue
du public, faire entrer l'art dans une voie nouvelle, et,--fortune
rarement réservée aux inventeurs,--atteindre la richesse, sans rien
laisser de son cÅur aux broussailles du chemin. Il a eu tout à la
fois l'imagination et le savoir, l'inspiration et la volonté
persévérante, l'originalité et la souplesse. Et si la gloire du chef
d'école lui assure le premier rang dans l'histoire du piano, cet
ensemble de qualités spéciales, cet assemblage merveilleux font de
l'homme un type absolument à part, une figure curieuse et instructive
entre toutes.
Muzio Clementi naquit à Rome en 1752. Son père était un orfèvre
passionné pour la musique. Dès l'âge de six ans, il faisait commencer Ã
son fils l'école du solfège et du clavecin. Les grandes dispositions du
jeune Clementi activèrent ses progrès et l'amenèrent bientôt à une
virtuosité remarquable. Suivant la méthode italienne, il étudiait les
_partimenti_ et l'accompagnement de la basse chiffrée en même temps que
les pièces spéciales de clavecin. Son maître d'harmonie, de contre-point
et de clavecin fut un organiste, du nom de Cordicelli. A quatorze ans,
Clementi était en pleine possession d'un talent hors ligne et d'une
forte éducation musicale basée sur les traditions des grands maîtres. Un
amateur enthousiaste, sir Beckfort eut alors occasion de l'entendre et
offrit sur-le-champ au père du jeune virtuose d'emmener son fils en
Angleterre et d'assurer son avenir.