CHAP. XIX

_Des Vertus & Vices des Sauvages._

LA Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de loger sous un vil habit.

Les nations Septentrionales ont eté les dernieres civilisées. &

neantmoins avant cette civilité elles ont fait de grandes choses. Noz

Sauvages, quoy que nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent

és hommes civilisés. Car _Un chacun_ (dit Aristote) _dés sa naissance ha

en soy les principes & semences des vertus_. Prenant donc les quatre

Vertus per leurs chefs, nous trouverons qu'ils en participent beaucoup.

Car premierement pour ce qui est de la Force & du Courage, ils en ont

autant que pas une nation des Sauvages (je parle de noz Souriquois, &

leurs alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont toujours

contre vint Armouchiquois: non qu'ilz soient du tout sans crainte (chose

que le sus-allegué Aristote en ses Ethiques reproche aux anciens

Celtes-Gaullois, qui ne craignoient rien, ny les mouvemens de la terre,

ni les tempétes de la mer, disant que cela est le propre d'un étourdi)

mais avec le courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence leur donne

beaucoup d'avantage. Ilz craignent donc: mais c'est ce que tous les

hommes sages craignent, qui est la mort, laquelle est terrible &

redoutable, comme celle qui raffle tout où elle passe. Ilz craignent le

deshonneur, & le reproche, mais cette crainte est cousine germaine de la

Vertu. Ilz sont excités à bien faire par l'honneur, d'autant que celui

entre eux est toujours honoré, & s'acquert du renom, qui a fait quelque

bel exploit. Ayans ces choses à eux propres, ilz sont en la Mediocrité,

qui est le siege de la Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de Force

& Courage, imparfaite; qu'ils sont trop vindicatifs, & en cela mettent

leur souverain contentement, ce qui degenere à la brutalité. Mais ilz ne

sont seuls: car toutes ces nations tant qu'elles se peuvent étendre d'un

pole à l'autre, sont frappées de ce coin. La seule religion Chrétienne

les peut faire venir à la raison, comme elle fait aucunement entre nous

(je dy aucunement, pour ce que nous avons des hommes fort imparfaits

aussi bien que les Sauvages) & en la Chrétienté est ce bien que deux

Roys se guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi semblable en ce

regard aux anciens Fecialiens de Rome) met la paix entre eux, & compose

le different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on en vienne aux mains,

sinon quand tout est desesperé: Celui que je veux dire est le grand

Evéque de Rome dispensateur des secrets de Dieu, lequel en noz jours

nous a procuré le benefice de la paix de laquelle heureusement nous

jouissons, traitée à Vervin lieu de ma naissance, où je fis (aprés

icelle conclue & arretée) deux actions de graces en forme de Panegyrique

à Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis Cardinal de Florence, depuis

Pape Leon XI, imprimées à Paris.

La temperence est une autre vertue consistant en la Mediocrité és choses

qui concernent la volupté du corps: car pour ce qui regarde l'esprit

celuy n'est point appellé temperant ou intemperent, qui est poussé

d'ambition, ou de desir d'apprendre, ou qui passe les journées à

baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la temperance, ou

intemperance, ne vient point è toutes choses qui pourroient étre

sujettes à noz sens, si ce n'est par accident: comme à une couleur, à un

pourtrait, item à des fleurs & bonnes odeurs: item à des chansons &

auditions de harangues, ou comedies: mais bien à ce qui est sujet à

l'attouchement, & à ce que l'odorat recherche par des artifices, comme

au boire & manger, aux parfums, à l'acte Venerien, au jeu de paume, à la

lucte, à la course, & semblables. Or toutes ces choses dependent de la

volonté. Ce qu'étant, c'est à faire à l'homme à sçavoir commander à son

appetit.

Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez requises à la perfection de

cette Vertu. Car pour les viandes il faut confesser leur intemperance

quand ils ont dequoy, & mangent perpetuellement jusques à se lever la

nuit pour faire Tabagie. Mais attendu que pardeça plusieurs sont autant

vicieux qu'eux, je ne leur veux point étre rigoureux censeur. Quant aux

autres actions il n'y a rien plus à reprendre en eux qu'en nous: voire

je diray que moins, en ce qui est de l'acte Venerien, auquel ilz sont

peu addonnez: sans toutefois comprendre ceux de la Floride & païs

chauds, déquels nous avons parlé ci-dessus.

La liberalité est une vertu autant louable comme l'Avarice & la

Prodigalité ses collateraux sont blamables. Elle consiste à donner &

recevoir, mais plutot à donner en temps & lieu, & par occasion, sans

excés. Cette vertu est propre & bien-seante aux grans, qui sont comme

dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a mis entre leurs mains

pour en user liberalement, c'est à dire en élargir à celui qui n'en a

point: ne point étre excessif en dépense non necessaire, ny trop retenu

là où il faut montrer de la magnificence.

Nos sauvages sont louables en l'exercice de cette Vertu, selon leur

pauvreté. Car comme nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent

les uns les autres ilz se font des presens mutuels. Et quand il arrive

vers eux quelque _Sagamos_ François ilz luy font de méme, jettans à ses

piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie, qui sont toutes

leurs richesses. Et firent ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les

print point à son usage, ains les mit en magazin du sieur de Monts, pour

ne contrevenir au privilege à luy donné. Cette façon de faire dédits

Sauvages ne provient que d'une ame liberale, & qui a quelque chose de

bon. Et quoy qu'ilz soyent bien aises quand on leur rend la pareille, si

est-ce qu'ilz commencent la chance, & se mettent en hazard de perdre

leur marchandise. Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus qu'eux,

c'est à dire, qui donne si ce n'est en intention de recevoir: Le Poëte

dit:

_Nemo suas gratis perdere vellet opes._

Il n'y a personne qui donne à perte. Si un grand donne à un petit, c'est

pour en tirer du service. Méme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour

recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile. Et pour montrer

la galantise de nosdits Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers, &

se contentent de ce qu'on leur baille honnetement, meprisans & blamans

les façons de faire de noz mercadens qui barguignent une heure pour

marchander une peau de Castor: comme je vi étant à la riviere

Saint-Jehan, dont j'ay parlé ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier

jeune Marchant de Saint-Malo, _Mercateria_, qui est mot d'injure entre

eux emprunté des Basques, signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz

n'ont rien que d'honnéte & liberal en matiere de permutation. Et voyans

les façons de faire sordides de quelques uns des nôtres, ilz demandoient

quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient chercher en leur païs, disans

qu'ils ne vont point au nôtre: & que puis que nous sommes plus riches

qu'eux nous leur devrions bailler liberalement ce que nous avons.

De cette vertu nait en eux une Magnificence, laquelle ne peut paroitre,

& demeure cachée, mais ilz ne laissent d'en étre éguillonnez, faisant

tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis quand ilz les viennent

voir. Et vouloit bien _Membertou_ qu'on luy fit l'honneur de tirer nôtre

canon quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on faisoit cela aux

Capitaines François en tel cas, disant que cela luy étoit deu puis qu'il

étoit _Sagamos_. Et quand ses confreres le venoient voir il n'étoit pas

honteux de venir demander du vin pour leur faire bonne chere, & montrer

qu'il avoit du credit.

Ici se peut rapporter l'Hospitalité, de laquelle toutefois ayant parlé

ci-dessus, je renvoyeray le Lecteur au chapitre de la Tabagie, où je

leur donne la louange Gaulloise &Françoise en ce regard. Vray est qu'en

quelques endroits y en a qui sont amis du temps, prennent leur avantage

en la necessité, comme a eté remarqué au voyage de Laudonniere. Mais en

cela nous ne les sçaurions accuser que nous ne nous accusions aussi, qui

faisons de méme. Une chose diray-je qui regarde la pieté paternelle, que

les enfans ne sont point si maudits que de mepriser leurs pere & mere en

la vieillesse, ains leur pourvoient de chasse, comme les cigognes font

envers ceux qui les ont engendré. Chose qui est à la honte de beaucoup

de Chrétiens, qui se fachans de la trop longue vie de leurs peres &

meres, bien souvent les font depouiller devant qu'aller coucher, & les

laissent nuds.

Ils ont aussi la Mansuetude & Clemence en la victoire envers les femmes

& petits enfans de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais Ilz

demeurent leurs prisonniers pour les servir, selon le droit ancien de

servitude introduit par toutes les nations du monde de deça, contre la

liberté naturelle. Mais quant aux hommes de defense ilz ne pardonnent

point, ains en tuent tant qu'ils peuvent attraper.

Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune loy divine, ni humaine,

sinon celle que la Nature leur enseigne, qu'il ne faut point offenser

autrui. Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle chose arrive, le

_Sagamos_ fait le Hola, & fait raison à celui qui est offensé, baillant

quelques coups de baton au seditieux, ou le condamnant à faire des

presens à l'autre pour l'appaiser: qui est une petite forme de

seigneurie: en ces jouissans de felicité du premier âge lors que la

belle Astrée vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procés, ni auditoires

entre eux, ainsi que Pline dit des insulaires de la Taprobane, en quoy

il les repute particulierement heureux de n'étre tourmentez de cette

gratelle qui mange aujourd'hui nôtre France, & consomme les meilleures

familles. Je dis aujourd'hui: car souz les deux premieres familles de

noz Roys, & long temps souz la troisiéme, nous ne sçavions que c'étoit

des formalitez de procés, mais depuis que la Cour de Rome est venue en

Avignon nous les avons si bien apprises, que nous y sommes passez

maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit avantage d'étre exempts de

cette vermine. Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqué, il

est en danger de passer le pas. Car quand il sera tué personne ne

vengera sa mort. C'est la méme consideration du monde de deça. On fait

peu d'état de la vie & de l'honneur d'un homme qui n'a point de support.

Et quant à ceux qui sont de condition tant soit peu relevée, il est

impossible en France qu'ilz puissent éviter les procés: car (dit le

Proverbe) qui terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos

fort notable & veritable que me disoit autrefois Maitre Claude Picquaut

Procureur au Parlement de Paris, qu'en France il faut étre ou marteau,

ou enclume: il faut ou tourmenter autrui ou étre tourmenté.

Retournons à noz Sauvages. Un jour il y eut une prisonniere

Armouchiquoise, qui avoit fait evader un prisonnier de son païs, & afin

de passer chemin elle avoit derobé en la cabanne de _Membertou_ un fuzil

(car sans cela ilz ne font rien) & une hache. Ce que venu è la

cognoissance des Sauvages, ilz n'en voulurent point faire la justice

prés de nous, mais s'en allerent cabanner à quatre ou cinq lieuës loin

du Port-Royal, où elle fut tuée. Et pour-ce que c'étoit une femme, les

femmes & filles de noz Sauvages en firent l'execution.

_Kinibech'-coech'_ jeune fille de dix huit ans bien potelée, & belle,

lui bailla le premier coup à la gorge, qui fut d'un couteau: Une autre

fille de méme âge d'assez bonne grace, dite _Metembroech_, continue. Et

la fille de _Membertou_, que nous appellions _Membertou-ech'-coech'_,

acheva. Nous leur fimes une âpre reprimende de cette cruauté, dont elles

étoient tout honteuses, & n'osoient plus se montrer. Voila leur forme de

Justice.

Une autre fois un prisonnier & une prisonniere s'en allerent tout-à-fait

sans fuzil, ni aucune provision de viandes. Ce qui étoit de difficile

execution, pour la longueur du chemin, qui étoit de plus de cent lieuës

par terre, pour ce qu'il leur convenoit aller en cachette & se garder de

la rencontre de quelques Sauvages. Neantmoins ces pauvres creatures

depouillerent quelques arbres & firent un petit batteau d'écorce, dans

lequel ilz traverserent la Baye Françoise, qui est large de dix ou douze

lieuës, & gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal, d'où ilz se

sauverent en leur païs des Armouchiquois.

J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux qu'au fait de la

Chasse, & de la Pecherie, aymans aussi le travail de la Mer: paresseux à

tout autre exercice de peine, comme au labourage, & à noz metiers

mechaniques: méme à moudre du blé pour leur usage. Car quelquefois ilz

le feront plustot bouillir en grains, que de le moudre à force de bras.

Neantmoins si ne feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les

occuper à ce à quoy leur nature se porte, sans la forcer: comme

faisoient jadis les Lacedemoniens à la jeunesse de leur Republique.

Quant aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera plus aisé de

les arréter à la maison & les occuper à ce qu'on voudra. Quoy que ce

soit la Chasse n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc de quelle

façon ilz s'y comportent.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 259 / 303 题