Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus

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Silhouettes et Médaillons

LES

PIANISTES CÉLÈBRES

PAR

A. MARMONTEL

CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR

OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHEVALIER DE SAINT-JACQUES

COMMANDEUR DE L'ORDRE DU CHRIST

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS

AU MÉNESTREL, 2 _bis_, RUE VIVIENNE

HENRI HEUGEL

ÉDITEUR DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE

1888

DU MÊME AUTEUR:

_Symphonistes et Virtuoses_, 1 volume.

_Virtuoses contemporains_, 1 volume.

_Esthétique musicale_, 1 volume.

_Histoire du Piano et de ses origines_, 1 volume.

EN PRÉPARATION:

_Études biographiques sur les Maîtres de l'art dramatique musical_, 1

volume.

LES PIANISTES CÉLÈBRES

_AU MÉNESTREL, 2 bis_, RUE VIVIENNE

HEUGEL ET FILS

ÉDITEURS DES SOLFÈGES ET MÉTHODES DU CONSERVATOIRE

LES

PIANISTES CÉLÈBRES

SILHOUETTES & MÉDAILLONS

PAR

A. MARMONTEL

CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR

OFFICIER DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ETC., ETC.

DEUXIÈME ÉDITION

TOURS

IMPRIMERIE PAUL BOUSREZ

1887

PROPRIÉTÉ POUR TOUS PAYS

DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS

AVANT-PROPOS

L'accueil bienveillant fait par le public à mes études sur les pianistes

célèbres, m'a décidé à réunir en un volume cette première série de

trente esquisses. J'ose espérer qu'en changeant de publicité, ils ne

changeront pas de fortune et que, sous une forme en quelque sorte plus

reposée, le livre trouvera les mêmes encouragements que les articles du

_Ménestrel_.

Quant à l'œuvre prise en elle-même, je n'ai rien voulu y changer

avant de lui donner ce cadre définitif. J'y avais mis, dès la première

heure, le meilleur de ma pensée, de mes souvenirs,--de ma bonne foi. J'y

ai tour à tour raconté et expliqué, montré les hommes et démontré les

talents; mais, si l'on trouve dans ces commentaires indispensables, de

constantes préoccupations esthéticales, on n'y rencontrera, en revanche,

aucune critique de parti pris, aucune intention malveillante. J'ai

travaillé pour la vérité seule,--et à la seule lumière de cet idéal qui

ne disparaît jamais du ciel artistique.

Mes collègues pourront s'étonner de ne pas trouver dans ce premier

recueil, les noms des grands symphonistes et compositeurs dramatiques

qui ont doté l'orgue, le clavecin, le piano, de nombreux

chefs-d'œuvre, et illustré tout particulièrement la musique

instrumentale. J'ai préféré garder pour une série intermédiaire les

études spéciales réservées à ces grands maîtres de l'art ancien et

moderne. Je reviendrai plus tard aux pianistes en m'occupant des

virtuoses contemporains, des compositeurs et des professeurs qui

méritent une place spéciale, mais importante dans la galerie des

musiciens célèbres.

Ce volume est donc à la fois un témoignage de bon vouloir et une

promesse. A ce double titre, je le livre au public en toute sécurité de

conscience, m'estimant heureux si j'ai pu mieux faire connaître dans

leur sentiment intime et avec leur cachet personnel, des maîtres dont le

nom est inséparable de l'histoire et des progrès de l'art musical.

MARMONTEL.

LES

PIANISTES CÉLÈBRES

I

F. CHOPIN

C'est par ce nom, qui rappelle tant de doux et touchants souvenirs, tant

de grandes et nobles inspirations, qui a gardé à travers les années la

double auréole de la poésie et de la souffrance, qu'il convient d'ouvrir

cette galerie. Physionomie touchée du rayon divin et pourtant si

profondément humaine, nature supérieure éprise de l'idéal, marquée du

sceau du génie, mais rendue plus attrayante et plus sympathique par ses

épreuves mêmes, par les affinités d'angoisses et de tristesses qui la

rattachent à la terre.

Frédéric-François Chopin est né le 8 février 1808, à Zelazowa-Wola, près

de Varsovie. Sa famille, d'origine française, était peu fortunée; quant

à lui, d'une complexion très délicate, faible même et débile, il

traversa une enfance pénible et donna souvent de vives inquiétudes; mais

sa gentillesse, sa grande douceur, ses traits fins et distingués lui

attiraient déjà toutes les sympathies. A l'âge de neuf ans, sa santé

s'étant un peu fortifiée, ses parents se décidèrent à lui faire

commencer la musique et le piano. Ses progrès furent rapides; quelques

années suffirent pour donner le premier relief aux qualités

individuelles qui devaient s'affirmer plus tard avec tant d'éclat: la

délicatesse, la sensibilité et cette exquise morbidesse, l'essence même

de la nature de Chopin.

Cette distinction extraordinaire du grand artiste, qui devait

s'accroître avec le temps, mais qui déjà s'accusait assez pour attirer

l'attention et charmer l'oreille des connaisseurs, tenait à la fois Ã

son organisation et à une éducation première très soignée, grâce à la

protection généreuse du prince Radziwil. Il avait fait placer son petit

protégé dans le meilleur collège de Varsovie, et n'avait cessé de suivre

ses progrès avec la plus vive sollicitude. Ce milieu où Chopin passa sa

première jeunesse devait exercer une précieuse influence sur son

tempérament impressionnable. Ses relations constantes avec une société

d'élite appartenant aux sommités des sciences, des lettres et des arts,

l'initièrent aux charmes poétiques des chefs-d'œuvre de

l'imagination. Plus tard, lorsque les malheurs de sa patrie le

conduisirent à Paris,--où il ne devait que passer cette fois, mais où il

vécut les dix-sept années qui précédèrent sa mort,--Chopin y retrouva

cette brillante aristocratie, la fleur de cette émigration polonaise qui

avait protégé son enfance et deviné son génie. Ce fut là, au milieu de

l'empressement général, dans une atmosphère douce, faite d'affection et

de dilettantisme intelligent, qu'il perfectionna son goût exquis, mais

un peu raffiné pour les œuvres d'imagination, pour les poèmes chastes

et passionnés, pour les chants d'amour et d'héroïsme, suaves parfums

poétiques de la race slave, alors aussi souvenirs de la patrie absente.

En 1832, Chopin vint à Paris et se produisit dans le monde artiste.

Cette même année, date mémorable pour moi à plus d'un titre, j'obtenais

le premier prix dans la classe de Zimmermann. J'eus l'honneur d'être

présenté à Chopin et à Liszt dans la même soirée musicale, de jouer

devant ces deux grands artistes avec toute l'audace du jeune âge, et

d'apprécier pour la première fois leur merveilleux talent. Sous les

doigts agiles et nerveux de Chopin, les traits les plus ardus, les plus

subtils, les contours les plus fins, étaient nuancés, modulés avec une

exquise délicatesse. Sous sa main, à la fois émue et savante, les

phrases de chant élégantes ou expressives se détachaient, lumineuses,

colorées; en l'écoutant, on restait sous le charme d'une émotion

communicative, qui prenait sa source dans l'organisation délicate, le

tempérament maladif et impressionnable de l'artiste: véritable sensitive

musicale, qu'Auber définissait d'un mot en disant «qu'il se mourait

toute sa vie».

Le talent de virtuose de Chopin s'était formé dans le principe aux

excellentes leçons d'un musicien bohême, Zywony, admirateur passionné de

Bach. Grâce à l'habile direction donnée aux études de piano du jeune

virtuose, grâce surtout à sa nature délicate et sentimentale,

l'exécution de Chopin offrit dès le début ce charme original, ce cachet

individuel de rare élégance qui devaient affirmer si triomphalement sa

supériorité dans le genre expressif. Elsner, savant musicien et

directeur du Conservatoire de Varsovie, enseigna à Chopin, alors âgé de

seize ans, la théorie de l'harmonie et l'art d'écrire. Nous parlerons

bientôt du compositeur; revenons d'abord au grand virtuose.

Comme égalité de doigts, délicatesse, indépendance parfaite des deux

mains, Chopin procédait évidemment de l'école de Clementi, maître dont

il a toujours recommandé et apprécié les excellentes études. Mais où

Chopin était tout à fait lui-même, c'était dans l'art merveilleux de

conduire et de moduler le son, dans la manière expressive, mélancolique

de le nuancer. Chopin avait une façon toute personnelle d'attaquer le

clavier, un toucher souple, moelleux, des effets de sonorité d'une

fluidité vaporeuse dont lui seul connaissait le secret.

Nul pianiste avant lui n'a employé les pédales alternativement ou

réunies avec autant de tact et d'habileté. Chez la plupart des virtuoses

modernes, l'usage immodéré, permanent des pédales est un défaut capital,

un effet de sonorité qui produit sur les oreilles délicates la fatigue

ou l'énervement. Chopin, au contraire, en se servant constamment de la

pédale, obtenait des harmonies ravissantes, des bruissements mélodiques

qui étonnaient et charmaient. Poète merveilleux du piano, il avait une

manière de comprendre, de sentir et d'exprimer sa pensée que, à de rares

exceptions près, on a souvent essayé d'imiter, sans réaliser autre chose

que de maladroits pastiches[1].

Si nous cherchons un point de comparaison entre les effets de sonorité

de Chopin et certains procédés de peinture, nous dirons que ce grand

virtuose modulait le son comme les peintres habiles traitent la lumière

et l'air ambiant. Envelopper les phrases de chant, les arabesques

ingénieuses des traits dans une demi-teinte qui tient du rêve et de la

réalité, c'est le comble de l'art, et c'était l'art de Chopin.

Romanesque et impressionnable à l'excès, l'imagination de Chopin aimait

à hanter le monde des esprits, à évoquer les pâles fantômes, les

chimères effrayantes. Le poète-musicien se complaisait à improviser dans

une pénombre dont les lueurs indécises ajoutaient un élément plus

saisissant à ses pensées rêveuses, plaintes élégiaques, soupirs de la

brise, sombres terreurs de la nuit.

La mort, souvent si prompte à briser les plus fortes organisations, mit

douze ans à détruire fibre à fibre, la frêle nature de Chopin. Dès 1837,

l'illustre artiste fut atteint d'une maladie de poitrine. Les soins

empressés de ses amis et de ses élèves de prédilection conjurèrent un

instant les progrès du mal; puis il fallut, sous le coup de crises

nouvelles, quitter la France pour un climat plus égal. Mme Georges

Sand, la femme de génie et de grand cœur, qui fut pour Chopin une

amie dévouée, l'accompagna à Majorque, dont les médecins recommandaient

le douce atmosphère. Une amélioration sensible se produisit, mais ce fut

seulement une étape marquée dans l'inévitable destruction. A partir de

1840, les symptômes du mal reparurent, plus intenses; la phtisie

continua son œuvre en ruinant chaque jour davantage l'énergique

volonté et les forces vitales du grand artiste.

Pendant cette longue période des dernières années, de 1845 à 1848, les

souffrances de Chopin devinrent plus vives, les étouffements presque

incessants; et pourtant je me rappelle l'enthousiasme indescriptible

produit par ses dernières auditions à la salle Pleyel. Franchomme et

Allard, ses amis, ses fervents admirateurs, prêtèrent leur concours Ã

ces mémorables soirées. Chopin, surexcité par la présence de ses

intimes, par cet entourage d'élite qui formait autour de lui un cercle

magique, une féerie où le charme, la grâce, la beauté semblaient réunis

pour célébrer le retour à la vie du grand artiste, fut parfait de

sensibilité, de tendresse et de passion.

Les conseils et les leçons de Chopin étaient très recherchés de la haute

aristocratie parisienne, dont l'incomparable virtuose était l'idole. Ses

manières distinguées, sa politesse exquise, sa recherche un peu

précieuse, apportée en toutes choses, faisaient de Chopin le professeur

modèle de la noblesse élégante. Il y trouvait, avec l'enthousiasme sans

réserves, toutes les démonstrations de la plus affectueuse amitié.

Malgré les tendances très accusées vers le romantisme où l'attirait sa

personnalité rêveuse, mélancolique, malgré ses écoles buissonnières dans

l'azur, si opposées aux allures froides et compassées de l'art

scolastique, Chopin aimait passionnément les grands maîtres classiques:

Mozart était son Dieu, Séb. Bach, un des maîtres préférés recommandés Ã

tous ses élèves.

Parmi les pianistes compositeurs qui ont eu l'immense avantage de

prendre des leçons de Chopin, de s'imprégner de son style et de sa

manière, nous devons citer Guttmann, Lysberg et notre cher collègue G.

Mathias. Les princesses de Chimay, Czartoryska, les comtesses Esterhazy,

Branicka, Potocka de Kalergis, d'Est, Mlles Muller et de Noailles

furent ses disciples affectionnées. Mme Dubois, née O'Meara, est

aussi une de ses élèves de prédilection, et compte au nombre de celles

dont le talent a le mieux conservé les traditions caractéristiques, les

procédés du maître.

Les élèves de Chopin avaient pour lui plus que de l'admiration: une

véritable idolâtrie. Dans les dernières années de sa vie si éprouvée par

la souffrance, les femmes des plus grandes familles polonaises

ambitionnaient d'être ses gardes-malade, et jalousaient dans leur

admirable dévouement la tâche pénible, mais si digne de respect, des

sœurs de charité. Aussi faut-il regarder comme inexact le jugement

sévère de Fétis sur Chopin et son caractère, sur l'homme qui doublait

l'artiste. Comment admettre qu'une nature capable d'inspirer de

semblables dévouements fût fausse, égoïste, dissimulée? Chopin avait

l'âme de son talent, le cœur, les sentiments élevés et délicats d'un

grand artiste, et nous aimons à voir cette poétique figure briller comme

une fine médaille d'un métal précieux, pur de tout alliage.

Ce qu'il faut reconnaître c'est l'inégalité du caractère de Chopin et

surtout son dédain prononcé pour la plèbe artiste qui n'était pas de son

monde. Il y a loin de cette aristocratie de sentiment aux appréciations

et aux sous-entendus de Fétis. On nous montre Chopin doucereux jusqu'Ã

la dissimulation, gardant toute sa vie un masque hypocrite, entier,

absolu, tyrannique envers ses meilleurs amis. Il serait plus simple et

plus juste de dire que Chopin, nerveux, impressionnable, maladif,

irritable, s'abandonnait trop facilement aux caprices fantasques d'un

enfant gâté par les complaisances dociles d'affections trop généreuses.

De là des boutades parfois cruelles, des amitiés sincères et profondes

blessées dans leurs replis intimes, de justes susceptibilités vivement

froissées. En cherchant bien dans mes souvenirs, je pourrais trouver

deux ou trois atteintes du même genre, mais ces fâcheux mouvements

d'humeur noire ne partaient pas du noble cœur de Chopin, et trouvent

leur excuse naturelle dans son état chronique de souffrance aiguë.

Nous avons toujours eu une profonde admiration pour le talent de Chopin,

et, disons-le aussi, une vive sympathie pour sa personne. Aucun artiste,

sans en excepter les disciples intimes, n'a plus étudié et fait jouer

ses compositions; et pourtant nos relations avec ce grand musicien n'ont

été que rares et fugitives. Chopin était entouré, adulé, gardé à vue par

un petit cénacle d'amis enthousiastes qui le défendaient contre les

visites importunes ou les admirations de second ordre. Son accès était

difficile; il fallait, comme il le disait lui-même à cet autre grand

artiste qui a nom Stephen Heller, _s'essayer_ plusieurs fois avant de

parvenir à le rencontrer. Ces _essais_ n'étant pas plus de mon goût que

de celui de Stephen Heller, je ne pouvais appartenir à cette petite

église de fidèles dont le culte tournait au fanatisme.

J'ai cependant assez connu Chopin pour exquisser sa physionomie; de

plus, j'ai sous les yeux son admirable portrait par Delacroix; c'est le

Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur; la

physionomie déjà marquée du sceau suprême, le regard rêveur,

mélancolique, flottant entre ciel et terre, dans les limbes du rêve et

de l'agonie. Les traits allongés, étirés, sont fortement accentués; le

relief ressort et s'accuse; mais les lignes du visage restent belles,

l'ovale de la figure, le nez aquilin et sa courbe harmonieuse donnent Ã

cette physionomie maladive le cachet de poétique distinction particulier

à Chopin.

Les compositions de Chopin forment un ensemble important et du plus

grand intérêt, car ce maître, qui avait horreur du banal et peu de goût

pour le genre populaire, n'a jamais rien écrit en vue des succès

faciles. Sa musique, pensée, composée avec un soin extrême, d'une

harmonie toujours élégante touchant parfois à l'excès de recherche, ses

traits ingénieux, admirablement ciselés, sa phrase mélodique, chantante,

expressive d'un sentiment élevé ou mélancolique, ne pouvaient plaire

qu'à des musiciens d'un goût raffiné, ou à des virtuoses séduits par les

contours fins de ses traits nouveaux et ardus. D'année en année, Chopin

a donné à son style, si personnel dès le début, plus de force, plus de

corps, une individualité encore plus marquée, sans jamais sacrifier aux

influences passagères, aux fluctuations de la mode. Très sensible aux

éloges des lettrés de la musique, il se montrait indifférent aux bravos

de la foule; un public nombreux n'avait aucun attrait pour sa nature

aristocratique, et il restait tout à fait en dehors des succès

populaires, maintenu d'ailleurs dans sa résolution par quelques essais

relativement malheureux.

Il y a quelque audace à tenter un choix dans l'œuvre de Chopin;

j'aurai pourtant cette témérité nécessaire: j'indiquerai en première

ligne ses deux belles sonates (op. 35 et 58), ses deux magnifiques

concertos pour piano et orchestre, _mi_ mineur et _fa_ mineur (op. 11 et

21); une polonaise pour piano et violoncelle; un trio pour piano, violon

et violoncelle; les nombreux recueils de mazurkas (op. 6, 7, 17, 24, 30,

33, 41, 50, 56), genre de musique nationale dans lequel Chopin amis tout

le charme de son imagination, pièces ravissantes par l'originalité des

rythmes, l'imprévu des modulations et les contrastes habilement ménagés.

La collection des nocturnes porte aussi l'empreinte du génie tendre et

gracieux de Chopin. Nous ne connaissons rien de comparable à ces élégies

sentimentales. Citons les op. 9, 15, 27, 32, 37, 48, 54, 62, les grandes

variations sur _La ci darem la mano_; les belles polonaises, op. 22, 26,

40, 53, 61, œuvres de grande allure, où l'élégance de la forme et la

noblesse du style se fondent dans un parfait accord, où passe, en notes

vibrantes, l'écho des sentiments dramatiques, énergiques et sombres.

Les ballades (op. 23, 38, 47, 52) sont des compositions poétiques et

mouvementées, à grand effet. Le boléro, la barcarolle, la berceuse, la

tarentelle, pièces caractéristiques d'un genre tout particulier,

demeurent originales malgré le déluge des pastiches modernes. Les op.

29, 36, 51, 1er, 2e et 3e impromptus et l'impromptu posthume,

sont des pièces élégantes, fantaisistes et d'un sentiment exquis.

L'allegro de concert (op. 46) a toute la noblesse de style des

concertos. La collection des valses offre aussi dans ses détails un

charme extrême dû au choix des idées, à la contexture des traits, Ã

l'imprévu des modulations; le sourire y succède aux larmes, l'enjouement

à la tristesse. Terminons cette liste glorieuse par les trois célèbres

recueils d'études et de préludes qui assureraient seuls à Chopin une

place à part dans l'art musical, et lui donneraient son véritable rang

de compositeur inspiré, créateur _génial_, comme diraient les Allemands,

s'il n'avait déjà conquis cette place par tant d'œuvres du plus grand

mérite.

Soit profond amour de l'art, soit excès de conscience personnelle,

Chopin ne pouvait souffrir qu'on touchât au texte de ses œuvres. La

plus légère modification lui semblait une faute grave qu'il ne

pardonnait même pas à ses intimes, sans en excepter Liszt, son

admirateur fervent. J'ai maintes fois, ainsi que mon maître Zimmermann,

fait jouer comme pièces de concours les sonates, concertos, ballades et

allegros de Chopin; mais, restreint à un fragment de l'œuvre, je

souffrais à la pensée de blesser le compositeur qui considérait ces

altérations comme un véritable sacrilège.

Chopin s'est éteint, le 17 octobre 1849, dans les bras de sa sœur,

accourue de Varsovie à son appel pour l'aider à franchir cette sombre

porte qui s'ouvre sur le rayonnement de l'éternité. Ses funérailles

eurent lieu à la Madeleine, le 30 octobre, devant une foule d'élite

comprenant toutes les illustrations parisiennes et la grande famille de

l'émigration polonaise. Malgré le temps écoulé, je me souviens encore

avec émotion de l'impression immense produite par la messe de _Requiem_

de Mozart et aussi par la marche funèbre de la sonate op. 35 de Chopin,

orchestrée par Reber pour cette triste solennité. Le cœur était serré

sous l'effet navrant du mouvement persistant de la basse contrainte à la

première reprise; mais la phrase adorable en majeur, qui suit sous

forme de trio, faisait oublier bien vite les poignantes douleurs de la

réalité et rêver aux joies éternelles.

Nous avons souvent, entre artistes, agité la délicate question du

classement de l'œuvre de Chopin, comme compositeur de musique de

chambre. L'importance et la réelle influence de son style échappaient Ã

toute contestation; mais, unanimes dans notre admiration pour le

virtuose, nous étions très divisés sur la valeur musicale de ses

productions. Compositeur expressif, original pour beaucoup,--élégant,

gracieux, «charmeur» pour plusieurs,--excentrique, incompréhensible pour

les pauvres d'esprit,--Chopin restera un des maîtres les plus discutés

de notre époque, et cependant maître de génie, dans la sérieuse

acception du mot.

Je n'entends pas établir de comparaison entre Chopin et les aigles au

vol puissant que leurs premiers coups d'aile ont portés aux cimes les

plus hautes. Il n'a jamais eu ni ces sublimes audaces, ni ces témérités

heureuses. La tendresse, l'émotion, le charme intime ou poignant de ses

compositions ne remplacent pas le grand souffle, absent ou intermittent;

l'inspiration de Chopin s'élève parfois, mais pour retomber brisée sur

le sol; elle n'a pas le vol égal, libre, dégagé qui, seul, peut soutenir

dans les régions éthérées. Mais le génie ne consiste pas seulement Ã

trouver des formes encore inconnues dans le domaine de l'art; il

consiste aussi à raffiner ce métal précieux, le minerai introuvable pour

le vulgaire, l'idée, l'inspiration avec leur enveloppe rugueuse ou

diaphane.

C'est dans ce sens que Chopin restera un compositeur de génie,--grand

poète en de courtes strophes,--grand peintre en de petits cadres.

II

BERTINI

La mort a ses caprices. De deux artistes presque contemporains par la

gloire, Bertini et Chopin, c'est l'aîné qui succombe trente ans après le

jeune. Henri Bertini, le grand artiste qui vient de mourir Ã

soixante-dix-huit ans, après avoir depuis longtemps dit adieu au monde,

ferme le livre d'or des Bertini, en y laissant la plus belle page. Il

aura résumé, concentré sur son nom les réputations éparses de toute une

généalogie musicale; mais cette généalogie même fait partie de son

illustration personnelle, l'encadre et la complète.

Salvator Bertini, né à Palerme en 1721, était un des plus brillants

élèves du compositeur Léo. Célèbre en 1746, il écrivit vers cette date,

pour le théâtre et pour l'église, un grand nombre d'ouvrages très

appréciés du public. C'est le premier Bertini qu'ait enregistré

l'histoire musicale. Quant au père de notre illustre pianiste, né Ã

Tours en 1750, il y fit ses études musicales à la maîtrise de la

cathédrale. Bon organiste, compositeur de musique sacrée, sa vie se

passa à donner des leçons et à faire l'éducation de ses deux fils,

Benoît et Henri. Le premier, virtuose très habile, devenu l'élève de

Clementi pendant près de six ans, devait transmettre à son jeune frère

les excellentes traditions du célèbre fondateur de l'école moderne du

piano.

Henri Bertini naquit le 28 octobre 1798, à Londres, où sa famille

séjourna quelque temps. Ramené à Paris, il fut élevé sous les yeux de

son père, qui lui fit commencer les études musicales dès l'âge le plus

tendre. Les heureuses dispositions de cet enfant précoce, secondées par

les soins assidus de son frère aîné, lui firent acquérir, tout jeune

encore, un très remarquable talent de pianiste. Suivant la destinée

habituelle aux petits prodiges, Henri Bertini dut voyager sous la

tutelle de son père, qui le conduisit successivement en Belgique, en

Hollande, en Allemagne, pour donner des concerts où sa brillante

exécution, son goût parfait firent la plus vive impression.

Après un séjour à Paris consacré aux études d'harmonie et de composition

idéale, Bertini se rendit en Angleterre, où il habita assez longtemps.

Ce fut seulement en 1821, à l'âge de vingt-trois ans, qu'il revint Ã

Paris, qui devait être, sinon son asile définitif, du moins une grande

étape prolongée jusqu'à l'époque de sa retraite dans le midi de la

France, en l'année 1840.

Bertini laisse une grande réputation de pianiste, et cette renommée

était justifiée par son beau style, son exécution irréprochable et

magistrale. Son jeu tenait de Clementi par la régularité et la clarté

dans les traits rapides, mais la qualité du son, la manière de phraser

et de faire chanter l'instrument participaient de l'école de Hummel et

de Moschelès. Moins virtuose que Kalkbrenner et Henri Herz, Bertini

avait pourtant un ensemble de procédés, une exécution toute personnelle,

d'une rare valeur et d'un excellent modèle. C'était d'ailleurs un

professeur hors ligne, donnant ses leçons avec un soin sévère et la plus

vive sollicitude. Quand il a renoncé à l'enseignement, j'ai dirigé

plusieurs de ses élèves et j'ai pu constater toute la sûreté des

principes puisés à son école.

Le vénérable Louis Adam, professeur de la classe des pianistes femmes au

Conservatoire, avait pour Bertini une sympathie déclarée jointe à une

très haute estime pour son mérite de compositeur. Plusieurs solos de

concours ont été spécialement écrits pour sa classe par Bertini.

L'œuvre du maître est considérable: près de deux cents numéros, dont

beaucoup d'une grande importance. Par la nature et la franchise de ses

conceptions musicales, Bertini se rattache à l'école des mélodistes.

L'idée première, toujours distinguée, s'expose clairement et n'affecte

jamais ces contours cherchés qui déguisent souvent les redites banales;

rien de prétentieux ni d'affecté, l'horreur du maniérisme, le cachet

d'un musicien maître dans l'art de bien dire, ayant la conviction

tranquille de son talent et formulant sa pensée avec la liberté

d'allures que peuvent seules donner la connaissance parfaite du sujet et

la vision directe du but.

Mais les compositions pour piano et les œuvres concertantes de

Bertini, duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, nonettos, etc., ne

sont pas seulement des œuvres mélodiques dans l'acception étroite du

mot. Bertini a l'inspiration et la forme. Chez lui, la pensée musicale,

naturellement heureuse, se développe dans d'habiles et sages

proportions. Les épisodes, variés et pleins d'intérêt, montrent une

imagination souple et féconde, appuyée sur de fortes études. Les

harmonies chaudes et colorées de ce grand maître pourraient à la rigueur

le faire classer parmi les romantiques modernes, s'il n'avait su

conserver, mieux qu'eux tous, le sentiment de la tonalité, ce grand

point de repère, cette véritable boussole, égarée par l'école dite de

l'avenir,--et aussi cette parfaite logique dans la conduite et les

développements des motifs choisis, tous reliés à la pensée mère, qui

maintient à son œuvre l'unité dans la variété.

Nature sobre et puissante, tempérament concentré, Bertini ne s'est

jamais épris des abstractions, musicales; il n'a jamais vagabondé au

pays des chimères, dans ce septième ciel du rêve, qui n'a rien de commun

avec la patrie sévère du grand art. Intéresser, charmer, émouvoir dans

une langue correcte, s'attacher au choix des idées et à la pureté de

l'inspiration, telle était sa pensée dominante; amoureux du beau idéal,

l'œil fixé sur le type qu'il s'était formé, il ne s'est jamais écarté

de sa voie pour suivre les fluctuations du goût et de la mode.

C'est surtout au genre spécial des études et caprices que se rattache

l'immense popularité de Bertini; c'est là qu'il a pris une place à part

et ouvert la grande route où les jeunes compositeurs devaient se

précipiter après lui. Bertini s'est appliqué dans ses nombreux recueils

d'études, qui embrassent tous les degrés de force, à donner à chacune de

ses pièces, faciles ou difficiles, courtes ou développées, un type

mélodique bien déterminé. La difficulté à vaincre se présente sous une

forme chantante; lors même que l'étude appartient au genre plus spécial

de la vélocité, le trait continu affecte toujours un contour mélodieux:

première et notable cause du succès universel de ces pièces, d'un rythme

d'ailleurs très franc et d'une harmonie très soignée.

Bertini a écrit plus de vingt cahiers d'études, préludes, recueils

spéciaux d'exercices, embrassant tous les degrés de force, du plus

élémentaire jusqu'au transcendant. Les études caractéristiques, les

caprices-études, les études artistiques sont des œuvres du plus grand

mérite. Les études faciles et de moyenne force sont connues de toutes

les personnes qui s'occupent de l'enseignement du piano; elles

instruisent les élèves tout en les intéressant. Nous estimons beaucoup

les études à quatre mains; les deux recueils publiés par l'éditeur

Lemoine sont d'un charme exquis.

Bertini a recommencé la collection de ses études, à tous les degrés de

force, pour la maison Schœnenberger. Cette concurrence

personnelle,--tentative doublement délicate,--n'a fait qu'ajouter au

succès de l'auteur.

Le célèbre compositeur a laissé encore un grand nombre de duos à quatre

mains, qui tous ont une réelle valeur par l'habileté de l'arrangement,

et la manière concertante dont ils sont traités. Parmi les nombreuses

pièces de salon, rondos, nocturnes, variations, divertissements,

caprices, fantaisies, etc., nous signalerons tout particulièrement comme

des œuvres magistrales les deux solos de concours spécialement écrits

pour le Conservatoire, la grande polonaise (op. 93), les variations de

concert (op. 69), le rondo de concert (op. 105), la fantaisie dramatique

(op. 118), la marche brillante (op. 161), etc. Malheureusement pour le

succès de la musique de salon et de concert de Bertini, la popularité de

ses études lui a créé dans l'esprit routinier du public une spécialité Ã

la fois brillante et dangereuse. Les nombreux admirateurs de ce genre de

compositions ont fermé les yeux et les oreilles à l'appréciation

d'œuvres de plus grand mérite.

La musique concertante de Bertini, trios, quatuors, sextuors et

nonettos, n'indique pas seulement un compositeur à la main ferme, habile

dans l'art de bien écrire, mais un maître au style élevé, un mélodiste

dans la belle acception du mot: car, il faut bien le répéter, Bertini,

musicien d'imagination et de savoir, ne s'est jamais jeté dans les

recherches de l'impossible; il s'est contenté d'écrire des œuvres

distinguées par le choix des idées, bien conduites, de proportions

parfaites, aux harmonies saines et vigoureuses. Nous ne craignons pas

d'affirmer que sa musique de chambre soutient vaillamment la comparaison

avec celle des maîtres.

Bertini a publié une grande méthode de piano où les principes de son

enseignement sont coordonnés avec un rare esprit de logique. Chaque fait

nouveau est présenté au moment voulu, expliqué avec une grande clarté.

Tout s'enchaîne dans un sentiment progressif parfait, et nous tenons cet

important ouvrage pour l'une des méthodes les plus complètes et les

mieux réussies de l'art moderne du piano.

Fuyant le monde, ayant peu de goût pour les amitiés banales, quelque peu

misanthrope, Bertini a trouvé au déclin de sa vie, dans l'affection

éprouvée de quelques intimes, les trésors d'attachement et de tendresse

dont son cœur no pouvait se rassasier. Le grand musicien, que nous

avons eu l'honneur de connaître dès le début de notre carrière, il y a

quarante-cinq ans, était alors une nature vaillante, enthousiaste,

occupant dignement sa place dans cette nombreuse pléïade de poètes et

d'artistes, qui représente la forte génération de 1830. On se rappelle

quelle fièvre généreuse avait envahi la société tout entière. C'était

l'époque glorieuse, l'apogée triomphante de Lamartine, d'Hugo, de

Musset, d'Eugène Delacroix, de Lamennais, de Lacordaire, d'Hérold,

d'Auber, d'Halévy, etc. On croyait voir l'aurore d'une grande rénovation

artistique, illuminant les merveilles d'une vaste réforme politique et

sociale. Splendeurs éteintes, tentatives audacieuses; il n'en est pas

moins resté quelques idées nouvelles et surtout de nobles souvenirs.

Il y a près de trente ans que Bertini, las des agitations de la vie,

désireux d'un repos qui semblait incompatible avec sa nature inquiète,

s'était fixé à Meylan, près d'amis chers à son cœur. Depuis longtemps

déjà il se tenait pour ainsi dire sur le seuil de l'éternité, et

s'absorbait dans la contemplation de ses horizons infinis; il aimait Ã

en sonder les mystères, il voyait venir la mort avec le calme de la foi,

trouvant aux souvenirs du passé une sorte de mélancolique amertume et se

reposant d'avance dans la lumière éternelle; revenu, en un mot, Ã

l'extrême limite de l'existence, à ces croyances, à ces aspirations des

jeunes années, à cette exaltation de l'âme, à cette philosophie

chrétienne plus indispensables peut-être aux natures artistiques qu'Ã

tous les autres tempéraments. Les agitations de la vie, les déceptions

qui brisent leurs rêves de gloire et de bonheur, les soumettent en effet

à de fréquentes et dures épreuves; il leur faut une patrie plus haute,

devinée ou rêvée, qui leur serve de consolation et de retraite.

Dans ses dernières années, Bertini aimait à visiter la Grande-Chartreuse

de Grenoble; il y improvisait à l'orgue des mélodies inspirées du

sentiment religieux, et offrait à Dieu les vœux d'un cœur confiant

en sa miséricorde. Ce long recueillement a duré jusqu'Ã

soixante-dix-huit ans, sans que rien en vînt démentir le calme et la

sérénité.

J'ai vu Bertini dans la force de l'âge: belle et noble figure, profil

énergique de penseur, front vaste et découvert, regard profond et

méditatif. De fortes moustaches et un bouquet de barbe donnaient Ã

cette physionomie virile, un caractère décidé en harmonie avec le moral.

C'est qu'en effet, sous des dehors de réserve correcte, Bertini cachait

un fonds d'exaltation qui s'épanchait dans l'intimité, lorsqu'on parlait

d'art ou de politique. Esprit droit mais nature nerveuse, il rendait

hommage au talent des artistes célèbres, virtuoses ou compositeurs; mais

le bruit des applaudissements l'affectait péniblement; il lui arrivait

alors de quitter la salle de concert; j'ai pu constater maintes fois ce

fait singulier qu'il faut attribuer à l'impressionabilité du système

nerveux et non à un mesquin sentiment de jalousie. A peu près vers la

même époque, n'avons-nous pas été témoins du jugement peu bienveillant

porté par Liszt sur son émule en succès, L. Thalberg? Faiblesse

regrettable, mais phénomène commun, concevable chez les grands artistes,

dont l'amour-propre surexcité acquiert une sorte de sensibilité morbide,

irritable.

Bertini laisse un nom glorieux dans l'histoire de l'art. Son œuvre

considérable restera comme un des monuments caractéristiques de la

génération qui nous a précédés. Les compositeurs modernes font

autrement, mais ne font pas mieux que lui, et tous, maîtres ou

disciples, nous devons nous incliner devant la supériorité de ce grand

musicien.

Bertini est mort à soixante-dix-huit ans, sans avoir été décoré: mystère

difficile à pénétrer, énigme qu'il convient sans doute de laisser sans

réponse, mais fait que l'on constate avec tristesse, surtout en

réfléchissant que nous sommes à une époque où l'on est bien prodigue de

ces sortes de faveurs. Disons d'ailleurs que, si cette juste récompense

du talent n'est pas venue réconforter le cœur du célèbre pianiste,

Bertini aura du moins emporté en mourant la certitude d'avoir utilement

rempli une belle et laborieuse carrière. Glorifions donc l'artiste, et

disons, sur le bord du tombeau, un dernier adieu à l'homme de bonne

volonté.

III

STEPHEN HELLER

Envers toutes les figures éminentes qui dominent l'école contemporaine

et qui s'imposent par la puissance du talent, par la hauteur de la

situation, à l'estime et à l'admiration de leurs émules, la justice est

un devoir. Envers les physionomies particulièrement sympathiques qui

ajoutent, comme Stephen Heller, tous les charmes du souvenir personnel Ã

la vivacité de l'impression artistique, c'est plus qu'un devoir, c'est

un plaisir. Mais celui-ci se complique de quelque embarras, si l'on veut

échapper au plus léger reproche de partialité, paraître ne pas céder aux

influences d'école, dégager en un mot le portraitiste de l'artiste

lui-même et de ses préférences intimes.

Voilà le côté délicat de la tâche, quand on veut toucher, comme nous

allons le faire, à un nom qui réveille nécessairement tant d'échos

personnels et tant d'impressions ineffaçables. On peut, il est vrai,

s'en tirer comme Berlioz le fit un jour à l'égard d'un compositeur ami,

en accentuant dans le sens de l'impartialité... sévère, en malmenant Ã

plaisir son modèle, et en répondant, comme il n'hésita pas à le faire:

«Il n'y a plus de critique possible, s'il faut se gêner avec ses amis».

C'est le paradoxe et c'est aussi l'excès contraire. Tels sont les deux

écueils difficiles à éviter. J'entreprends cependant avec confiance ce

crayon rapide d'un grand artiste ami, rassuré contre mes propres

entraînements par la haute valeur et la franche célébrité du maître, Ã

la fois le plus modeste et le moins contesté de notre époque.

Stephen Heller est né le 15 mai 1814, à Pesth, en Hongrie. Comme

certaines natures, exceptionnellement douées, il devait être enfant

précoce et virtuose remarquable, à l'âge où tant d'autres épèlent encore

l'alphabet de l'art. Ses progrès furent si rapides qu'ils décidèrent son

père à dominer ses goûts personnels pour lui laisser entreprendre la

carrière musicale et obéir à une vocation irrésistible. Nous ne suivrons

pas le jeune pianiste dans ses nombreux concerts, nous contentant de

rappeler que ses brillantes qualités d'exécution furent appréciées dès

ses premiers débuts dans la vie militante du virtuose, à l'âge de neuf

ans.

Les professeurs de piano de Stephen Heller furent Bauer, à Pesth, et

plus tard Czerny et A. Halm, à Vienne. Chelard et un vieil organiste, du

nom de Cibulska, initièrent le jeune artiste aux études d'harmonie et de

composition; mais c'est surtout par la lecture attentive des maîtres,

par l'analyse réfléchie de leurs œuvres, la comparaison des styles et

des inspirations dominantes, c'est en creusant profondément la pensée

qui a guidé leur génie, que Stephen Heller a pu acquérir cette sûreté de

main, cette expérience dans l'art de formuler et de développer l'idée

première, un des caractères distinctifs de son talent de compositeur.

Stephen Heller a, pendant dix années consécutives, dépensé sa jeunesse

et son énergie à donner des concerts dans toutes les villes importantes

de Hongrie, de Pologne et d'Allemagne. Mais, en dépit des

applaudissements et des ovations, ces pérégrinations incessantes, cette

vie nomade, contrastaient avec la nature calme, tranquille méditative de

l'artiste. Il avait besoin d'un écho plus fort et d'un milieu plus

tranquille. Le désir de connaître Paris, d'y faire consacrer sa

réputation de compositeur, le décida, en 1838, à quitter Augsbourg, sa

ville préférée, remplie des plus chers souvenirs.

Il entreprenait une nouvelle lutte, pleine de fatigues et de périls,

dans notre Paris, centre de la civilisation, foyer de lumière et

d'intelligence, patrie de la gloire définitive, mais aussi asile de la

vogue et des modes passagères, la ville du monde où s'affiche le plus

audacieusement le mauvais goût, où le succès n'est pas toujours la

récompense du talent, mais le résultat de l'intrigue. Heller, confiant

en sa force, a courageusement lutté, travaillé sans relâche, et s'est

imposé, par un ensemble d'œuvres transcendantes, à la foule même des

indifférents. Double succès pour l'artiste et pour l'art, qui a fait

ainsi un pas considérable. En aidant à faire connaître, apprécier, aimer

les compositions de Stephen Heller, nous pensons avoir nous-même

sérieusement contribué à élever le goût musical et à compléter

l'éducation des générations contemporaines.

Stephen Heller appartient à cette race d'artistes vaillants, aux

sentiments élevés, à la conscience prédominante, ayant un profond

respect pour l'art et une rare dignité personnelle, âmes fortement

trempées, intelligences d'élite, faisant leur loi suprême du culte de

l'idéal. Qu'importent pour elles le succès et la popularité éphémères,

s'il faut les acheter aux prix de défaillances ou de compromissions et

sacrifier au mauvais goût en poursuivant la vogue? Les artistes qui

aiment l'art pour ses jouissances intellectuelles et morales, se

préoccupent peu de la foule; ils ont un but plus élevé, ils poursuivent

sans cesse la pureté de l'inspiration, et le charme de la forme. Stephen

Heller est de ce petit groupe de chercheurs consciencieux et

infatigables. La fermeté de style, la forme naturelle et saine, qui

caractérisent ses compositions, tiennent d'abord à sa probité

intellectuelle, à cette rare et sereine loyauté qu'on ne saurait trop

applaudir en ce temps de productions faciles. Elles tiennent aussi à son

étude assidue des grands maîtres anciens et modernes, à ses habitudes de

méditation profonde et de puissante concentration. Voilà les causes

multiples auxquelles les compositions de Heller doivent ce cachet de

distinction et de noblesse qui est le véritable passe-port des œuvres

d'imagination auprès de la postérité.

Stephen Heller a toujours eu pour son art l'amour pur et désintéressé,

la passion à la fois fertile et chaste d'un travailleur infatigable,

n'ayant au cœur que de hautes pensées; il a marché convaincu dans sa

voie, négligeant les inspirations banales, les effets faciles et

vulgaires; et c'est ainsi qu'il a pu réaliser cet ensemble de

compositions originales, poétiques, d'un charme pénétrant et individuel,

où passe seulement, comme un parfum délicat et subtil, l'écho des

maîtres préférés, Schumann, Mendelssohn et Chopin. Tel est en effet ce

qu'on peut appeler le culte intime de Stephen Heller. Il n'en a pas

moins pour les dieux de la musique, Bach, Haydn, Mozart, Gluck, Weber et

Beethoven, une passion et un respect qui égalent l'admiration de Ingres

pour ces hommes de génie.

Ses compositions pour le piano forment un ensemble considérable. Toutes

offrent un mérite supérieur de facture; les idées distinguées, d'un

sentiment élevé, sont présentées et développées avec un rare talent; on

y retrouve la main d'un symphoniste plus encore que celle d'un virtuose.

Heller a des rythmes à lui, une façon toute personnelle d'encadrer la

phrase musicale avec des traits ingénieux, brillants ou légers. Ses

harmonies sont irréprochables jusque dans leurs recherches les plus

grandes; on sent une nature saine, une inspiration franche, loyale,

exempte des mièvreries et de la préciosité, un tempérament sobre,

puissant, craignant l'emphase et pouvant se passer de la déclamation.

Heller, ainsi que Mendelssohn, Chopin et Field, a créé un moule nouveau

pour les pièces caractéristiques. Ses _Promenades d'un solitaire_,

_Dans les bois_, ses _Nuits blanches_, son _Voyage autour de ma chambre_

sont de véritables poèmes exquis et sobres, où l'inspiration musicale,

d'une incomparable élévation, rivalise avec la poésie et la peinture de

genre. Plusieurs de ces pièces sont de petits chefs-d'œuvre de

sentiments variés et de caractères différents. Vibrations sonores, où

toutes les cordes de l'âme donnent leur note tendre, mélancolique, émue;

décor profond où passe le monde fantastique des esprits. Grâce, énergie,

tendresse, douleur, calme, désespoir, toutes les fièvres du cœur,

toutes les antithèses de la passion, tous les tons qui constituent la

gamme immense de nos sensations, trouvent leur écho rapide ou prolongé

dans ces œuvres saisissantes, dont l'inspiration ne s'égare jamais et

se domine elle-même, tout en planant à d'incomparables hauteurs.

_Les Arabesques_, _Scènes vénitiennes_, _la Sérénade_, _le Boléro_, sont

des pièces caractéristiques très originales. Quant aux nombreux

_recueils d'études_ et aux _préludes_ de Stephen Heller, ils ont leur

place à part dans l'enseignement. Les _Études préparatoires à l'art de

phraser_, _l'Art de phraser_ (_nouvelles études_), sont des merveilles

de goût et de style. Il s'est produit depuis quarante ans, à la suite du

succès considérable des recueils de Bertini, un si grand nombre d'études

de salon, de genre, d'expression, de vélocité, qu'il faudrait un volume

pour classer ces œuvres plus ou moins musicales. Mais on doit

distinguer au milieu de ce déluge les compositions de valeur

transcendante. L'énergique individualité d'Heller n'a pu que gagner Ã

ces rivalités; elle se détache en relief plus puissant sur le fond des

médiocrités contemporaines.

La supériorité du compositeur devait s'affirmer avec une force nouvelle

dans ses trois grandes sonates, œuvres magistrales où l'on ne peut

saisir une seule défaillance d'inspiration ni dans l'ensemble, ni dans

les détails. L'originalité n'en est pas moins incontestable; ces belles

compositions, largement développées, appartiennent entièrement par la

nature des idées, les rythmes et la contexture des traits, au style

personnel de Stephen Heller. Le compositeur n'y relève que de lui-même,

ne procède directement d'aucun des grands modèles, Beethoven, Weber,

Schumann. Mendelssohn; mais il a su les égaler tout en restant lui.

Les pianistes célèbres: silhouettes & médaillons · 第 1 / 19 段