_De la Civilité._
IL ne faut attendre de nos Sauvages cette civilité que les Scribes &
Pharisiens requeroient és Disciples de nôtre Seigneur. Aussi leur
curiosité trop grande leur fit faire une réponse digne d'eux. Car ils
avoient introduit des ceremonies & coutumes en la Religion, qui
repugnoient au commandement de Dieu, léquelles ilz vouloient étroitement
étre observées, enseignans l'impieté souz le nom de pieté. Car si un
mauvais enfant bailloit au tronc que qui appartenoit à son pere, ou à sa
mere, ilz le justifoient (pour tirer ce profit) contre le commandement
de Dieu, qui a sur toutes choses recommandé aux enfans l'obeissance &
reverence envers ceux qui les ont mis au monde, qui sont l'image de
Dieu, lequel n'a que faire de nos biens, & n'a point agreable l'oblation
qui lui est faite du bien d'autrui. Or cette civilité dont parle
l'Evangile, regardoit le lavement des mains, lequel nôtre Seigneur ne
blame point sinon entant qu'à faute de l'avoir gardé ils en faisoient un
gros peché.
En ces manieres de civilitez je n'ay dequoy louer noz Sauvages, car ilz
ne se lavent point és repas s'ilz ne sont exorbitamment sales: & n'ayans
aucun usage de linge, quant ils ont les mains grasses ilz sont
contraints de les torcher à leurs cheveux, ou aux poils de leurs chiens.
De pousser dehors les mauvais vents de l'estomach, ilz n'en font
difficultez parmi les repas: comme ne font par deça plusieurs Allemans &
autres.
N'ayans les artifices de menuiserie, ilz dinent sur la grande table du
monde, étendans une peau là où ilz veulent manger, & sont assis en
terre. Les Turcs en font de méme. Noz vieux Gaullois n'étoient pas
mieux, léquelz Diodore dit avoir fait pareille chose, étendans à terre
des peaux de chiens, ou de loups, sur léquelles ilz dinoient à
soupoient, se faisans servir par des jeunes garsons. Les Allemans encore
plus rustiquement. Car ilz n'avoient pas tant de delicatesse que nôtre
nation, laquelle Cesar dit avoir en l'usage de mille choses par le moyen
des navigations de mer, dont ils accommodoient les peuples de civilité,
& plus d'humanité que les autres de leur nation, par la communication
des nôtres.
Quant aux caresses qu'ilz se font les uns aux autres arrivans de loin,
le recit est fort sommaire. Car plusieurs fois nous avons veu arriver
des Sauvages forains au Port-Royal, léquels descendus à terre, sans
discours s'en alloient droit à la cabane de _Membertou_, lè où ilz
s'asseoient, & se mettoient à pétuner, & aprés avoir bien petuné,
bailloient le petunoir au plus apparent, & delà consecutivement aux
autres: puis au bot de demie heure commençoient à parler. Quand ils
arrivoient chez nous, la salutation estoit _Ho, ho, ho_, & ainsi font
ordinairement: Mais de faire des reverences & baise-main, ilz ne se
conoissent point à cela, sinon quelques particuliers qui s'efforcent de
se conformer à nous, & ne nous venoient gueres voir sans chapeau, afin
de nous saluer par une action plus solennelle.
Les Floridiens ne font aucune entreprise, qu'ilz n'assemblent par
plusieurs fois leur Conseil: & en ces assemblées ilz se saluent quant
ils arrivent. Le _Paraousti_ (que Laudonniere appelle Roy) se met seul
sur un siege qui est plus haut que les autres: là où les uns aprés les
autres le viennent saluer, & commencent les plus anciens leur salut,
haussans les deux mains par deux fois à la hauteur de leur visage,
disans _Ha, he, ya, ha, ha_, & les autres répondent _Ha, ha_. Et
s'asseoient chacun sur des sieges qui sont tout à lentour de la maison
du Conseil.
Or soit que la salutation _Ho, ho_, signifie quelque chose, ou non (car
je n'y sçay aucune signification particuliere) c'est toutefois une
salutation de joye, & la seule voix _Ho, ho_, ne se peut faire que ce ne
soit quasi en riant, témoignans par là qu'ilz sont joyeux de voir leurs
amis. Les Grecs n'ont jamais eu autre chose en leurs salutations qu'un
témoignage de joye avec leur [Grec: chyre], qui signifie _Soyez joyeux_:
ce que Platon ne trouvant bon étoit d'avis qu'il vaudroit mieux dire
[Grec: sophrones], _soyez sage_. Les Latins ont eu leur _Ave_, qui est
un souhait de bon-heur: quelquefois aussi _Salve_, qui est un desir de
santé à celui qu'on salue: & ne sçay à quel propos on nous a fourré ce
mot parmi noz prieres. Les Hebrieux avoient le Verbe [Hebreu:
_Shchlam_], que est un mot de paix & de salût. Suivant quoy nôtre
Sauveur commanda à ses Apôtres de saluer les maisons où ils entreroient,
c'est à dire (selon l'interpretation de la version ordinaire) de leur
annoncer la pais: laquelle salutation de paix étoit dés les premier
siecles parmi le peuple de Dieu. Car il est écrit que Jetro beau-pere de
Moyse venant se conjouir avec lui des graces que Dieu lui avoit fait & à
son peuple par la delivrance du païs d'Ægypte, _Moyse sortit au-devant
de son Beau-pere, & s'étant prosterné, le baisa: & se saluerent l'un
l'autre en paroles de paix_. Nous autres disons _Dieu vous garde, Dieu
vous doint le bon-jour_. Item _Le bon soir_. Toutefois il y en a
plusieurs qui ignoramment disent, _Je vous donne le bon jour, le bon
soir_: Façon de parler que seroit mieux seante par desir & priere à Dieu
que cela soit. Les Anges ont quelquefois salué les hommes, comme celui
qui dit à Gedeon: _Tres-fort & vaillant homme, le Seigneur est avec
toy_, & celui qui dit à la Vierge mere de nôtre Sauveur: _Bien te soit
pleine de grace, le Seigneur est avec toy_. Mais Dieu ne salue personne,
car c'est à lui à donner le salut, non point à le souhaiter par priere.
Les Payens avoient encore une civilité de saluer ceux qui éternuoient,
laquelle nous avons retenue d'eux. _Et l'Empereur Tibere homme le plus
triste du monde_ (ce dit Pline) _vouloit qu'on le saluât en éternuant,
encores qu'il fût en coche, & c. Toutes ces ceremonies & institutions_
(dit le méme) _sont venues de l'opinion de ceux qui estiment les Dieux
assister à nos affaires_. De ces paroles se peut aisément conjecturer
que les salutations des Payens étoient prieres & voeux de santé, ou
autre bon-heur, qu'ilz faisoient aux Dieux.
Et comme ilz faisoient telles choses aux rencontres, aussi avoient-ilz
le mot _Vale_ (portez-vous bien: soyez sain) à la departie: mémes aux
lettres missives, léquelles aussi ilz commençoient par ces mots: _Si
vous vous portez bien, cela va bien: je me porte bien_. Mais Seneque dit
que cette bonne coutume faillit de son temps: comme entre nous, c'est
aujourd'hui écrire en villageois de mettre au bout d'une lettre missive,
_Je prie Dieu qu'il vous tienne en santé_: qui étoit une façon sainte &
Chrétienne par le passé. Au lieu de ce _Vale_, qui se trouve souvent en
l'Ecriture sainte, nos disons en nôtre langage, _A Dieu_, desirans non
seulement santé à nôtre ami, mais aussi que Dieu soit sa garde.
Les Chinois (qui sur tous les peuples du monde sont ceremonieux) n'ont
aucun mot significatif en leurs salutations, disans seulement _Zin,
Zin_, à la rencontre, qui ne signifie rien: ains est un mot de civilité.
Et comme la robbe longue à larges manches, est leur vétement ordinaire;
ayans les bras croisés dans icelles, ilz les haussent & baissent
seulement, en disant leur _Zin, zin_, sans accollade ny baiser, ou
inclination des piés.
Or noz Sauvages n'ont aucune salutation pour la departie, sinon l'Adieu
qu'ils ont apris de nous. Moins encore ont-ils l'usage du baiser soit en
l'action de l'amour, soit à l'arrivée, ou au partir de quelque lieu,
soit à rendre honneur par l'inferieur au superieur, comme c'étoit la
coutume és siecles plus vieux, ainsi que nous le voyons en l'histoire de
la Genese, où le Roy Pharaon dit à Joseph: _Tu seras sur ma maison, &
tout mon peuple te baisera la bouche_. Et au Psalme deuxiéme: _Baisez le
Fils de peur qu'il ne se courrouce, &c_. qui est une façon d'homage
gardée méme envers noz Rois, comme a observé le sieur du Tillet en son
Recueil des maisons de France. Le mesme se remarque en l'histoire de la
passion où le traitre Judas baisa son maistre nôtre Sauveur en signe
d'honneur. Ce qui a esté suivi envers plusieurs Empereurs Romains, comme
on peut voir és Memoires de Capitolin, Ammian Marcelin, & au Panegyrie
de Trajan, où est remarqué que Maximin le jeune étoit superbe és
salutations, donnant les mains à baiser, & permettant qu'on lui baisat
les genoux, voire les piés. Ce que Maximin l'ainé n'avoit oncques voulu
souffrir, disant: _Ja les Dieux ne permettent qu'aucun homme de franche
condition ne baise les piés_. Car il n'y avoit que les esclaves qui
fissent cette submission. Et à ce propos Sallian Evéque de Marseille
écrivant à Hypatius: _Si tu ne peux_ (dit il) _à-cause de ton absence
baiser des lévres les piés de tes pere & mere, baise-les au moins par
desir & prieres comme esclave: baise-leur les mains comme nourrissonne:
baise-leur la bouche comme fille_.
Tertullian grand censeur des abus met entre les actes d'idolatrie
beaucoup de choses moindres que tels baise-piés, disant que _c'est
idolatrie tout ce qui s'éleve outre la mesure de l'honneur humain à la
ressemblance de la hautesse divine. Car certes_ (adjoute-il)
_l'inclination de la teste n'est point deue à la chair, ni au sang, mais
à Dieu seul_. Plusieurs Princes d'aujourd'hui se font servir à genoux.
Mais le grand Seigneur Empereur des Turcs ne souffre point
d'agenouillemens devant soy, disant qu'il faut laisser ce devoir à Dieu,
auquel on ne peut rendre davantage: ains se contente d'une humble
submission de téte, la main la poitrine. Ce qui étoit l'adoration de
laquelle est parlé en la version vulgaire de la bible, quant on faisoit
la reverence au Roy, ou le Roy la faisoit è autrui: ainsi qu'il est
escrit de Salomon qu'il adora sa mere Bersabée.
Mais je laisse ceci pour revenir à noz baisers salutatoires, déquels les
Payens anciens usoient aussi bien à la departie, comme à l'arrivée,
ainsi que nous pouvons recuillir de Suetone en la vie de Neron, là où il
dit que _ni arrivant, ni s'en allant, il ne daigna oncq donner un baiser
à aucun_. C'a eté aussi une coutume fort ancienne & authorisée par la
Nature de se baiser entre les amourettes, dequoy méme font mention les
loix Imperiales. Mais noz Sauvages étoient, je pense brutaux avant la
venue des François en leur contrées: car ilz n'avoient l'usage de ce
doux mile que succent les amans sur les levres de leurs maistresses,
quant ilz se mettent à colombiner & preparer la Nature à rendre les
offrandes de l'amour sur l'autel de Cyris. Neantmoins s'il faut
conclurre ce discours par son commencement, ilz sont louables en
l'obeissance qu'ilz rendent aux peres & aux meres, aux commandemens
déquels ils obeissent, les nourrissent en leur vieillesse, & les
defendent contre leurs ennemis. Et ici (chose malheureuse) on voit
souvent des procés des enfans contre les peres: on voit des livres
publiez. _De la puissance paternelle_, sur ce que les enfans se derobent
de leur obeissance. Acte indigne d'enfans Chrétiens, auquels on peut
approprier le propos de _Turnus Herdonius_ recité en Tite Live, disant
que _nulle plus brieve conoissance de cause & expedition ne peut étre
que celle d'entre le pere & le fils, dont les differens se peuvent
vuider à peu de paroles. S'il n'obeit à son pere, sans aucune doute
malheur lui aviendra_. Et la parole de Dieu qui foudroye, dit: _Maudit
celui qui n'honore son pere & sa mere, & tout le peuple dira, Amen._