_La Chasse._
DIEU avant le peché avoit donné pour nourriture à l'homme toute herbe de
la terre portant semence, & tout arbre ayant en soy fruit d'arbre
portant semence: sans qu'il soit parlé de repandre le sang des bétes:
&neantmoins aprés le bannissement du jardin de plaisir, le travail
ordonné pour la peine dudit peché requit une plus forte nourriture &
plus substanciele que la precedente. Ainsi l'homme plein de charnalité
s'accoutuma à la nourriture de la chair, & apprivoisa des bestiaux en
quantité pour lui servir à cet effect: quoy que quelques uns ayent voulu
dire qu'avant le Deluge ne s'estoit point mangé de chair: car en vain
Abel eût-il eté pasteur, & Jabal pere des pasteurs. Mais aprés le Deluge
l'alliance de Dieu se renouant avec l'homme: _La crainte & frayeur de
vous_ (dit le Seigneur) _soit sur toute béte de la terre & sur tous
oyseaux des cieux, avec tout ce qui se meut sur la terre, & tous les
poissons de la mer: ilz vous sont baillés entre voz mains. Tout ce qui
se meut ayant vie vous sera pour viande_, sur ce privilege voici le
droit de la Chasse formé: droit le plus noble de tous les droits qui
soyent en l'usage de l'homme, puis que Dieu en est l'autheur. Et pour
cette cause ne se faut émerveiller si les Roys & leur Noblesse se le
sont reservé par une raison bien concluante, que s'ils commandent aux
hommes, à trop meilleure raison peuvent-ilz commander aux bétes. Et
s'ils ont l'administration de la justice pour juger les mal-faiteurs,
domter les rebelles, & amener à la societé humaine les hommes farouches
& sauvages: A beaucoup meilleure raison l'auront-ils pour faire le méme
envers les animaux de l'air, des champs, & des campagnes. Quant à ceux
de la mer nous en parlerons en autre lieu. Et puis que les Rois ont eté
du commencement eleuz par les peuples pour les garder & defendre de
leurs ennemis tandis qu'ilz sont aux manoeuvres, & faire la guerre
entant que besoin est pour la reparation de l'injure & repetition de ce
qui a eté usurpé, ou ravi: il est bien-seant & raisonnable que tant eux
que la Noblesse qui les assiste & sert en ces choses, ayent l'exercice
de la Chasse, qui est une image de la guerre, afin de se degourdir
l'esprit, & étre toujours à l'erte prét à monter à cheval, aller
au-devant de l'ennemi, lui faire des embuches, l'assaillir, lui donner
la chasse, lui marcher sur le ventre. Il y a un autre premier but de la
Chasse, d'est la nourriture de l'homme, à quoy elle est destinée, comme
se reconoit par le passage de l'Ecriture allegué ci-dessus: voire di-je
tellement destinée qu'en la langue sainte ce n'est qu'un méme mot
[Hébreu: _Tsajid_], pour signifier Chasse (ou Venaison) & viande: comme
entre cent passages cetui-ci du Psalme CXXXII, là où nôtre Dieu ayant
eleu Sion pour son habitation & repos perpetuel, il lui promet qu'il
benira abondamment ses vivres, & rassasiera de pain les souffreteux.
Auquel passage saint Hierome dit _Venaison_ que les autres translateurs
appellent _Vivres_, mieux à propos que _Vesve_ en la version commune,
_Viduam eius benedicens benedicam_, & qui est un erreur des écrivains,
léquels ont mis [Grec: tên chêran autês], au lieu de [Grec: Gêran].
La Chasse ayant eté octroyée à l'homme par un privilege celeste, les
Sauvages par toutes les Indes Occidentales s'y exercent sans distinction
de personne, n'ayans aussi ce bel ordre établi pardeça, par lequel les
uns sont nais pour le gouvernement du peuple & la defense du païs, les
autres pour l'exercice des arts & la culture de la terre, de maniere que
par cette belle oeconomie chacun vit en asseurance.
Cette Chasse se fait entr'eux principalement l'Hiver. Car tout le
Printemps & l'Eté & partie de l'Automne ayans du poisson abondamment
pour eux & leurs amis, sans se donner de la peine, ilz ne cherchent
gueres autre nourriture. Mais sur l'hiver lors que le poisson se retire
sentant le froid, ilz quittent les rives de mer, & se cabannent dans les
bois là où ilz sçavent qu'il y a de la proye: ce qui se fait jusques aux
lieux qui avoisinent le Tropique de Cancer. Es païs où il y a des
Castors, comme par toute la grande riviere de Canada, & sur les côtes de
l'Ocean jusques au païs des Armouchiquois, ils hivernent sur les rives
des lacs, pour la capture dédits castors, dont nous parlerons à son
tour: mais premierement parlons de l'Ellan lequel ils appellent
_Aptaptou_, & noz Basques _Orignac_.
C'est un animal le plus haut qui soit aprés le Dromadaire & le Chameau,
car il est plus haut que le cheval. Il a le poil ordinairement grison, &
quelquefois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa téte est
fort longue & a un fort long ordre de dents qui paroissent doubles pour
recompenser le defaut de la machoire superieure, qui n'en a point. Il
porte son bois double comme le Cerf, mais large comme une planche, &
long de trois piedz, garni de cornichons d'un côté, & au dessus. Le pied
en est fourchu comme du Cerf, mais beaucoup plus plantureux. La chair en
est courte & fort delicate. Il pait aux prairies, & vit aussi des
tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante chasse qu'ayent noz
Sauvages aprés le poisson.
Disons donc que le meilleur temps & plus commode pour lédits Sauvages à
toute chasse terrestre est la plus vieille saison, lors que les foréts
sont chenues, & les neges hautes, & principalement si sur ces neges
vient une forte gelée qui les endurcisse. Lors bien revétus d'un manteau
fourré de Castors, & de manches aux bras attachés ensemble avec une
courroye: item de bas de chausses de cuir d'ellan semblable au buffle
(qu'ils attachent à la ceinture) & de souliers aux piés du méme cuir,
faits bien proprement, ilz s'en vont l'arc au poin, & le carquois sur le
dos la part que leur _Autmoin_ leur aura indiqué (car nous avons dit
ci-dessus qu'ilz consultent l'Oracle lors qu'ils ont faim) ou ailleurs
oz ilz penseront ne devoir perdre temps. Ils ont des Chiens préque
semblables à des renars en forme & grandeur, & de tous poils, qui les
suivent, & nonobstant qu'ilz ne jappent point, toutefois ilz sçavent
fort bien découvrir le gite de la béte qu'ilz cherchent, laquelle
trouvée, ilz la poursuivent courageusement, & ne l'abandonnent jamais
qu'ilz ne l'ayent terrassée. Et pour plus commodement la poursuivre, ils
attachent au dessouz des piez des Raquettes trois fois aussi grandes que
les nôtres, moyennant quoy ilz courent legerement sur cette nege dure
sans enfoncer. Que si elle n'est assez ferme ilz ne laissent de chasser,
& poursuivre trois jours durant si besoin est. En fin l'ayans navrée è
mort ilz la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle
tombe. Lors ilz luy ouvrent le ventre, baillent la curée ausdits chiens,
& en prennent leur part. Ne faut penser qu'ilz mangent la chair crue:
comme quelques-uns s'imaginent, méme Jacques Quartier l'a écrit: car ilz
portent toujours allans par les bois un fuzil au-devant d'eux pour faire
du feu quand la Chasse est faite, où la nuit les contraint de s'arréter.
Nous allames une fois à la depouille d'un Ellan demeuré mort sur le bord
d'un grand ruisseau environ deux lieuës & demie dans les terres: là où
nous passames la nuit, ayans oté les neges pour nous cabanner. Nous y
fimes la Tabagie fort voluptueuse avec cette venaison si tendre que'il
ne se peut rien dire de plus: & aprés le roti nous eumes du bouilli & du
potage abondamment appreté en un instant par un Sauvage qui façonna avec
sa hache un bac, ou auge, d'un tronc d'arbres, dans quoy il fit bouillir
sa chair. Chose que j'ay admirée, & l'ayant proposée à plusieurs qui
pensent avoir bon esprit, n'en ont sceu trouver l'invention, laquelle
toutefois est sommaire, qui est de mettre des pierres rougies au feu
dans ledit bac, & les renouveler jusques à ce que la viande soit cuite.
Ce que Joseph Acosta recite que les Sauvages du Perou font aussi. On
trouve cela aisé apres que l'invention en est donnée, ainsi que de faire
tenir un oeuf debout en luy cassant le cul. Mais de premiere entrée on
s'y trouve empeché. Les Sauvages d'Ecosse font chose non moins étrange
en leur Tabagies. Car quand ils ont tué un boeuf, ou un mouton, la peau
toute freche leur sert de marmite, la remplissans d'eau, & y faisans
cuire leur chair.
Or pour revenir à noz gens, le chasseur étant retourné aux cabannes il
dit aux femmes ce qu'il a exploité, & qu'en tel endroit qu'il leur nomme
elles trouveront la venaison. C'est leur devoir d'aller depouiller
l'Ellan, Caribou, Cerf, Ours, ou autre chasse, & de l'apporter à la
maison. Lors ilz font Tabagie tant que la provision dure: & celui qui a
chassé est cil qui en a le moins. Car c'est leur coutume qu'il faut
qu'il serve les autres, & ne mange point de sa chasse. Tant que l'hiver
dure ilz n'en manquent point: & y a tel Sauvage qui par une forte saison
en a tué cinquante à sa part, à ce que j'ay quelquefois entendu.
Quant à la chasse du Castor c'est aussi en Hiver qu'ilz la font
principalement, pour double raison, dont nous en avons dit l'une
ci-dessus, l'autre pource qu'aprés l'hiver le poil tombe à cet animal, &
n'y a point de fourrure en Eté. Joint que quand en telle saison ilz
voudroient chercher des Castors, la rencontre leur en seroit difficile,
pour-ce qu'il est amphibie, c'est à dire terrestre & aquatique, & plus
cetui-ci que cetui-là: & n'ayans point l'invention de le prendre dans
l'eau, ilz seroient en danger de perdre leur peine. Toutefois si par
hazard ils en rencontrent en temps d'eté, printemps, ou automne, ilz ne
laissent d'en faire Tabagie.
Voici donc comme ilz les pechent en temps d'hiver, & avec plus
d'utilité. Le Castor est un animal à peu prés de la grosseur d'un mouton
tondu, les jeunes sont moindres, la couleur de son poil est chataignées.
Il a les pieds courts, ceux de devant faits à ongles, & ceux de derriere
à nageoires comme les oyes; la queuë est comme écaillée, de la forme
préque d'une Sole: toutefois l'ecaille ne se leve point. C'est le
meilleur & le plus delicat de la béte. Quant à la téte elle est courte &
préque ronde, ayant deux rangs de machoires aux côtez, & au devant
quatre grandes dents trenchantes l'une auprés de l'autre, deux en haut &
deux en bas. De ces dents il coupe de petits arbres, & des perches en
plusieurs pieces dont il batit sa maison. Chose admirable &incroyable
que je vay dire. Cest animal se loge sur les bords des lacs, & là il
fait premierement son lit avec de la paille, ou autre chose propre à
coucher, tant pour lui que pour sa femelle: dresse une voute avec son
bois coupé & preparé, laquelle il couvre de gazon de terre en telle
sorte qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé,
sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener où il
veut. Et d'autant que les eaux des lacs se haussent quelquefois, il fait
une chambre au dessus du bas manoir pour s'y retirer le cas d'inondation
avenant: de sorte qu'il y a telle cabanne de Castor qui a plus de huit
piez de hauteur toute faite de bois dressé en pyramide, & maconné avec
de la terre. Au surplus on tient qu'étant amphibie, comme dit est, il
faut qu'il ressente toujours l'eau, & que sa queuë y trempe: occasion
qu'ils se loge si prés du lac. Mais avisé qu'il est, il ne se contente
point de ce que nous avons dit, ains ha d'abondant une sortie en une
autre part hors le lac, sans cabane, par où il va à terre, & trompe le
chasseur. Mais noz Sauvages bien avertis de cela, y donnent ordre, &
occupent ce passage.
Voulans donc prendre le Castor, ilz percent la glace du lac gelé à
l'endroit de sa cabanne, puis l'un d'eux Sauvages met le bras dans le
trou attendant la venue dudit castor, tandis qu'un autre va par-dessus
cette glace frappant avec un baton sur icelle pour l'étonner, faire
retourner à son gite. Lors il faut étre habile à le prendre au colet,
car si on le happe en part où il puisse mordre ils fera une mauvaise
blessure. La chair en est tres bonne quasi comme du mouton.
Et comme toute nation ordinairement ha je ne sçay quoy de particulier
qu'elle produit, lequel n'est point si commun aux autres. Ainsi
anciennement le Royaume de Pont avoit la vogue pour le rapport des
Castors, comme je l'apprens de Virgile, où il dit.
_.....Virosque Pontus Castorea._
Et aprés lui de Sidoine de Polignac Evéque d'auvergne en ces vers:
_...Fert Indus ebur Chaldæus amomum,_
_Assyrius gemmas, Ser vellera, thura Sabæus,_
_Attu mel, Phoenix palmas, Lacedemon olivum,_
_Argos equos, Epirus equas, pecuaria Gallus,_
_Arma Calybs, frumenta Libes, Campanus Iacchum,_
_Auram lydus, Arabs guttam, Panchaia myrrham._
_Castorea, blattam Tyrus, aera Corinthus, &c._
Mais aujourd'huy la terre de _Canada_ emporte le pris pour ce regard,
encores qu'il en vienne quelques uns de Moscovie, mais ilz ne sont pas
si bons que les nôtres.
Noz Sauvages nous ont aussi plusieurs fois fait manger de la chasse
d'Ours qui étoit fort bonne & tendre, & semblable à la chair de boeuf:
Item des Leopars ressemblans assez le Chat-sauvage; & d'un animal qu'ils
appellent _Nibachés_, lequel ha les pattes à peu prés comme le Singe, au
moyen dequoy il grimpe aisément sur les arbres, méme y fait ses petits.
Il est d'un poil grisatre, & la téte comme de Renart. Mais il est si
grans que C'EST CHOSE INCROYABLE. Ayant dit la principale chasse, je ne
veux m'arréter à parler des Loups (car ils en ont, & toutefois n'en
mangent point) ni des Loups Cerviers, Loutres, Lapins, & autres que j'ay
enfilé en mon Adieu à la Nouvelle-France, où je renvoye le Lecteur, & au
recit du Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.
Il est toutefois bon de dire ici que nôtre bestial de France profite
fort bien par-dela. Nous avions des Pourceaux qui y ont fort multiplié.
Et quoy qu'ils eussent une étable, toutefois ilz couchoient dehors, méme
parme la nege & durant la gelée. Nous n'avions qu'un Mouton, lequel se
portoit le mieux du monde, encores qu'il ne fût poins reclus durant la
nuit, ains au milieu de nôtre cour en temps d'hiver. Le Sieur de
Poutrincourt le fit tondre deux fois, & a eté estimée en France la laine
de la seconde année deux fois davantage pour livre que celle de la
premiere. Nous n'avions point d'autres animaux domestics, sinon des
Poules, & Pigeons, qui ne manquoient à rendre le tribut accoutumé, &
prolifier abondamment. Ledit Sieur de Poutrincourt print au sortir de la
coquille des petites Outardes, qu'il eleva fort bien & les bailla au Roy
à son retour. Quand le païs sera une fois peuplé de ces animaux &
autres, il y en aura tant qu'on n'en sçaura que faire, tout de méme
qu'au Perou, là où y a aujourd'hui & dés long temps telle quantité de
boeufs, vaches pourceaux, chevaux, & chiens, qu'ilz n'ont plus de
maitres, ains appartiennent au premier qui les tue. Etans tuez on enleve
les cuirs pour trafiquer, & laisse-on là les charognes: ce que j'ay
plusieurs fois ouï de ceux qui y ont eté, outre le témoignage de Joseph
Acosta.
Je ne veux accomparager la chassee aux Rats à la chasse noble &
courageuse: mais il n'y a point danger de dire que nous en avions bonne
provision, auquels nous avons fait bonne guerre. Les Sauvages ne
conoissoient point ces animaux auparavant nôtre venue. Mais ils en ont
eté importunez de notre temps, par-ce que de notre Fort ils alloient
jusques à leurs cabannes, à plus de quatre cens pas, manger ou succer
leurs huiles de poisson.
Venant au païs des Armouchiquois & allant plus avant vers la Virginie &
la Floride, ilz n'ont plus d'ellans, ni de Castors, ains seulement des
Cerfs, Biches, Chevereuls, Daims, Ours, Leopars, Loup-cerviers, Onces,
Loups, Chats sauvages, Liévres, & Connils, des peaux déquels ilz se
couvrent le corps. Mais comme la chasse Mais comme la chaleur y est plus
grande qu'és païs Septentrionaux, aussi ne se servent-ilz point de
fourures, ains arrachent le poil de leurs peaux, & bien souvent pour
tout vétement n'ont qu'un brayet, ou un petit quarreau de leurs nattes
qu'ilz mettent sur eux du côté que vient le vent.
En la Floride ils ont encore des Crocodils qui les assaillent souvent en
nageant. Ils en tuent quelquefois & les mangent. La chair en est belle &
blanche, mais elle sent le musc. Ils ont aussi une certaine espece de
Lions qui ne different guere de ceux d'Afrique, mais ne sont si
dangereux.
Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloignés de la Nouvelle-France
qu'étans comme en un autre monde, leurs animaux sont tout divers de ceux
que nous venons de nommer, comme le _Tapitoussou_, lequel si on desire
voir, il faut imaginer un animal demi âne & demi vache, fors que sa
queuë est fort courte. Il a le poil rougeatre, point de cornes,
aureilles pendantes, & le pied d'âne. La chair en est comme de boeuf.
Ils ont une certaine sorte de petitz Cerfs & Biches qu'ils appellent
_Seou-assous_, à poil long comme les chevres.
Mais ilz sont persecutes d'une male-bete, qu'ils appellent _Ianou-aré_
préque aussi haute & legere qu'un levrier, ressemblante assés à l'Once.
Elle est cruelle, & ne leur pardonne point si elle les peut attraper.
Ils en prennent quelquefois en des chausse-trappes, & les font mourir à
longs tourmens. Quant à leurs Crocodiles ilz ne sont point dangereux.
Leurs sangliers sont fort maigres & decharnez, & ont un groignement ou
cri effroyable. Mais il y a en eux une difformité étrange, c'est qu'ils
ont un trou au-dessus du dos par où ilz soufflent & respirent. Ces trois
sont les plus grans animaux du Bresil. Quant aux petits ils en ont de
sept ou huit sortes, de la chasse déquels ilz vivent, ensemble de chair
humaine: & sont meilleurs menagers que les nôtres. Car on ne les
sçauroit trouver au depourveu, ains ont toujours sur le _Boucan_ (d'est
une grille de bois assez haute, batie sur quatre fourches) quelque
venaison, ou poisson, ou chair d'homme: & de cela vivent joyeusement &
sans souci.
Mais comme nous recitons le bien, & les commoditez d'un païs, aussi en
faut-il rapporter les incommoditez, afin que chacun se conseille avant
qu'entreprendre le voyage. Il y a au Bresil certaine nature de vers qui
s'engendrent dans la terre & s'attachent aux pieds des hommes, cherchans
de là, les détrois des ongles & de la chair, & les jointures des piés &
mains & autres parties, où ilz se logent volontiers, & causent une
demangeaison violente. Les femmes prennent cet office de les denicher.
Mais c'est un plaisir de les voir ôter cette vermine quand elle se place
souz le prepuce, ou és parties secrettes d'entre elles. Ce qui est plus
frequent aux nouveaux arrivés par-dela, qu'à ceux qui en on desja pris
l'air, de la chair desquels ces insectes ne sont si frians.
Ces années dernieres, le sieur de Razilli Gentil-homme Norman a voulu
entreprendre ce faire une habitation en la riviere de Maragnon, qui ne
lui a pas bien reussi, pour ne luy avoir eté tenue les promesses qui lui
avoient eté faites. Là ils ont eté persecutés de semblable vermine
(aucuns disent que ce sont des pulcerons qui tombent avec la pluye,
ainsi que pardeça des grenouilles) & ne faut manquer de la nettoyer
chaque jour, car autrement penetrant dans la chair il y faudroit
appliquer le fer chaud. Là mesme y a des moucherons qui percent les
muids e vin, de sorte qu'il faut tenir la boisson en des vases de terre.
Le blé y est incontinent mangé de vermine: & y est la terre si
sablonneuse qu'on y entre un pié avant à chaque pas. Il se peut faire
que plus loin il y a de meilleur païs, mais les incommoditez des mouches
de nôtre Nouvelle-France ne sont rien au pris de celles-là: où
d'ailleurs les hommes sont plus humains & traitables, nullement
anthropophages, ne vivans que de ce que Dieu adonné à l'homme, sans
devorer leurs semblables. Aussi faut-il dire d'eux qu'ilz sont vrayement
Nobles, n'ayans aucune action qui ne soit genereuse, soit que l'on
considere la chasse, soit qu'on les employe à la Guerre, soit qu'on
vueille éplucher leurs actions domestiques, équelles les femmes
s'exercent à ce qui leur est propre, & les hommes à ce qui est des
armes, & autres choses à eux convenables et elles que nous avons dites,
ou dirons en son lieu. Mais ici on considerera que la plus grande part
du monde a vecu ainsi du commencement, & peu à peu les hommes se sont
civilisez lors qu'ilz se sont assemblés, & ont formé des republiques
pour vivre souz certaines loix, regle & police.