_Des Exercices des femmes._
LA femme dés le commencement a eté baillée à l'homme non seulement pour
l'aider & assister, mais aussi pour étre le receptacle de la generation.
Le premier exercice donc que je lui veux donner aprés qu'elle est
mariée, c'est de faire des beaux enfans, & assister son mary en cet
oeuvre: car ceci est la fin du mariage. Et pour-ce fort bien & à propos
est elle appellée _Nekeve_ en Hebrieux, c'est à dire _percée_, pour-ce
qu'il faut qu'elle soit percée si elle veut imiter la Terre nôtre
commune mere, laquelle au renouveau desireuse de produire des fruits,
ouvre son sein pour recevoir les pluies & rousées que le ciel verse
dessus elle. Or, je trouve que cet exercice sera fort requis à ceux qui
voudront habiter la Nouvelle-France, pour y produire force creatures qui
chantent les louanges de Dieu. Il y a de la terra assez pour les
nourrir, moyennant qu'ilz veuillent travailler: & ne sera leur condition
si miserable qu'elle est à plusieurs pardeça, qui cherchent à s'occuper,
& ne trouvent point: & aprés qu'ilz trouvent, bien souvent leur travail
est ingrat. Mais là, celui qui voudra prendre plaisir, & comme se jouer
à un doux travail, il sera asseuré de vivre sans servitude & que ses
enfans feront mieux que lui. Voila donc le premier exercice de la femme
que de travailler à la generation, qui est un oeuvre si beau & si
meritoire, que le grand Apôtre saint Paul, pour consoler ce sexe de sa
peine & de ses douleurs, a dit, _que la femme sera sauvée par la
generation des enfans, s'ilz demeurent en foy, & dilection, &
sanctification, avec sobrieté_, c'est à dire, si elle les instruit en
telle sorte qu'on reconoisse la pieté de la mere par la bonne nourriture
des enfans.
Ce premier & principal article deduit, venons aux autres. Noz femmes
Sauvages aprés avoir produit les fruits de cet exercice, par je ne sçay
quelle pratique font (sans loy) ce qui toit commandé en la loy de Moyse
touchant la purification. Car elles se cabannent à part & n'ont
connoissance de leurs maris de trente, voire quarante jours: pendant
léquels neantmoins elles ne laissent d'aller deça & delà où elles ont
affaire, portant leurs enfans avec elles, & en ayans le soin.
J'ay dit au chapitre de la Tabagie qu'entre les Sauvages les femmes ne
sont point en si bonne condition qu'anciennement entre les Gaullois &
Allemans. Car (au rapport méme de Jacques Quartier) elles travaillent
plus que les hommes, dit-il soit en la pecherie, soit au labour, ou
autre chose. Et neantmoins elles ne sont point forcées, ni tourmentées,
mais elles ne font ni en leurs Tabagies, ni en leurs conseils, & font
les oeuvres serviles, à faute de serviteurs. S'il y a quelque chasse
morte, elles la vont dépouiller & querir, y eust-il trois lieuës, & faut
qu'elles la trouvent à la seule circonstance du lieu qui leur sera
representé de paroles. Ceux qui ont des prisonniers les employent aussi
à cela, & autres labeurs, comme à aller querir du bois avec leurs
femmes: qui est une folie à eux d'aller querir du bois sec & pourri bien
loin pour eux chauffer, encores qu'ilz soient en pleine forét. Vray est
qu'ilz se fachent de la fumée ce qui peut étre cause de cela.
Pour ce qui est de leurs menus exercices, quant l'Hiver vient elles
preparent ce qui est necessaire pour s'opposer à ce rigoureux
adversaire, & font des nattes de jonc dont elles garnissent leurs
cabannes, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement,
mémes baillans des couleurs à leurs joncs elles y font des compartimens
d'ouvrages semblables à ceux de noz jardiniers, avec telle mesure, qu'il
n'y a que redire. Et d'autant qu'il faut aussi vétir le corps elles
conroyent & addoucissent des peaux de Castors, d'Ellans, & autres, aussi
bien qu'on sçauroit faire ici. Si elles sont petites, elles en coudent
plusieurs ensemble, & font des manteaux, manches, bas de chausses, &
souliers, sur toutes léquelles choses elles font des ouvrages qui ont
fort bonne grace. Item elles font des Paniers de joncs, & de racines,
pour mettre leurs necessitez, du blé, des féves, des pois, de la chair,
du poisson, & autres. Des bourses aussi de cuir, sur léquelles elles
font des ouvrages dignes d'admiration avec du poie de Porc-epic coloré
de rouge, noir, blanc, & bleu, qui sont les couleurs qu'elles font, si
vives, que les nôtres ne semblent point en approcher. Elles s'exercent
aussi à faire des écuelles d'ecorces pour boire, & mettre leurs viandes,
qui sont fort belles selon la matiere. Item les écharpes, carquans, &
brasselets qu'elles & les hommes portent (lesquels ils appellent
_Matachia)_ sont de leurs ouvrages. Quand il faut depouiller des arbres
sur le Printemps, ou l'Eté, pour de l'écorce couvrir leurs maisons, ce
sont elles qui font cela: comme aussi elles travaillent à l'oeuvre des
Canots & petits bateaux quant il en faut faire: & au labourage de la
terre és païs où ilz s'y addonnent: en quoy elles prennent plus de peine
que les hommes, léquels trenchent du Gentil-homme, & ne pensent qu'à la
chasse ou à la guerre. Et nonobstant leurs travaux encore ayment elles
communement leurs maris plus que deça. Car on e'en voit point
entre-elles qui se remarient sur le tombeau d'iceux, c'est à dire
incontinent aprés leur decez, ains attendent un long temps. Et s'il a
eté tué elles ne mangeront point de chair, ny ne convoleront à secondes
nopces qu'elles n'en ayent veu la vengeance faite: témoignage de vray
amitié (qui se trouve rarement entre nous) & de pudicité tout ensemble.
Aussi avient-il peu souvent qu'ils ayent des divorces que volontaires.
Et s'ils étoient Chrétiens ce seroient des familles entre léquelles Dieu
se paliroit & demeureroit, comme il est bien-seant qu'il soit pour avoir
un parfait repos: or autrement ce n'est que tourment & tribulation que
le Mariage. Ce que les Hebrieux étans speculateurs & perquisiteurs és
choses saintes, par une subtile animadversion ont fort bien remarqué,
disant Aben Hezra qu'au nom de l'homme [Hébreu: Isch], & de la femme
[Hébreu: Ischa], le nom de Dieu [Hébreu: AH], Seigneur, est contenu: Et
si on ôte les deux lettres qui font ce nom de Dieu, il y demeurera ces
deux mots [Hébreux: Esch ve Esch] qui signifient _feu & feu_, c'est à
dire que Dieu ôté, ce n'est qu'angoisse, tribulation, amertume &
douleur.