_La Fauconnerie._
PUIS que nous chassons en terre, ne nous en éloignons point, de peur que
si nous nous mettons en mer nous ne perdions nos oiseaux: car le Sage
dit _qu'en vain on tend les rets au-devant des animaux qui ont ailes_.
Or donc si la chasse est une exercice noble, auquel méme se plaisent les
Muses, à cause du silence & de la solitude, qui r'amenent de belles
choses en la pensée: de sorte que _Diane_ (ce dit Pline) _ne court pas
plus aux montagnes que fait Minerve_. Si, di-je, la Chasse est un
exercice noble, la Fauconnerie l'est encore plus, d'autant qu'elle butte
à un sujet plus relevé, qui participe du ciel, puis que les hôtes de
l'air sont appellée en l'Ecriture sacrée _Volucres coeli_, les oiseaux
du ciel. Aussi l'exercice d'icelle ne convient-il qu'aux Rois, & à la
Noblesse, sur laquelle rayonne la splendeur d'iceux, comme la clarté du
soleil sur les étoilles. Et noz Sauvages étans d'un coeur noble qui ne
fait cas que de la Chasse et de la Guerre, peuvent bien certainement
avoir droit de prise sur les oiseaux que leur terre leur fournit. Et
quoy qu'avec beaucoup de difficultés ils en viennent à bout, pour
n'avoir (comme nous) l'usage des arquebuses, si ont-ils assez souvent
des oiseaux de proyes; Aigles, Faucons, Tiercelets, Eperviers, & autres
que j'ay specifiez dans mon Adieu à la Nouvelle-France: mais ilz n'ont
l'industrie de les dresser, comme fait la Noblesse Françoise: & par
ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans autre moyen de le
pourchasser que l'arc & la fleche avec léquels instrumens ilz font comme
ceux qui pardeça tirent le Geay à la mi-Quareme; ou bien se glissent au
long des herbes, & vont attaquer les Outardes, ou Oyes sauvages qui
paturent au Printemps & sur l'Eté par les prairies. Quelquefois aussi
ilz se portent doucement & sans bruit dans leurs canots & vaisseaux
legers faits d'écorces, jusques sur les rives où sont les Canars, ou
autre gibier d'eau, & les enserrent. Mais la plus grande abondance
qu'ils ont vient de certaines iles où il y en a telle quantité, sçavoir
de Canars, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres,
que c'est chose merveilleuse, voire à quelques-uns semblera du tout
incroyable, ce qu'en recite le Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.
Lors que nous retournames en France, étans encore pardelà _Campseau_,
nous passames par quelques unes, où en un quart d'heure nous en
chargeames nôtre barque. Il ne falloit qu'assommer à cops de batons,
sans s'arreter à recuillir jusques à tant qu'on fût las de frapper. Si
quelqu'un demande pourquoy ilz ne s'envolent, il faut qu'il sache que ce
sont oyseaux de deux, ou trois, & quatre mois seulement, qui ont eté là
couvés au printemps, & n'ont pas encor les ailes assez grandes pour
prendre la volée, quoy que bien corsus & en bon point. Quant à la
demeure du Port Royal nous avions plusieurs de noz gens qui nous en
pourvoyoient, & particulierement François Adarmin domestic du sieur de
Monts, lequel je nomme ici, afin que de lui soit memoire, par ce qu'il
nous en toujours fourni abondamment. Durant l'Hiver il ne nous faisoit
vivre que de Canars, grues, herons, perdris, becasses, merles,
allouettes, & quelques autres especes d'oiseaux du païs. Mais au
Printemps c'étoit un plaisir de voir les Oyes grises & les grosses
Outardes tenir leur empire dans noz prairies, & en L'Automne les Oyes
blanches déquelles y en demeuroit toujours quelques unes pour les gages:
puis les Allouette de mer volantes en grosses trouppes sur les rives des
eaux, léquelles aussi bien-souvent étoient mal menées.
Pour les oyseaux de proye certains des nôtres avoient deniché un aigle
de dessus un pin de la plus exorbitante hauteur que je vi jamais arbre,
lequel Aigle le sieur de Poutrincourt avoit nourri pour le presenter au
Roy: mais il rompit son attache voulant prendre la volée, & se perdit
dans la mer en venant. Les Sauvages de _Campseau_ en avoient six perchés
auprés de leurs cabannes quand nous y arrivames, léquels ne voulumes
troquer, par ce qu'ilz leur avoient arraché les queuës pour faire des
ailerons à leurs fleches. Il y en a telle quantité pardela qu'ilz nous
mangeoient souvent noz pigeons, & falloit de prés y avoir l'oeil.
Les oiseaux qui nous étoient conuz, je les ay enrollez (comme j'ay dit)
en mon Adieu à la Nouvelle-France, mais il y en a plusieurs que j'ay
omis pour n'en sçavoir les noms. Là se verra aussi la description d'un
oiselet que les Sauvages appellent _Niridau_, lequel ne vit que de
fleurs, & me venoit bruire aux aureilles, passant invisiblement (tant il
est petit) lors qu'au matin j'alloy faire la promenade à mon jardin. Se
verra aussi la description de certaines Mouches luisantes sur le soir au
Printemps, qui volent parmi les bois haut & bas en telle multitude que
c'est chose incroyable. Pour ce qui est des oiseaux de Canada, je
renvoye aussi mon Lecteur à ce qu'en a rapporté ci-dessus le Capitaine
Jacques Quartier.
Les Armouchiquois ont les mémes oiseaux, dont plusieurs y en a qui ne
nous sont conuz par deça. Et particulierement y en une espece
d'aquatiques qui ont le bec fait comme deux couteaux ayans les deux
trenchans l'un dessus l'autre: & ce qui est digne d'étonnement, la
partie superieure dudit bec est de la moitié plus courte que
l'inferieure de maniere qu'il est difficile de penser comme cet oiseau
prent sa viande. Mais au Printemps les Coqs & poules que nous appellons
d'Inde y avoient comme oiseaux passagers, & y sejournent, sans passer
plus en deça. Ilz viennent de la part de la Virginie, & de la Floride,
là où avec ce y a encore des Perdris, Perroquets, Pigeons, Ramiers,
Tourterelles, Merles, Corneilles, Tiercelets, Faucons, Laniers, Herons,
Grues, Cigognes, Oyes sauvages, Canars, Cormorans, Aigrettes blanches,
rouges, noires, & grises, & une infinité de sortes de gibier.
Au regard des Bresiliens ilz ont aussi force Poules & Coqs d'Inde,
qu'ilz nomment _Arignan-oussou_, déquels ilz ne tiennent conte, ni des
oeufs: de maniere que lédites poules elevent leurs petits comme elles
l'entendent sans tant de façon, comme pardeça. Ils ont aussi des Cannes,
mais pour ce qu'elles vont pesamment ilz n'en mangent point, disans que
cela les empécheroit de courir vite. Item des especes de Faisans qu'ils
appellent _Jacous_: d'autres oyseaux Qu'ils nomment _Mouton_, gros comme
Paons: des especes de Perdris grosses comme des Oyes, dites _Mocacoua_:
des Perroquets de plusieurs sortes, & maintes autres especes du tout
dissemblables aux nôtres.