CHAP XVII

_Des Exercices des femmes._

LA femme dés le commencement a eté baillée à l'homme non seulement pour

l'aider & assister, mais aussi pour étre le receptacle de la generation.

Le premier exercice donc que je lui veux donner aprés qu'elle est

mariée, c'est de faire des beaux enfans, & assister son mary en cet

oeuvre: car ceci est la fin du mariage. Et pour-ce fort bien & à propos

est elle appellée _Nekeve_ en Hebrieux, c'est à dire _percée_, pour-ce

qu'il faut qu'elle soit percée si elle veut imiter la Terre nôtre

commune mere, laquelle au renouveau desireuse de produire des fruits,

ouvre son sein pour recevoir les pluies & rousées que le ciel verse

dessus elle. Or, je trouve que cet exercice sera fort requis à ceux qui

voudront habiter la Nouvelle-France, pour y produire force creatures qui

chantent les louanges de Dieu. Il y a de la terra assez pour les

nourrir, moyennant qu'ilz veuillent travailler: & ne sera leur condition

si miserable qu'elle est à plusieurs pardeça, qui cherchent à s'occuper,

& ne trouvent point: & aprés qu'ilz trouvent, bien souvent leur travail

est ingrat. Mais là, celui qui voudra prendre plaisir, & comme se jouer

à un doux travail, il sera asseuré de vivre sans servitude & que ses

enfans feront mieux que lui. Voila donc le premier exercice de la femme

que de travailler à la generation, qui est un oeuvre si beau & si

meritoire, que le grand Apôtre saint Paul, pour consoler ce sexe de sa

peine & de ses douleurs, a dit, _que la femme sera sauvée par la

generation des enfans, s'ilz demeurent en foy, & dilection, &

sanctification, avec sobrieté_, c'est à dire, si elle les instruit en

telle sorte qu'on reconoisse la pieté de la mere par la bonne nourriture

des enfans.

Ce premier & principal article deduit, venons aux autres. Noz femmes

Sauvages aprés avoir produit les fruits de cet exercice, par je ne sçay

quelle pratique font (sans loy) ce qui toit commandé en la loy de Moyse

touchant la purification. Car elles se cabannent à part & n'ont

connoissance de leurs maris de trente, voire quarante jours: pendant

léquels neantmoins elles ne laissent d'aller deça & delà où elles ont

affaire, portant leurs enfans avec elles, & en ayans le soin.

J'ay dit au chapitre de la Tabagie qu'entre les Sauvages les femmes ne

sont point en si bonne condition qu'anciennement entre les Gaullois &

Allemans. Car (au rapport méme de Jacques Quartier) elles travaillent

plus que les hommes, dit-il soit en la pecherie, soit au labour, ou

autre chose. Et neantmoins elles ne sont point forcées, ni tourmentées,

mais elles ne font ni en leurs Tabagies, ni en leurs conseils, & font

les oeuvres serviles, à faute de serviteurs. S'il y a quelque chasse

morte, elles la vont dépouiller & querir, y eust-il trois lieuës, & faut

qu'elles la trouvent à la seule circonstance du lieu qui leur sera

representé de paroles. Ceux qui ont des prisonniers les employent aussi

à cela, & autres labeurs, comme à aller querir du bois avec leurs

femmes: qui est une folie à eux d'aller querir du bois sec & pourri bien

loin pour eux chauffer, encores qu'ilz soient en pleine forét. Vray est

qu'ilz se fachent de la fumée ce qui peut étre cause de cela.

Pour ce qui est de leurs menus exercices, quant l'Hiver vient elles

preparent ce qui est necessaire pour s'opposer à ce rigoureux

adversaire, & font des nattes de jonc dont elles garnissent leurs

cabannes, & d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement,

mémes baillans des couleurs à leurs joncs elles y font des compartimens

d'ouvrages semblables à ceux de noz jardiniers, avec telle mesure, qu'il

n'y a que redire. Et d'autant qu'il faut aussi vétir le corps elles

conroyent & addoucissent des peaux de Castors, d'Ellans, & autres, aussi

bien qu'on sçauroit faire ici. Si elles sont petites, elles en coudent

plusieurs ensemble, & font des manteaux, manches, bas de chausses, &

souliers, sur toutes léquelles choses elles font des ouvrages qui ont

fort bonne grace. Item elles font des Paniers de joncs, & de racines,

pour mettre leurs necessitez, du blé, des féves, des pois, de la chair,

du poisson, & autres. Des bourses aussi de cuir, sur léquelles elles

font des ouvrages dignes d'admiration avec du poie de Porc-epic coloré

de rouge, noir, blanc, & bleu, qui sont les couleurs qu'elles font, si

vives, que les nôtres ne semblent point en approcher. Elles s'exercent

aussi à faire des écuelles d'ecorces pour boire, & mettre leurs viandes,

qui sont fort belles selon la matiere. Item les écharpes, carquans, &

brasselets qu'elles & les hommes portent (lesquels ils appellent

_Matachia)_ sont de leurs ouvrages. Quand il faut depouiller des arbres

sur le Printemps, ou l'Eté, pour de l'écorce couvrir leurs maisons, ce

sont elles qui font cela: comme aussi elles travaillent à l'oeuvre des

Canots & petits bateaux quant il en faut faire: & au labourage de la

terre és païs où ilz s'y addonnent: en quoy elles prennent plus de peine

que les hommes, léquels trenchent du Gentil-homme, & ne pensent qu'à la

chasse ou à la guerre. Et nonobstant leurs travaux encore ayment elles

communement leurs maris plus que deça. Car on e'en voit point

entre-elles qui se remarient sur le tombeau d'iceux, c'est à dire

incontinent aprés leur decez, ains attendent un long temps. Et s'il a

eté tué elles ne mangeront point de chair, ny ne convoleront à secondes

nopces qu'elles n'en ayent veu la vengeance faite: témoignage de vray

amitié (qui se trouve rarement entre nous) & de pudicité tout ensemble.

Aussi avient-il peu souvent qu'ils ayent des divorces que volontaires.

Et s'ils étoient Chrétiens ce seroient des familles entre léquelles Dieu

se paliroit & demeureroit, comme il est bien-seant qu'il soit pour avoir

un parfait repos: or autrement ce n'est que tourment & tribulation que

le Mariage. Ce que les Hebrieux étans speculateurs & perquisiteurs és

choses saintes, par une subtile animadversion ont fort bien remarqué,

disant Aben Hezra qu'au nom de l'homme [Hébreu: Isch], & de la femme

[Hébreu: Ischa], le nom de Dieu [Hébreu: AH], Seigneur, est contenu: Et

si on ôte les deux lettres qui font ce nom de Dieu, il y demeurera ces

deux mots [Hébreux: Esch ve Esch] qui signifient _feu & feu_, c'est à

dire que Dieu ôté, ce n'est qu'angoisse, tribulation, amertume &

douleur.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 257 / 303 题