_Des Vertus & Vices des Sauvages._
LA Vertu, comme la Sagesse, ne laisse pas de loger sous un vil habit.
Les nations Septentrionales ont eté les dernieres civilisées. &
neantmoins avant cette civilité elles ont fait de grandes choses. Noz
Sauvages, quoy que nuds, ne laissent d'avoir les Vertus qui se trouvent
és hommes civilisés. Car _Un chacun_ (dit Aristote) _dés sa naissance ha
en soy les principes & semences des vertus_. Prenant donc les quatre
Vertus per leurs chefs, nous trouverons qu'ils en participent beaucoup.
Car premierement pour ce qui est de la Force & du Courage, ils en ont
autant que pas une nation des Sauvages (je parle de noz Souriquois, &
leurs alliez) de maniere que dix d'entre eux se hazarderont toujours
contre vint Armouchiquois: non qu'ilz soient du tout sans crainte (chose
que le sus-allegué Aristote en ses Ethiques reproche aux anciens
Celtes-Gaullois, qui ne craignoient rien, ny les mouvemens de la terre,
ni les tempétes de la mer, disant que cela est le propre d'un étourdi)
mais avec le courage qu'ils ont, ils estiment que la prudence leur donne
beaucoup d'avantage. Ilz craignent donc: mais c'est ce que tous les
hommes sages craignent, qui est la mort, laquelle est terrible &
redoutable, comme celle qui raffle tout où elle passe. Ilz craignent le
deshonneur, & le reproche, mais cette crainte est cousine germaine de la
Vertu. Ilz sont excités à bien faire par l'honneur, d'autant que celui
entre eux est toujours honoré, & s'acquert du renom, qui a fait quelque
bel exploit. Ayans ces choses à eux propres, ilz sont en la Mediocrité,
qui est le siege de la Vertu. Un point rend en eux cette Vertu de Force
& Courage, imparfaite; qu'ils sont trop vindicatifs, & en cela mettent
leur souverain contentement, ce qui degenere à la brutalité. Mais ilz ne
sont seuls: car toutes ces nations tant qu'elles se peuvent étendre d'un
pole à l'autre, sont frappées de ce coin. La seule religion Chrétienne
les peut faire venir à la raison, comme elle fait aucunement entre nous
(je dy aucunement, pour ce que nous avons des hommes fort imparfaits
aussi bien que les Sauvages) & en la Chrétienté est ce bien que deux
Roys se guerroyans, il y a un Pere commun, qui (quasi semblable en ce
regard aux anciens Fecialiens de Rome) met la paix entre eux, & compose
le different, s'il y a moyen, ne permettant qu'on en vienne aux mains,
sinon quand tout est desesperé: Celui que je veux dire est le grand
Evéque de Rome dispensateur des secrets de Dieu, lequel en noz jours
nous a procuré le benefice de la paix de laquelle heureusement nous
jouissons, traitée à Vervin lieu de ma naissance, où je fis (aprés
icelle conclue & arretée) deux actions de graces en forme de Panegyrique
à Monseigneur le Legat Alexandre de Mecicis Cardinal de Florence, depuis
Pape Leon XI, imprimées à Paris.
La temperence est une autre vertue consistant en la Mediocrité és choses
qui concernent la volupté du corps: car pour ce qui regarde l'esprit
celuy n'est point appellé temperant ou intemperent, qui est poussé
d'ambition, ou de desir d'apprendre, ou qui passe les journées à
baguenauder. Et pour ce qui est du corporel la temperance, ou
intemperance, ne vient point è toutes choses qui pourroient étre
sujettes à noz sens, si ce n'est par accident: comme à une couleur, à un
pourtrait, item à des fleurs & bonnes odeurs: item à des chansons &
auditions de harangues, ou comedies: mais bien à ce qui est sujet à
l'attouchement, & à ce que l'odorat recherche par des artifices, comme
au boire & manger, aux parfums, à l'acte Venerien, au jeu de paume, à la
lucte, à la course, & semblables. Or toutes ces choses dependent de la
volonté. Ce qu'étant, c'est à faire à l'homme à sçavoir commander à son
appetit.
Noz Sauvages n'ont point toutes les qualitez requises à la perfection de
cette Vertu. Car pour les viandes il faut confesser leur intemperance
quand ils ont dequoy, & mangent perpetuellement jusques à se lever la
nuit pour faire Tabagie. Mais attendu que pardeça plusieurs sont autant
vicieux qu'eux, je ne leur veux point étre rigoureux censeur. Quant aux
autres actions il n'y a rien plus à reprendre en eux qu'en nous: voire
je diray que moins, en ce qui est de l'acte Venerien, auquel ilz sont
peu addonnez: sans toutefois comprendre ceux de la Floride & païs
chauds, déquels nous avons parlé ci-dessus.
La liberalité est une vertu autant louable comme l'Avarice & la
Prodigalité ses collateraux sont blamables. Elle consiste à donner &
recevoir, mais plutot à donner en temps & lieu, & par occasion, sans
excés. Cette vertu est propre & bien-seante aux grans, qui sont comme
dispensateurs des biens de la terre, que Dieu a mis entre leurs mains
pour en user liberalement, c'est à dire en élargir à celui qui n'en a
point: ne point étre excessif en dépense non necessaire, ny trop retenu
là où il faut montrer de la magnificence.
Nos sauvages sont louables en l'exercice de cette Vertu, selon leur
pauvreté. Car comme nous avons quelquefois dit, quand ilz se visitent
les uns les autres ilz se font des presens mutuels. Et quand il arrive
vers eux quelque _Sagamos_ François ilz luy font de méme, jettans à ses
piez quelque pacquet de Castors, ou autre pelleterie, qui sont toutes
leurs richesses. Et firent ainsi au sieur de Poutrincourt mais il ne les
print point à son usage, ains les mit en magazin du sieur de Monts, pour
ne contrevenir au privilege à luy donné. Cette façon de faire dédits
Sauvages ne provient que d'une ame liberale, & qui a quelque chose de
bon. Et quoy qu'ilz soyent bien aises quand on leur rend la pareille, si
est-ce qu'ilz commencent la chance, & se mettent en hazard de perdre
leur marchandise. Et puis, qui est-ce d'entre nous qui fait plus qu'eux,
c'est à dire, qui donne si ce n'est en intention de recevoir: Le Poëte
dit:
_Nemo suas gratis perdere vellet opes._
Il n'y a personne qui donne à perte. Si un grand donne à un petit, c'est
pour en tirer du service. Méme ce qui se donne aux pauvres, c'est pour
recevoir le centuple, selon la promesse de l'Evangile. Et pour montrer
la galantise de nosdits Sauvages, ilz ne marchandent point volontiers, &
se contentent de ce qu'on leur baille honnetement, meprisans & blamans
les façons de faire de noz mercadens qui barguignent une heure pour
marchander une peau de Castor: comme je vi étant à la riviere
Saint-Jehan, dont j'ay parlé ci-dessus, qu'ils appelloient Chevalier
jeune Marchant de Saint-Malo, _Mercateria_, qui est mot d'injure entre
eux emprunté des Basques, signifiant comme un racque-de-naze. Bref ilz
n'ont rien que d'honnéte & liberal en matiere de permutation. Et voyans
les façons de faire sordides de quelques uns des nôtres, ilz demandoient
quelque fois qu'est-ce qu'ilz venoient chercher en leur païs, disans
qu'ils ne vont point au nôtre: & que puis que nous sommes plus riches
qu'eux nous leur devrions bailler liberalement ce que nous avons.
De cette vertu nait en eux une Magnificence, laquelle ne peut paroitre,
& demeure cachée, mais ilz ne laissent d'en étre éguillonnez, faisant
tout ce qu'ilz peuvent pour recevoir leurs amis quand ilz les viennent
voir. Et vouloit bien _Membertou_ qu'on luy fit l'honneur de tirer nôtre
canon quand il arrivoit, pource qu'il voyoit qu'on faisoit cela aux
Capitaines François en tel cas, disant que cela luy étoit deu puis qu'il
étoit _Sagamos_. Et quand ses confreres le venoient voir il n'étoit pas
honteux de venir demander du vin pour leur faire bonne chere, & montrer
qu'il avoit du credit.
Ici se peut rapporter l'Hospitalité, de laquelle toutefois ayant parlé
ci-dessus, je renvoyeray le Lecteur au chapitre de la Tabagie, où je
leur donne la louange Gaulloise &Françoise en ce regard. Vray est qu'en
quelques endroits y en a qui sont amis du temps, prennent leur avantage
en la necessité, comme a eté remarqué au voyage de Laudonniere. Mais en
cela nous ne les sçaurions accuser que nous ne nous accusions aussi, qui
faisons de méme. Une chose diray-je qui regarde la pieté paternelle, que
les enfans ne sont point si maudits que de mepriser leurs pere & mere en
la vieillesse, ains leur pourvoient de chasse, comme les cigognes font
envers ceux qui les ont engendré. Chose qui est à la honte de beaucoup
de Chrétiens, qui se fachans de la trop longue vie de leurs peres &
meres, bien souvent les font depouiller devant qu'aller coucher, & les
laissent nuds.
Ils ont aussi la Mansuetude & Clemence en la victoire envers les femmes
& petits enfans de leurs ennemis, auquel ilz sauvent la vie, mais Ilz
demeurent leurs prisonniers pour les servir, selon le droit ancien de
servitude introduit par toutes les nations du monde de deça, contre la
liberté naturelle. Mais quant aux hommes de defense ilz ne pardonnent
point, ains en tuent tant qu'ils peuvent attraper.
Pour ce qui est de la justice ilz n'ont aucune loy divine, ni humaine,
sinon celle que la Nature leur enseigne, qu'il ne faut point offenser
autrui. Aussi n'ont-ilz gueres de quereles. Et si telle chose arrive, le
_Sagamos_ fait le Hola, & fait raison à celui qui est offensé, baillant
quelques coups de baton au seditieux, ou le condamnant à faire des
presens à l'autre pour l'appaiser: qui est une petite forme de
seigneurie: en ces jouissans de felicité du premier âge lors que la
belle Astrée vivoit parmi les hommes. Il n'y a ny procés, ni auditoires
entre eux, ainsi que Pline dit des insulaires de la Taprobane, en quoy
il les repute particulierement heureux de n'étre tourmentez de cette
gratelle qui mange aujourd'hui nôtre France, & consomme les meilleures
familles. Je dis aujourd'hui: car souz les deux premieres familles de
noz Roys, & long temps souz la troisiéme, nous ne sçavions que c'étoit
des formalitez de procés, mais depuis que la Cour de Rome est venue en
Avignon nous les avons si bien apprises, que nous y sommes passez
maitres. Noz Sauvages donc n'ont un petit avantage d'étre exempts de
cette vermine. Que si c'est un de leurs prisonniers qui a delinqué, il
est en danger de passer le pas. Car quand il sera tué personne ne
vengera sa mort. C'est la méme consideration du monde de deça. On fait
peu d'état de la vie & de l'honneur d'un homme qui n'a point de support.
Et quant à ceux qui sont de condition tant soit peu relevée, il est
impossible en France qu'ilz puissent éviter les procés: car (dit le
Proverbe) qui terre a guerre a. Et me souvient en ce lieu d'un propos
fort notable & veritable que me disoit autrefois Maitre Claude Picquaut
Procureur au Parlement de Paris, qu'en France il faut étre ou marteau,
ou enclume: il faut ou tourmenter autrui ou étre tourmenté.
Retournons à noz Sauvages. Un jour il y eut une prisonniere
Armouchiquoise, qui avoit fait evader un prisonnier de son païs, & afin
de passer chemin elle avoit derobé en la cabanne de _Membertou_ un fuzil
(car sans cela ilz ne font rien) & une hache. Ce que venu è la
cognoissance des Sauvages, ilz n'en voulurent point faire la justice
prés de nous, mais s'en allerent cabanner à quatre ou cinq lieuës loin
du Port-Royal, où elle fut tuée. Et pour-ce que c'étoit une femme, les
femmes & filles de noz Sauvages en firent l'execution.
_Kinibech'-coech'_ jeune fille de dix huit ans bien potelée, & belle,
lui bailla le premier coup à la gorge, qui fut d'un couteau: Une autre
fille de méme âge d'assez bonne grace, dite _Metembroech_, continue. Et
la fille de _Membertou_, que nous appellions _Membertou-ech'-coech'_,
acheva. Nous leur fimes une âpre reprimende de cette cruauté, dont elles
étoient tout honteuses, & n'osoient plus se montrer. Voila leur forme de
Justice.
Une autre fois un prisonnier & une prisonniere s'en allerent tout-à-fait
sans fuzil, ni aucune provision de viandes. Ce qui étoit de difficile
execution, pour la longueur du chemin, qui étoit de plus de cent lieuës
par terre, pour ce qu'il leur convenoit aller en cachette & se garder de
la rencontre de quelques Sauvages. Neantmoins ces pauvres creatures
depouillerent quelques arbres & firent un petit batteau d'écorce, dans
lequel ilz traverserent la Baye Françoise, qui est large de dix ou douze
lieuës, & gaignerent l'autre terre opposite au Port-Royal, d'où ilz se
sauverent en leur païs des Armouchiquois.
J'ai dit en quelque endroit qu'ilz ne sont laborieux qu'au fait de la
Chasse, & de la Pecherie, aymans aussi le travail de la Mer: paresseux à
tout autre exercice de peine, comme au labourage, & à noz metiers
mechaniques: méme à moudre du blé pour leur usage. Car quelquefois ilz
le feront plustot bouillir en grains, que de le moudre à force de bras.
Neantmoins si ne feront-ilz pas inutils: car il y aura moyen de les
occuper à ce à quoy leur nature se porte, sans la forcer: comme
faisoient jadis les Lacedemoniens à la jeunesse de leur Republique.
Quant aux enfans n'ayans point encore pris de pli, il sera plus aisé de
les arréter à la maison & les occuper à ce qu'on voudra. Quoy que ce
soit la Chasse n'est pas mauvaise, ni la Pecherie. Voyons donc de quelle
façon ilz s'y comportent.