_De la Terre._
NOUS avons és trois derniers chapitres fait provision de venaison, de
gibier, & de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutumé la
nourriture de pain & de vin en nôtre Antique-France, il nous seroit
difficile de nous arréter ici si la terre n'étoit propre à cela.
Considerons-la donc, mettons la main dans son sein, & voyons si les
mammelles de cette mere rendront du laict pour sustenter ses enfans, &
au surplus ce qui se peut esperer d'elle. Attilius Regulus, jadis deux
fois Consul è Rom, disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir les
lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont mal sains: ni les lieux par
trop maigres, encore qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que cela
Caton aussi se contentoit. La terre de la Nouvelle-France est telle pour
sa part, de sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent tiré de la
terre argilleuse, dont le Sieur de Poutrincourt fit faire quantité de
bricques, & batir cheminées, & un fourneau à fondre la gomme de sapin.
Je diray plus que de cette terre on peut faire les mémes operations que
de la terre que nous appellons Sigillée, ou du _Bolus Armenicus_, ainsi
qu'en plusieurs occasions nôtre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres
suffisant en son art, en a fait l'experience, par l'avis dudit Sieur de
Poutrincourt: méme lors que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez
d'un coup de mousquet crevé au païs des Armouchiquois.
Cette province ayant les deux natures de terre que Dieu a baillée à
l'homme pour posseder, qui peut douter que ce ne soit un païs de
promission quand il sera cultivé? Nous en avons fait essay, & y avons
pris plaisir, ce que n'avoient jamais fait tous ceux qui nous avoient
devancé soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada. Dieu a beni
nôtre travail, & nous a baillé de beaux fromens, segles, orges, avoines,
pois, féves, chanve, navettes, & herbes de jardin: & ce si
plantureusement que le segle étoit aussi haut que le plus grand homme
que se puisse voir, & craignions que cette hauteur ne l'empechât de
grener: Mais il a si bien profité qu'un grain de France là semé à rendu
des epics tels, que par le témoignage de Monsieur le Chancellier, la
Sicile, ni la Beausse n'en produisent point de plus beau. J'avoy semé du
froment sans avoir pris le loisir de laisser reposer ma terre, & sans
luy avoir donné aucun amendement: & toutefois il est venu en aussi belle
perfection que le plus beau de France, quoy que le blé, & tout ce que
nous avions semé fust suranné. Mais le blé nouveau que ledit sieur de
Poutrincourt sema avant partir est venu en telle beauté qu'il ne me
reste que l'admiration aprés le recit de ceux qui y ont eté un an aprés
nôtre depart. Surquoy je diray ce qui est de mon fait, qu'au mois
d'Avril l'an mil six cens sept ayant semé trop prés les uns des autres
des grains de segle qui avoit eté cuilli à Sainte-Croix premiere demeure
du Sieur de Monts, à vint-cinq lieuës du port Royal, ces grains
pullulerent si abondamment qu'ilz s'étoufferent, & ne vindrent point à
bonne fin.
Mais quant à la terre ammeliorée où l'on avoit mis du fien de noz
pourceaux, ou les ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons,
je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil excessif des plantes
qu'elle a produit, chacune en son espece. Méme le fils dudit Sieur de
Poutrincourt jeune Gentil-homme de grande esperance, ayant semé des
graines d'orenges & de Citrons en son jardin, elles rendirent des
plantes d'un pié de haut au bout de trois mois. Nous n'en attendions pas
tant, & toutefois nous y avons pris plaisir à l'envi l'un de l'autre. Je
laisse à penser si on ira de bon courage au second essay. Et me faut icy
dire en passant, que le Secretaire dudit Sieur de Monts étant venu
par-dela avant nôtre depart, disoit qu'il ne voudroit pour grande chose
n'avoir fait le voyage, & que s'il n'eût veu noz blez il n'eût pas creu
ce que c'en étoit. Voila comme de tout temps on a decrié le païs de
_Canada_ (souz lequel nom on comprend toute cette terre) sans sçavoir
que c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont seulement pecher
aux morues vers le Nort, & sur le bruit de quelques maladies qui sont
ordinaires à toutes nouvelles habitations, & dont on ne parle plus
aujourd'hui. Mais à propos de cette ammelioration de terre de laquelle
nous venons de parler, quelque ancien Autheur dit que les Censeurs de
Rome affermoient les fumiers & autres immondices, qui se tiroient des
cloaques, mille talens par chacun an (qui valent six cens mille écus)
aux jardiniers de Rome, pour ce que c'étoit le plus excellent fien de
tous autres: & y avoit à cette fin des Commissaires établis pour les
nettoyer, avec le lict & canal du Tybre, comme font foy des inscriptions
antiques que j'ay quelquefois leuës.
La terre des Armouchiquois porte annuellement du blé tel-que celui que
nous appellons blé Sarazin, blé de Turquie, blé d'Inde, qui est l'Irio
ou Erisimon fruges de Pline, & Columelle. Mais les Virginiens,
Floridiens, & Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons. Tous ces
peuples cultivent la terre avec un croc de bois, nettoient les mauvaises
herbes & les brulent, engraissent leurs champs de coquillages de
poissons, n'ayans ni bestial privé, ni fien: puis assemblent leurs
terres en petite mottes éloignées l'une de l'autre de deux piez, & le
mois de May venu ilz plantent leur blé dans ces mottes de terre à la
façon que nous faisons les féves, fichans un baton, & mettans quatre
grains de blé separez l'un de l'autre (par certaine superstition) dans
le trou, & entre les plantes dudit blé (qui croit comme un arbrisseau, &
meurit au bout de trois mois) ilz plantent aussi des féves riolées de
toutes couleurs, qui sont fort delicates, léquelles pour n'étre si
hautes, crossent fort bien parmi ces plantes de blé. Nous avons semé
dudit blé cette derniere année dans Paris en bonne terre, mais il a peu
profité, n'ayant rendu chaque plante qu'un ou deux épics affamez: là où
par dela un grain rendra quatre, cinq, & six epics, & chaque épic l'un
portant l'autre plus de deux cens grains, qui est un merveilleux
rapport. Ce qui démontre le proverbe tiré de Theophraste étre bien
veritable que _C'est l'an qui produit, & non le champ_: c'est à dire,
que la temperie de l'air & condition du temps est ce qui fait germer &
fructifier les plantes plus que la nature de la terre. En quoy est
émerveillable, que nôtre blé profite là mieux, que celui de dela ici.
Tesmoignage certain que Dieu benit ce païs depuis que son Nom y a eté
invoqué: mémes que pardeça depuis quelques années Dieu nous bat (comme
j'ay dit ailleurs) en verge de fer, & par-dela il a étendu abondamment
sa benediction sur nôtre labeur, & ce en méme parallele & élevation du
soleil.
Ce blé croissant haut comme nous avons dit, le tuyau en est gros comme
de roseaux, voire encore plus. Le roseau & le blé pris en leur verdure,
ont le gout sucrin. C'est pourquoy les mulots, & ratz des champs en sont
frians, & m'en gaterent un parquet en la Nouvelle-France. Les grans
animaux aussi comme cerfs, & autre bétes sauvages, comme encor les
oiseaux, en font degat. Et sont contraints les indiens de les grader
comme on fait ici les vignes.
La moisson faite ce peuple serre son blé dans la terre en des fosses
qu'ilz font en quelque pendant de colline ou terre, pour l'égout des
eaux, garnissans de natte icelles fosses, ou mettans leurs grains dans
des sacs d'herbes, qu'ils couvrent par aprés de sable: & cela font ils
pource qu'ilz n'ont point de maisons à étages, ni de coffres pour les
serrer autrement: puis le blé conservé de cette façon est hors la voye
des rats & souris.
Plusieurs nations de deça ont eu cette invention de grader le blé dans
des fosses. Car Suidas en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et
Procope au second livre de la guerre Gothique dit que les Gots
assiegeans Rome, tomboient souvent dans des fosses où les habitans
avoient accoutumé de retirer leurs blez. Tacite rapporte aussi que les
Allemans en avoient. Et sans particulariser davantage, en plusieurs
lieux de France, és païs plus meridionaux, on garde aujourd'hui le blé
de cette façon. Nous avons dit ci-dessus de quelle façon ilz pilent
leurs grains & en font du pain, & comme par le tesmoignage de Pline les
anciens Italiens n'avoient pas plus d'industrie qu'eux.
Ceux de Canada & Hochelaga au temps de Jacques Quartier labouroient tout
de méme, & la terre leur rapportoit du blé, des féves, des pois, melons,
courges, & concombres, mais depuis qu'on est allé rechercher leurs
pelleteries, & que pour icelles ils ont eu de cela sans autre peine, ilz
sont devenuz paresseux, comme aussi les Souriquois, léquels
s'addonnoient au labourage au méme temps.
Les uns & les autres ont encores à present quantité de Chanve exellente
que leur terre produit d'elle méme. Elle est plus haute, plus deliée, &
plus blanche & plus forte que la nôtre de deça. Mais celle des
Armouchiquois porte au bout de son tuyau une coquille pleine d'un coton
semblable à de la soye, dans laquelle git la graine. De ce coton, ou
quoy que se soit, on pourra faire de bons licts plus excellens mille
fois que de plume, & plus doux que de cotton commun. Nous avons semé de
ladite graine en plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point profité.
Nous avons veu par nôtre Histoire comme en la grande Riviere, passé
Tadoussac, on trouve des vignes sans nombre, raisins en la saison. Je
n'en ay point veu au Port Royal, mais la terre & les cotaux y sont fort
propres. La France n'en portoit point anciennement, si ce n'étoit
d'aventure la côte de la Mediterranée. Et ayans les Gaullois rendu
quelque signalé service à l'Empereur Probus, ilz lui demanderent pour
recompense permission de planter la vigne: ce qu'il leur accorda; ayans
toutefois eté auparavant refusez par l'Empereur Neron. Mais veux-je
mettre en jeu les Gaullois, attendu qu'au Bresil païs chaud il n'y en
avoit point avant que les François & Portugais y en eussent planté?
Ainsi ne faut faire doute que la vigne ne vienne plantureusement audit
Port Royal, veu méme qu'à la riviere saint-Jean (qui est plus au Nort
qu'icelui Port) il y en a beaucoup, non toutefois si belles qu'au païs
des Armouchiquois, où il semble que la Nature ait eté en ses gayes
humeurs quand elle y en a produit.
Et d'autant que nous avons touché ce sujet parlans du voyage qu'y a fait
le sieur de Poutrincourt, nous passerons outre, pour dire que cette
terre ha la pluspart de ses bois de Chenes & de Noyers portant petite
noix à quatre ou cinq côtes si delicates & douces que rien plus: &
semblablement des prunes tres-bonnes: comme aussi le Sassafras arbre
ayant les fueilles comme de Chene, moins crenelées, dont le bois est de
tres-bonne odeur & tres-excellent pour la guerison de beaucoup de
maladies, telles que la verole, & la maladie de Canada que j'appelle
Phthisie, de laquelle nous avons amplement discouru ci-dessus. Et sur le
propos de guerison, il me souvient avoir ouï dudit Poutrincourt qu'il
avoit fait essay de la vertue de la gomme des sapins du Port Royal, & de
l'huile de navette sur un garson fort mangé de la mauvaise tigne, &
qu'il en étoit gueri.
Noz Sauvages font aussi grand labourage de _Petun_, chose tres-precieuse
entr'eux, & parmi tous ces peuples universelement. C'est un plante de la
forme, mais plus grande que _Confoliada major_, dont ilz succent la
fumée avec un tuyau en la façon que je vay dire pour le contentement de
ceux qui n'en sçavent l'usage. Aprés qu'ils ont cuilli cette herbe ilz
la mettent secher à l'ombre, & ont certains sachets de cuir pendus ç
leur col ou ceinture, dans léquels ils en ont toujours, & quant & quant
un calumet, ou petunoir, qui est un cornet troué par le côté, & dans le
trou ilz fichent un long tuiau, duquel ilz tirent la fumée du petun qui
est dans ledit cornet, aprés qu'ilz l'ont allumé avec du charbon qu'ils
mettent dessus. Ilz soustientront quelquefois la faim cinq & six jours
avec cette fumée. Et noz François qui les ont hanté sont pour la
pluspart tellement affollez de cette yvrongnerie de Petun qu'ilz ne s'en
sçauroient passer non plus que du boire & du manger, & à cela depensent
de bon argent, car le bon Petun qui vient du Bresil coute quelquefois un
écu la livre. Ce que je repute à folie, à leur égard, pour ce que
d'ailleurs ilz ne laissent de boire & manger autant qu'un autre, & n'en
perdent point un tour de dents, ny de verre. Mais pour les Sauvages il
est plus excusable, d'autant qu'ilz n'ont autre plus grand delice en
leurs Tabagies, & se peuvent faire féte à ceux qui les vont voir de plus
grand' chose: comme pardeça, quand on presente de quelque vin excellent
à un ami: de sorte que si on refuse à prendre le petunoir quand ilz le
presentent, c'est signe qu'on n'est point _adesquidés_, c'est à dire
ami. Et ceux qui ont entre eux quelque tenebreuse nouvelle de Dieu,
disent qu'il petune comme eux, & croyent que ce soit le vray Nectar
décrit par les Poëtes.
Cette fumée de Petun prise par la bouche en sucçant comme un enfant qui
tette, ilz la font sortir par le nez, & en passant par les conduits de
la respiration le cerveau en est rechauffé, & les humiditez d'iceluy
chassées. Cela aussi étourdit & enivre aucunement, lache le ventre,
refroidit les ardeurs de Venus, endort, & la fueille de cette herbe, ou
la cendre qui reste au petunoir consolide les playes. Je diray encore
que ce Nectar leur est si suave, que les enfans hument quelquefois la
fumée que leurs peres jettent par les narines, afin de ne rien perdre.
Et d'autant que cela ha un gout mordicant, Belleforet recitant ce que
Jacques Quartier (qui ne sçavoit que c'étoit) en dit, il veut faire
croire que c'est quelque espece de poivre. Or quelque suavité qu'on y
trouve je ne m'y ay jamais sceu accoutumer, & ne m'en chaut pour ce qui
regarde l'usage & coutume de le prendre en fumée.
Il y a encore en cette terre certaine sorte de Racines grosses comme
naveaux, ou truffes, tres-excellente à manger, ayans un gout retirant
aux cardes, voir plus agreable, léquelles plantées multiplient comme par
dépit, & en telle façon que c'est merveille. Je croy que ce soient
Afrodilles, suivant la description que Pline en fait. Ses racines
(dit-il) sont faites à mode de petits naveaux, & n'y a plante qui ait
tant de racines que car quelquefois on y trouve bien quatre-vints
Afrodilles attachées ensemble. Elles sont bonne cuites souz la cendre,
ou mangées crues avec poivre ou sel & huile.
Voila ce qu'en dit cet autheur. Nous avons apporté quelques unes de ces
racines en France, léquelles ont tellement multiplié, que tous les
jardins en sont maintenant garnis, & les mange-on à la façon que dit
Pline, ou avec beurre & un peu de vinaigre cuites en eau. Mais je veux
mal à ceux qui les font nommer Toupinambaux aux crieurs de Paris. Les
Sauvages les appellent _Chiquebi_, & s'engendrent volontiers prés les
chenes.
Sur la consideration de ceci il me vient en pensée que les hommes sont
bien miserables qui pouvans demeurer aux champs en repos, & faire valoir
la terre, laquelle paye son creancier avec telle usure, passent leur âge
dans les villes è faire des bonnetades, à solliciter des procés, à
tracasser deça, dela, à chercher les moyens de tromper quelqu'un, se
donnans de la peine jusques tombeau pour payer des louanges de maisons,
étre habillez de soye, avoir quelques meubles precieux, bref pour
paroitre & se repaitre d'un peu de vanité où n'y a jamais contentement.
Pauvres fols (ce dit Hesiode) qui ne sçavent combien une moitié de ces
choses en repos vaut mieux que toutes ensemble avec chagrin: ni combien
est friand le bien de la Maulve & de l'Afrodille. Les Dieux certes
depuis le forfait de Promethée, ont cache aux hommes la maniere de vivre
heureusement. Car autrement le travail d'une journée seroit suffisant
pour nourrir l'homme tout un an, & le lendemain il mettroit sa charrue
sur son fumier, & donneroit du repos à ses boeufs, à ses mules & à
lui-méme.
C'est le contentement qui se prepare pour ceux qui habiteront la
Nouvelle-France, quoy que les fols méprisent ce genre de vie, & la
culture de la terre le plus innocent de tous les exercices corporels, &
que je veux appeller le plus noble, comme celui qui soutient la vie de
tous les hommes. Ilz meprisent di-je, la culture de la terre, &
toutefois tous les tourmens qu'on se donne, les procés qu'on poursuit,
les guerres que l'on fait, ne sont que pour en avoir. Pauvre mere qu'as
tu fait qu'on te méprise ainsi? Les autres elemens nous sont
bien-souvent contraires, le feu nous consomme, l'air nous empeste, l'eau
nous engloutit, la seule Terre est celle qui venans au monde & mourans
nous reçoit humainement, c'est elle seule qui nous nourrit, qui nous
chauffe, qui nous loge, qui nous vest, qui ne nous est en rien
contraire; & on la vilipende, & on se rit de ceux qui la cultivent, on
les met aprés les faineans & sangsues du peuple. Cela se fait ici où la
corruption tient un grand empire. Mais en la Nouvelle France il faut
ramener le siecle d'or, il faut renouveller les antiques Corones d'epics
de blé, & faire que la premiere gloire soit celle que les anciens
Romains appelloient _Gloria adorea_, la gloire de froment, afin
d'inviter chacun à bien cultiver son champ, puis que la terre se
presente liberalement à ceux qui n'en ont point. Il n'y faut point
donner d'entrée à ces rongeurs de peuple, rats de grenier, qui servent
que de manger la substance des autres: ny souffrir cette vilaine
gueuserie qui deshonore nôtre France antique, en laquelle on fait gloire
de la mendicité.
Etans asseurez d'avoir du blé & du vin, il ne reste qu'à pourvoir le
païs de bestial privé: car il y profite fort bien, ainsi que nous avons
dit au chapitre de la Chasse.
D'arbres fruitiers, il n'y en a gueres outre les Noyers, Pruniers,
petits Cerisiers, & Avellaniers. Vray est qu'on n'a point tout decouvert
ce qui est dans les terres. Car au païs des Iroquois & au profond
d'icelles terres il y a plusieurs especes de fruits qui ne sont point
sur les rives de la mer. Et ne faut trouver ce defaut étrange si nous
considerons que la pluspart de noz fruits sont venuz de dehors: & bien
souvent ilz portent Le nom du païs d'où on les a apportés. La terre
d'Allemagne est bien fructifiante: mais Tacite dit que de son temps il
n'y avoit point d'arbres fruitiers.
Quant aux arbres des foréts les plus ordinaires au Port Royal ce sont
Chenes, Hetres, Frenes, Bouleaux (fort bons en menuiserie) Erables,
Sycomores, Pins, Sapins, Aubépins, Coudriers, Sauls, petits Lauriers, &
quelques autres encores que je n'ay remarqué. Il y a force Fraises &
Framboises & noisettes en certains lieux, item des petits fruits bleuz &
rouges par les bois. Je croy que c'est ce que les Latins ont appellé
_Myrtillus_. J'y ay veu des petites poires fort delicates: & dans les
prairies tout le long de l'Hiver il y a certains petits fruits comme des
pommelettes, colorez de rouge, déquels nous faisions du cotignac pour le
dessert. Il y a force grozelles semblables aux nôtres, mais elles
deviennent rouges: item de ces autres grozelles rondelettes que nous
appellions Guedres. Et des Pois en quantité sur les rives de mer,
déquels au renouveau nous prenions les fueilles, & les mettions parmis
les nôtres, & par ce moyen nous étoit avis que nous mangions des pois
verds.
Au-delà de la Baye Françoise, sçavoir à la riviere saint-Jean, & sainte
Croix il y force Cedres, outre ceux que je vien de dire. Quant è ceux de
la grande riviere de Canada ils ont eté specifiez au 3e liv. en la
relation des voyages du Capitaine Jacques Quartier & de Champlein. Vray
est que pour le regard de l'arbre _Annedda_ par nous celebré sur le
rapport dudit Quartier aujourd'hui il ne se trouve plus. Mais j'ayme
mieux en attribuer la cause au changement des peuples par les guerres
qu'ilz se font, que d'arguer de mensonge icelui Quartier, veu que cela
ne lui pouvoit apporter aucune utilité.
Ceux de la Floride sont Pins (qui ne portent point de pepins dans les
prunes qu'ilz produisent), Chenes, Noyers, Merisiers, Lentisques,
Chataigniers (qui sont naturels comme en France) Cederes, Cypres,
Palmiers, Houx, & Vignes sauvages, léquelles montent au long des arbres
comme en Lombardie, & apportent de bons raisins. Yl y a une sorte de
Melliers, dont le fruit est meilleur que celui de France & plus gros:
Aussi y a il des Pruniers qui portent le fruit fort beau, mais non
gueres bon, des Framboisiers: Une petite graine que nous appellons entre
nous Blues qui sont fort bonnes à manger: Item des racines qu'ils
appellent _hassez_, dequoy en la necessité ilz font du Pain. Sur tout
est excellente cette province au rapport du bois de l'Esquine
tres-singulier pour les diettes. Mais l'eau qui en procede est de telle
vertu, que si un homme ou femme maigre en buvoit continuellement par
quelque temps il deviendroit fort gras & replet.
La province du Bresil a pris son nom à nôtre egard, d'un certain arbre
que nous appellons Bresil, & les Sauvages du païs _Araboutan_. Il est
aussi haut & gros que nos chenes, & ha la feuille du Buis. Nos François
& autres en vont charger leurs navires en ce païs là. Le feu en est
préque sans fumée. Mais qui penseroit blanchir son linge à la cendre de
ce bois se tromperoit bien. Car il le trouveroit teint en rouge. Ils ont
aussi des palmiers de plusieurs sortes: & des arbres dont le bois des
uns est jaune & des autres violet. Ils en ont encore de senteur comme de
roses, & d'autres puants, dont les fruicts sont dangereux à manger. Item
une espece de Guayac Qu'ilz nomment _Hivouraé_, duquel ilz se servent
pour guerir une maladie entre eux appellée _Pians_ aussi dangereuse que
la Verole. L'arbre qui porte le fruit que nous disons Noix d'Inde,
s'appelle entre eux _Sabaucaië_. Ils ont en outre de Cottonniers, du
fruit déquels ilz font des litz qu'ilz pendent entre deux fourches, ou
poteaux. Ce païs est heureux en beaucoup d'autres sortes d'arbres
fruitiers, comme Orengers, Citronniers, Limonniers, & autres, toujours
verdoyans, qui fait que la perte de ce païs où les François avoient
commencé d'habiter, est d'autant plus regretable à ceux qui ayment le
bien de la France. Car il est bien croyable que le sejour y est plus
agreable & delicieux que la terre de Canada, à cause de la verdure qui y
est perpetuelle. Mais les voyages y sont longs, comme de quatre & cinq
mois, & à les faire on souffre quelquefois des famines: témoins ceux de
Ville-gagnon: Mais à la Nouvelle-France où nous étions quand on part en
saison, les voyages ne sont que de trois semaines, ou un mois, qui est
peu de chose.
Que si les douceurs & delices n'y sont telles qu'en Mexique, ce n'est
pas à dire que le païs ne vaille rien. C'est beaucoup qu'on y puisse
vivre en repos & joyeusement, sans se soucier des choses superflues.
L'avarice des hommes a fait qu'on ne trouve point un païs bon s'il n'y a
des Mines d'or. Et sots que sont ceux-là, ilz ne considerent point que
la France en est à present dépourveuë: & l'Allemagne aussi, de laquelle
Tacite disoit, _qu'il ne sçavoit si ç'avoit eté par cholere, ou par une
volonté propice que les Dieux avoient dénié l'or & l'argent à cette
province_. Ilz ne voyent point que tous les Indiens n'ont aucun usage
d'argen monnoyé, & vivent plus contens que nous. Que si nous les
appellons sots, ils en disent autant de nous, & paraventure à meilleure
raison. Ilz ne sçavent point que Dieu promettant à son peuple une terre
heureuse, il dit que ce sera un païs de blé, d'orge, de vignes, de
figuiers, d'oliviers, & de miel, où il mangera son pain sans disette,
&c. & ne lui donne pour tous metaux que du fer & du cuivre, de peur que
l'or & l'argent ne luy face elever son coeur, & qu'il n'oublie son Dieu:
& ne veut point que quand il aura des Rois ils amassent beaucoup d'or,
ni d'argent. Ilz ne jugent point que les Mines sont les cimetieres des
hommes: que l'Hespagnol y a consommé plus de dix millions de pauvres
Sauvages Indiens, au lieu de les instruire à la foy Chrétienne: Qu'en
Italie il y a des Mines, mais que les anciens ne voulurent permettre d'y
travailler, afin de conserver le peuple. Que dans les Mines est un air
épais, grossier, & infernal, où jamais on ne sçait quant il est jour ou
nuit: Que faire telles choses c'est vouloir deposseder le diable de son
Royaume, pour étre en pire condition paraventure que luy: Que c'est
chose indigne de l'homme de s'ensevelir au creux de la terre, de
chercher les enfers, & de s'abaisser miserablement au dessouz de toutes
les creatures immondes: lui à qui Dieu a donné une forme droite, & la
face levée, pour contempler le ciel, & lui chanter louanges: Qu'en païs
de Mines la terre est sterile: Que nous ne mangeons point l'or &
l'argent, & que cela de soy ne nous tient point chaudement en Hiver: Que
celui qui a du blé en son grenier, du vin en sa cave, du bestail en ses
prairies, & au bout des Morues & des Castors, est plus asseuré d'avoir
de l'or & de l'argent, que celui qui a des Mines d'en trouver à vivre.
Et neantmoins il y a des mines en la Nouvelle-France, déquelles nous
avons parlé en son lieu. Mais ce n'est pas la premiere chose qu'il faut
chercher. On ne vit point d'opinion. Et ceci ne git qu'en opinion, ni
les pierreries aussi (qui sont jouetz de fols) auquelles on est le plus
souvent trompé, si bien l'artifice sçait contrefaire la Nature: témoin
celui qui vendoit il y a cinq ou six ans des vases de verre pour fine
Emeraude, & se fût fait riche de la folie d'autrui s'il eût sçeu bien
jouer son rollet, tirer en la Nouvelle-France du profit des diverses
pelleteries qui y sont, léquelles je trouve n'étre à mespriser, puisque
nous voyons qu'il y a tant d'envies contre un privilege que le Roy avoit
octroyé au sieur de Monts pour ayder à y établir & fonder quelque
colonie Françoise, & maintenant par je ne sçay quelle fatalité est
revoqué. Mais il se pourra tirer une commodité generale à la France,
qu'en la necessité de vivres, une province secourra l'autre: ce qui se
feroit maintenant si le païs étoit bien habité: veu que depuis noz
voyages les saisons y ont toujours eté bonnes, & pardeça rudes au pauvre
peuple, qui meurt de faim & ne vit qu'en disette & langueur: au lieu que
là plusieurs pourroient étre à leur aise léquels il vaudroit mieux
conserver, que de les laisser perir comme ilz font, tant il y a de
sansues du peuple de toutes sortes. D'ailleurs la Pecherie se faisant en
la Nouvelle-France, les Terre-neuviers n'auront à faire qu'à charger
leurs vaisseaux arrivans là, ou lieu qu'ilz sont contraints d'y demeurer
trois mois: & pourront faire trois voyages par an au lieu d'un.
De bois exquis je n'y sache que le Cedre, & le Sassafras: mais des
Sapins, & Prus, se pourra tirer un bon profit, par ce qu'ilz rendent de
la gomme fort abondamment, & meurent bien-souvent de trop de graisse.
Cette gomme est belle comme la Terebentine de Venise, & fort souveraine
à la Pharmacie. J'en ay baillé à quelques Eglises de Paris pour
encenser, laquelle a eté trouvée fort bonne. On pourra davantage fournir
de cendres à la ville de Paris & autres lieux de France, qui d'orenavant
s'en vont tout découverts & sans bois. Ceux qui se trouveront ici
affligés pourront avoir là une agreable retraite, plutot que de se
rendre sujet à l'Hespagnol comme font plusieurs. Tant de familles qu'il
y a en France surchargées d'enfans, pourront se diviser, & prendre là
leur partage avec un peu de bien qu'elles auront. Puis, le temps
découvrira quelque chose de nouveau: & faut aider à tout le monde, s'il
est possible. Mais le bien principal à quoy il faut butter c'est
l'établissement de la Religion Chrétienne en un païs où Dieu n'est point
conu, & la conversion de ces pauvres peuples, dont la perdition crie
vengeance contre ceux qui peuvent & doivent s'employer à cela &
contribuer au moins de leurs moyens à cet effect, puis qu'ils ecument la
graisse de la terre, & sont constitués économes des choses d'ici bas.
Une chose doit remplir de consolation ceux qui sont vrayement pieux, que
nôtre Saint Pere ayant receu la missive que j'ay couchée à la fin du
second livre, a eté fort joyeux qu'en son temps une telle chose se face
pour le bien de l'Eglise, & a prié Dieu pour prosperité de l'entreprise
du sieur de Poutrincourt sur les corps des saints Apôtres, ce qu'il
propose de continuer, ainsi qu'on nous a dit: ayant donné pouvoir à
Monsieur le Nonce de donner la benediction de sa part à tous ceux qui se
presenteront pour aller habiter la Nouvelle-France.