CHAP. XXII

_La Pecherie._

OPPIAN au livre qu'il a fait sur ce sujet, dit qu'en la Chasse aux bétes

& aux oyseaux, outre la felicité, on a plus de contentements &

delectation qu'en la Pecherie, parce qu'on a beaucoup de retraites, on

se peut mettre à l'ombre, on rencontre des ruisseaux pour étancher la

soif, on se couche sur l'herbe, on prend le repas souz quelque

couverture. Quant aux oyseaux on les prent au nid, & è la glu, voire

d'eux-mémes bien souvent tombent dans les filets. Mais les pauvres

Pecheurs jettent leur amorce à l'incertain: voire doublement incertain,

tant pour-ce qu'ilz ne sçavent quelle aventure leur arrivera, que

pour-ce qu'ilz sont sur un element instable & indomté, dont le regard

seulement est effroyable: ilz sont toujours vagabons, serfz des

tempétes, & battus de pluies & de vents. Mais en fin si conclut-il

qu'ilz ne sont point destituez de tout plaisir, ains en ont assez quand

ilz sont dans un navire bien bati, bien joint, bien ferré, & leger à la

voile. Lors fendans les flots ilz se mettent en mer, là où sont les

grans troupeaux des poissons gourmans, & jettans une ligne bien torse

dans l'eau, son poids n'est pas si-tost au fond, que voici l'amorce

happée, & soudain on tire le poisson en haut avec grand plaisir. Et à

cet exercice se delectoit fort Marc Antonin fils de l'Empereur Severe:

nonobstant la raison de Platon, lequel formant sa Republique a interdit

à ses citoyens l'exercice de la Pecherie, comme ignoble, illiberal, &

nourrissier de faineantise. En quoy il s'est lourdement æquivoqué

principalement quant à ce qu'il taxe de faineantise les pecheurs de

poisson. Ce qui est si clair que je ne daigneroy le refuter. Mais je ne

m'étonne pas de ce qu'il dit de la Pecherie, puis qu'avec elle il

rejette aussi souz mémes conditions la Fauconnerie. Plutarque dit qu'il

est plus louable de prendre un cerf, ou un chevreul, où un lievre, que

de l'acheter; mais il ne va pas si avant que l'autre. Quoy que ce soit,

l'Eglise qui est le premier ordre en la societé humaine, de qui le

Sacerdoce est appellé Royal par le grand Apôtre saint Pierre, a permis

aux Ecclesiastiques la Pecherie & defendu la Chasse & la Fauconnerie. Et

de verité, s'il faut dire ce qui est vraysemblable, la nourriture du

poisson est la meilleure 7 plus saine de toutes, d'autant que (comme dit

Aristote) il n'est sujet à aucunes maladies: d'où vient le proverbe

ordinaire: _Plus sain qu'un poisson_. Si bien qu'és anciens

hieroglyfiques le poisson est le symbole de santé. Ce que toutefois je

voudrois entendre du poisson mangé frais. Car autrement (ce dit Plaute)

_Piscis nisi recens nequam est_, il ne vaut rien.

Or noz Sauvages le mangent assez frais tant que la pecherie dure: ce que

je croy étre l'un des meilleurs instrumens de leur santé, & longue vie.

Quand l'Hiver vient tous poissons se trouvent étonnés & fuient les

orages, & tempétes chacun là où il peut: les uns se cachent dans le

sable de la mer, les autres souz les rochers, les autres cherchent un

païs plus doux où ilz puissent étre mieux à repoz. Mais si-tot que la

serenité du Printemps revient, & que la mer se tranquilise, ainsi

qu'aprés un long siege de ville, la tréve étant faite, le peuple

au-paravent prisonnier sort par bendes pour aller prendre l'ais des

champs & se rejouir: Ainsi ces bourgeois de la mer aprés les horrissons

& furieuses tourmentes, viennent à s'élargir par les campagnes salées,

ilz sautent, ilz trepignent, ilz font l'amour, ilz s'approchent de la

terre & viennent chercher le rafraichissement de l'eau douce. Et lors

noz Sauvages susdits qui sçavent les rendez-vous de chacun & le temps de

leur retour, s'en vont les attendre en bonne devotion de leur faire la

bien-venue. L'Eplan est tout le premier poisson qui se presente au

renouveau. Et pour n'aller chercher des exemples plus loin que nôtre

Port Royal, il y a certains ruisseaux où il y en vient une telle manne,

que par l'espace de cinq ou six semaines on y en prendroit pour nourrir

toute une ville: Tel qu'est le plus voisin de l'entrée dudit port à la

main droite. Il y en a d'autre, où aprés l'Eplan vient le Haren avec la

méme foulle, ainsi que nous avons des-ja remarqué ailleurs. Item les

Sardines arrivent en leur saison en telle abondance, que quelquefois

voulans avoir quelque chose d'avantage que l'ordinaire à souper, en

moins d'une heure nous en avions pris pour trois jours. Les Eturgeons &

Saumons gaignent le haut de la riviere du Dauphin audit Port Royal, où

il y en a telle quantité, qu'ils emporterent les rets que nous leur

avions tendus. En tous endroits le poisson y abonde de méme, telle est

la fecondité de ce païs. Et pour les prendre, las Sauvages font une

claye qui traverse le ruisseau, laquelle ilz tiennent quasi droite,

appuyée contre des barres de bois en maniere d'arcz-boutans: & y

laissent un espace pour passer le poisson, lequel se trouve arreté au

retour de la marée en telle multitude qu'ilz se laissent perdre. Et

quant aux Eturgeons, & Saumons, ilz les prennent de méme ou les

harponnent, tellement qu'ilz sont heureux: Car au monde il n'y a rien de

si bon que ces viandes freches. Et trouve par mon calcul que Pythagore

étoit bien ignorant de defendre en ses belles sentences dorées l'usage

des poissons, sans distinction. On l'excuse sur ce que le poisson étant

muet ha quelque conformité avec la secte, en laquelle la muettise (ou

silence) étoit fort recommandées. On dit encore qu'il le faisoit pource

que le poisson se nourrit parmi un element ennemi de l'homme. Item que

c'est grand peché de tuer & manger un animal qui ne nous nuit point.

Item que c'est une viande de delices & de luxe, non de necessité (comme

de fait és Hieroglyphiques d'Orus Appollo le poisson est mis pour marque

de molesse & volupté) Ite que lui Pythagore ne mangeoit que de viandes

que l'on puisse offrir aux Dieux, ce qui ne se fait pas des poissons: &

autres semblables bagatelles Pythagoriques rapportées par Plutarque en

ses Questions conviviales. Mais toutes ces superfluitions là sont

folles: & voudroy bien demander à un telle homme si étant en _Canada_ il

aymeroit mieux mourir de faim que de manger du poisson. Ainsi plusieurs

anciennement pour suivre leurs fantasies, & dire, _Ce sommes nous_, ont

defendu à leurs sectateurs l'usage des viandes que Dieu a données à

l'homme, & quelquefois imposé des jougs qu'eux-mémes n'ont voulu porter.

Or quelle que soit la philosophie de Pythagore, je ne suis point des

siens. Je trouve meilleure la regle de noz bons Religieux qui se

plaisent à l'icthyophagie, laquelle m'a bien aggrée en la

Nouvelle-France, & ne me deplait point encore quand je m'y rencontre.

Que si ce Philosophe vit d'Ambroisie et de la viande des Dieux, & non de

poissons, léquels on ne leur sacrifie point, nosditz bons Religieux,

comme les Cordeliers de Saint-Malo & autres des villes maritimes,

ensemble les Curez peuvent dire qu'en mangeant quelquefois du poisson

ilz mangent de la viande consacrée à Dieu. Car quand les Terre-neuviers

rencontrent quelque Morue exorbitamment belle ilz en font un _Sanctorum_

(ainsi l'appellent-ils) & la vouent & consacrent au nom de Dieu à

Monsieur saint François, saint Nicolas, saint Lienart, 8 autres, avec la

téte, comme ainsi soit que pour leur pecherie ilz jettent les tétes dans

la mer.

Il me faudroit faire un livre entier si je vouloy discourir sur tous les

poissons qui sont communs aux Bresiliens, Floridiens, Armouchiquois

Canadiens, & Souriquois. Mais je me restreindray à deux ou trois, aprés

avoir dit qu'au Port Royal y a des grans parterre: de Moules dont nous

remplissions noz chalouppes quant quelquefois nous allions en ces

endroits. Il y a aussi des Palourdes deux fois grosses comme des Huitres

en quantité; item des coques, quine nous ont jamais manqué: comme aussi

il y a force Chataignes de mer, poisson le plus delicieux qu'il est

possible; plus des Crappes, & Houmars. Ce sont là les coquillages. Mais

il se faut donner le plaisir de les aller querir, & ne sont pas tous en

un lieu. Or ledit Port étant de huict lieuës de tour (le limitant

assavoir à l'ile de Biencour) il y a de la volupté à voguer là-dessus

allant à une si belle chasse, & n'en déplaise aux Philosophes sus

allegués.

Et puis que nous sommes en païs de Morues, encore ne quitteray-je point

ici la besongne que je n'en dise un mot. Car tant de gens & en si grand

nombre en vont querir de toute l'Europe tous les ans, que je ne sçay

d'où peut venir cette formiliere. Les Morues qu'on apporte pardeça sont

ou seches ou vertes. La pecherie des vertes se fait sur le Banc en

pleine mer, quelques soixante lieuës au deça dee la Terre-neuve, ainsi

que se peut remarquer par ma Carte geographique. Quinze ou vint (plus ou

moins) matelots onc chacun une ligne (c'est un cordeau) de quarante ou

cinquante brasses, au bout de laquelle est un grand hameçon amorcé, & un

plomb de trois livres pour le faire aller au fond. Avec cet outil ilz

pechent les morues, léquelles sont si goulues que si-tot devalé, si-tot

happé, là où il y a bonne pecherie. La Morue tirée à bord, il y a des

ais en forme de tables étroites le long du navire où le poisson se

prepare. Il y en a un qui coupe les tétes, & les jette communement dans

la mer: un autre les éventres & étrippe, & renvoye à son compagnon, qui

leve la partie plus grosse de l'arrete. Cela fait on les met au saloir

pour vint-quatres heures: puis on les serre: & en cette façon on

travaille perpetuellement (sans avoir egard au Dimanche, qui est chose

impie, car c'est le jour du Seigneur) l'espace d'environ trois mois,

voiles bas, jusques à ce que la charge soit parfaite. Quelquefois ilz

haussent les voiles pour aller plus loin chercher meilleure pecherie. Et

pour-ce que les pauvres matelots souffrent là du froid parmi les

brouillas, principalement les plus hatez, qui partent en Fevrier: delà

vient qu'on dit qu'il fait froid en _Canada_.

Quant à la Morue seche il faut aller à terre pour la secher. Il y a des

ports en grand nombre en la Terre-neuve, & de Bacaillos, où les navires

se mettent à l'ancre pour trois mois. Dés le point du jour les mariniers

vont en la campagne salée à une, deux ou trois lieuës prendre leur

charge. Ils ont rempli chacun leur chaloupe à une ou deux heures aprés

midi, & retournent au soir, où étans il y a un grand echaffaut bati sur

le bord de la mer, sur lequel on jette le poisson à la façon des gerbes

par le fenetre d'une grange. Il y a une grande table sur laquelle le

poisson jetté est accomodé comme dessus. Aprés avoir eté au salloir on

le porte secher sur les rochers exposés au vent, ou sur les galets,

c'est à dire chaussées de pierres que la mer a amoncelées. Au bout de

six heures on le tourne, & ainsi par plusieurs fois. Puis on recueille

le tout, & le met-on en piles, & derechef au bout de huitaine à l'air.

En fin étant sec on le serre. Mais pour se secher il ne faut point qu'il

face de brumes, car il pourrira: ni trop de chaleur, car il roussoyera:

ains un temps temperé & venteux.

La nuit ilz ne pechent point, parce que la Morue ne mord plus. J'oseroy

croire qu'elle est des poissons qui se laissent prendre au sommeil,

encores qu'Oppian tienne que les poissons, se guerroyans & devorans l'un

l'autre comme les Bresiliens & les Canibales, ont toujours l'oeil au

guet & ne dorment point: mettant toutefois hors de ce sang le seul

Sargot, lequel il dit se retirer en certains cachots pour prendre son

sommeil. Ce que je croiroy bien, & ne merite ce poisson d'étre guerroyé,

puis qu'il ne guerroye point les autres, & vit d'herbes: à raison dequoy

tous les Autheurs disent qu'il rumine comme la brebis. Bais comme le

méme Oppian a dit que cetui-ci seul en ruminant rend une voix humide, &

s'est en cela trompé, par ce que moy-méme ay plusieurs-fois ouï les

Loups marins en pleine mer, ainsi que j'ay dit ailleurs: Aussi

pourroit-il bien s'étre æquivoqué en ceci. Comme aussi en la baleine,

laquelle nous avons montré ci-dessus avoir eté trouvée dormant en pleine

mer, au retour du Capitaine du Pont, & de Champlein en France, l'an

mille six cens dix, si bien que leur vaisseau passant dessus, la

reveilla, par la playe qu'il luy fit sur le derriere, dont issit grande

quantité de sang.

Cette méme Morue ne mord plus passé le mois de Septembre, ains se retire

au fond de la grande mer, ou va en un païs plus chaud jusques au

printemps. Sur quoy je dirai ici ce que Pline remarque, que les poissons

qui ont des pierres à la téte craignent l'Hiver, & se retirent de bonne

heure du nombre déquels est la Morue, laquelle ha dans la cervelle deux

pierres blanches faites en gondole & crenelées à l'entour: Ce que n'ont

celles qu'on prent vers l'Ecosse, à ce que quelque homme sçavant &

curieux m'a dit. Ce poisson est merveilleusement gourmand, & en devore

d'autres préques aussi grand que lui, méme des Houmars, qui sont comme

grosses Langoustes, & m'étonne comme il peut digerer leurs grosse &

dures écailles. Des foyes de Morues noz Terre-neuvier font de l'huile,

jettans iceux foyes dans des barils exposés au soleil, où ilz se fondent

d'eux mémes.

C'est un grand traffic que l'on fait en Europe des huiles des poissons

de la Terre-neuve. Et pour ce sujet plusieurs vont à la pecherie de la

Baleine, & des Hippopotames, qu'ilz appellent la béte à la grande dent:

dequoy il nous faut dire quelque chose.

Le Tout-puissant voulant montrer à Job combien admirables sont ses

oeuvres: _Tireras-tu_ (dit-il) _le Leviathan avec un hameçon, & sa

langue avec un cordeau que tu auras plongé?_ Par ce Leviathan est

entendue la Baleine, & tous les poissons cetacées, déquels (& mémement

de la Baleine) l'enormité est si grande que c'est chose épouvantable,

comme nous avons dit ci-dessus, parlans d'une qui fut échouée au Bresil:

& Pline dit qu'és Indes il s'en trouve qui ont quatre arpens de terre de

longueur. C'est pourquoy l'homme est à admirer, voire plustot Dieu, qui

lui a baillé l'audace d'attaquer un monstre tant effroyable, qui n'a son

pareil en terre. Je laisse la façon de le prendre décrite par Oppian, &

saint Basile, pour venir à noz François & particulierement Basques,

léquelz vont tous les ans en la grande riviere de _Canada_ pour la

Baleine. Ordinairement la pecherie s'en fait à la riviere dite

_Lesquemin_ vers _Tadoussac_. Et pour ce faire ilz vont par quartz faire

la sentinelle sur des pointes de rochers, pour voir s'ils auront point

l'évent de quelqu'une: & lors qu'ils en ont découvert incontinent ilz

vont aprés avec trois, ou quatre chaloupes, & l'ayans industrieusement

abordée, ilz la harponnent jusques au profond de son lard & à la chair

vive. Lors cet animal se sentant rudement picqué, d'une impetuosité

redoutable s'élance au fond de la mer. Les hommes cependant sont en

chemise, qui filent & font couler la corde (qu'ils appellent haussiere)

où est attaché le harpon, que la Baleine emporte. Mais au bord de la

chaloupe qui a fait le coup il y a un homme prét avec une hache à la

main pour couper ladite corde, si d'aventure quelque accident arrivoit

qu'elle fût entortillée, ou que la force de la Baleine fût trop

violente: laquelle neantmoins ayant trouvé le fond, ne pouvant aller

plus outre, remonte tout à loisir au-dessus de l'eau: & lors derechef on

l'attaque avec des langues de boeuf (ou larges pertusanes) bien émoulues

si vivement, que l'eau salée lui penetrant dans la chair, elle perd sa

force, & demeure sur l'onde sans plus y r'entrer. Alors on l'attache à

un cable, au bout duquel est une ancre qu'on jette en mer, si le temps

n'est propre pour l'amener, puis au bout de quelques jours on la va

querir quant le temps & l'opportunité le permettent, la mettent en

pieces, & dans des grandes chaudieres font bouillir la graisse qui se

fond en huile, dont ils pourront remplir quatre cens barriques, plus ou

moins, selon la grandeur de l'animal: & de sa langue ordinairement on

tire cinq ou six barriques.

Que si ceci est admirable en nous qui avons de l'industrie, il l'est

encore plus és peuples Indiens nuds & sans commodités: & neantmoins ilz

font la méme chose, qui est recitée par Joseph Acosta, disant que pour

prendre ces grands monstres ilz se mettent en un canoe, ou petit bateau,

& abordans la Baleine ilz lui sautent legerement sur le col; & là se

tiennent comme à cheval attendans la commodité de la prendre bien à

point, & voyans le jeu beau, le plus hardi fiche un grand pal aigu dans

l'un des évans de la Baleine (qui sont ses narines, ou les pertuis par

où elle jette deux lances d'eau du haut en l'air) & le fait entrer le

plus profondément qu'il peut. Cependant la Baleine bat furieusement la

mer, & éleve des montagnes d'eau, s'enfonçant dedans d'une grande

violence, puis ressort incontinent, ne sçachant que faire tant elle a de

rage. L'Indien neantmoins demeure toujours ferme & assis, & pour lui

faire payer l'amende du mal qu'elle lui donne, lui fiche un autre pal

semblable au premier dans l'autre narine si avant qu'il la met au

desespoir, & lui fait perdre toute respiration. Cela fait il se remet en

sa canoe, qu'il tient attaché au coté de la Baleine avec une corde, puis

se retire vers terre ayant premierement attaché sa corde à la Baleine,

laquelle il va tirant & lachant, selon le mouvement d'icelle Baleine,

qui cependant qu'elle trouve beaucoup d'eau, saute d'un côté & d'autre,

comme troublée de douleur, & en fin s'approche de terre, où elle demeure

incontinent à sec pour la grande enormité de son corps, sans qu'elle

puisse plus se mouvoir ni se manier, & lors grand nombre d'Indiens

viennent trouver le veinqueur pour cuillir ses depouilles, & pour ce

faire ils achevent de la tuer, la decoupans, & faisans des morceaux de

sa chair (qui est assez mauvaise) léquels ilz sechent & pilent pour en

faire de la poudre, dont ils usent pour viande, qui leur dure long

temps.

Pour le regard des Hippopotames, nous avons dit és voyages de Jacques

Quartier qu'il y en a grand nombre au Golfe de _Canada_, &

particulierement à l'ile de Brion, & aux sept iles, qui est la riviere

de _Chischedec_. C'est un animal qui ressemble mieux à la vache qu'au

cheval. Mais nous l'avons nommé Hippopotame, c'est à dire cheval de

riviere, par ce que Pline appelle ainsi ceux qui sont en la riviere du

Nil, léquelz toutefois ne ressemblent point du tout au cheval, ains

participent aussi du boeuf, ou vache. Il est de poil tel que le

Loup-marin, sçavoir gris-brun & un peu rougeatre, le cuir fort dur, la

téte monstrueuse, à deux rangs de dents de chacun coté, entre léquels y

en deux en chacune part pendantes de la machoire superieure en bas de la

forme de ceux d'un jeune Elephant, & deux pareils, qui vont tout droit,

& en pointe, déquels cet animal s'ayde pour grimper sur les roches. Il a

les aureilles courtes, & la queuë aussi, & mugle comme le boeuf. Aux

piés il a des ailerons, ou nageoires, & fait ses petits en terre. Et

d'autant qu'il est des poissons cetacée, & portant beaucoup de lart, noz

Basques & autres mariniers en font des huiles, comme de la Baleine, & le

surprennent en terre.

Ceux du Nil (ce dit Pline) ont le pié fourchu, le crin, le dos & le

hannissement du cheval, les dents sortans dehors, comme au Sanglier. Et

adjoute que quand cet animal a eté en un blé pour paturer, il s'en

retourne à reculon, de peur qu'on le suive à la piste.

Je ne fay état de discourir icy de toutes les sortes de poissons qui

sont pardela, cela étant un trop amble sujet pour mon histoire: & puis,

j'en ay enfilé un bon nombre en mon Adieu à La Nouvelle France.

Seulement je diray qu'en passant le temps és côtes de ladite Nouvelle

France j'en prendray en un jour pour vivre plus de six semaines és

endroits où est l'abondance des Morues (car ce poisson y est le plus

frequent) & qui aura l'industrie de prendre les Macreaux en mer, il en

aura tant qu'il n'en sçaura que faire. Car en plusieurs endroits j'en ay

veu des troupes serrées, qui occupoient trois fois plus de place que les

Halles de Paris. Et nonobstant ce, je voy beaucoup de peuple en nôtre

France tant annonchali, & si truant aujourd'hui, qu'il ayme mieux mourir

de faim, ou vivre serf, du moins langui sur son miserable fumier, que de

s'evertuer à sortir du bourbier, & par quelque action genereuse changer

sa fortune, ou mourir à la peine.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 262 / 303 题