CHAP. XVI

_Exercices des hommes._

APRES la santé, parlons des exercices qui en sont suppors & protecteurs.

Noz Sauvages n'ont aucun exercice sordide, tout leur déduit étant ou la

Guerre ou la Chasse (déquelz nous parlerons à-part) ou faire les outilz

propres à cela (ainsi que Cesar témoigne des anciens Allemans) ou dance

(& de ce nous avons desja parlé) ou passer le temps au jeu. Ilz font

donc des arcs & fleches, arcs qui sont forts, & sans mignardise. Quant

aux fleches c'est chose digne d'etonnement comme ilz les peuvent faire

si longues, & si droites avec un couteau, voire avec une pierre tant

seulement là où ilz n'ont point de couteaux. Ilz les empennent de plumes

de queue d'Aigle, parce qu'elles sont fermes, & les font bien porter en

l'air: & lors qu'ils en ont faute ilz bailleront une peau de Castor,

voire deux, pour recouvrer une de ces queues. Pour la pointe, les

Sauvages qui ont le traffic avec les François, y mettent au bout des

fers qu'on leur porte. Mais les Armouchiquois, & autres plus éloignez

n'ont que des os faits en langue de serpent, ou des queues d'un certain

poisson appellé _Sicnau_, lequel poisson se trouve aussi en Virginia

souz le méme nom (du moins l'historien Anglois l'a écrit _Seekanauk_) Ce

poisson et comme une écrevisse logé dans une coquille fort dure, grande

comme une écuelle, au bout de laquelle est une pointe longue & fort

dure. Il a les yeux sur le dos, & est bons à manger.

Ilz font aussi des Masses de bois en forme de crosse, pour la guerre, &

des Pavois qui couvrent tout le corps, ainsi qu'avoient nos anciens

Gaullois. Quant aux carquois, c'est du métier des femmes.

Pour l'usage de la Pecherie, les Armouchiquois (qui ont le la chanve)

font des lignes à pecher, mais les nôtres qui n'ont aucune culture de

terre, en troquent avec les François, comme aussi des haims à appâter

les poissons: seulement ilz font avec des boyaux, des cordes d'arcs, &

des Raquettes qu'ilz s'attachent aux piez pour aller sur la nege à la

chasse.

Et d'autant que la necessité de la vie les contraint de changer souvent

de place, soit pour la pecherie (car chacun endroit ha ses poissons

particuliers, qui y viennent en certaine saison) ils ont besoin de

chevaux au changement pour porter leur bagage. Ces chevaux sont des

Canots & petites nasselles d'écorces, qui vont legerement au possible

sans voile. Là dedans changeans de lieu ilz mettent tout ce qu'ils ont,

femmes, enfans, chiens, chauderons, haches, matachiaz, arcs, fleches,

carquois, peaux, & couvertures de maisons. Ilz sont faits en telle sorte

qu'il ne faut point vaciller, ni se tenir droit, quand on est dedans,

ains étre accroupi, ou assis au fond, autrement la marchandise

renverseroit. Ilz sont larges de quatre piés ou environ, par le milieu,

& vont en appointissant par les extremitez, & la pointe relevée pour

commodement passer sur les vagues. J'ay dit qu'ilz les font d'ecorces

d'arbres, pour léquelles tenir en mesure, ilz les garnissent par-dedans

de demi cercles de bois de Cedre, bous fort soupple & obeïssant, dequoy

fut faite l'Arche de Noé. Et afin que l'eau n'entre point dedans, ils

enduisent les coutures (qui joignent lesdites écorces ensemble,

lesquelles ilz font de racines) avec de la gomme de sapins. Ils en font

aussi d'oziers fort proprement, léquels ils enduisent de la méme matiere

gluante de sapins: chose qui témoigne qu'ilz ne manquent point d'esprit

là où la necessité les presse.

Plusieurs nations de deça en ont eu de méme au temps passé. Si nous

recherchons l'Ecriture sainte nus trouverons que la mere de Moyse voyant

qu'elle ne pouvoit plus celer son enfant, _elle le mit dans un coffret_

(c'est à dire un petit Canot: car l'Arche de Noé & ce Coffret est un

méme mot, _Teva_, en Hebrieu) _fait de joncs, & l'enduisit de bitume &

de poix: puis mit l'enfant en icelui, & le posa en un rosier sur la rive

du fleuve_. Et le Prophete Esaie menaçant les Æthiopiens & Assyriens:

_Malheur_ (dit-il) _sur le païs qui envoye par mer des Ambassadeurs en

des vaisseaux de papier_ (ou joncs) _sur les eaux, disant: Allez

Messagers vitement, &c_. Les Ægyptiens voisins des Æthiopiens avoient au

temps de Jules Cæsar des vaisseaux de méme, c'est à sçavoir de papier,

qui est une écorce d'arbre, témoin Lucain en ce vers:

Consuitur bibula Memphitis cymba papyro.

Mais venons de l'Orient & Midi au Septentrion. Pline dit qu'anciennement

les Anglois & Ecossois alloient querir de l'étain en l'ile de _Mictis_

avec des canots d'oziers cousus en cuir. Solin en dit autant, & Isidore,

lequel appelle cette façon de canots _Carabue_ fait d'oziers & environné

de cuir de boeuf tout crud, duquel (ce dit-il) usent les pyrates Saxons,

qui avec ces instrumens sont legers à la fuite. Sidoine de Polignac

parlant des mémes Saxons dit:

_......cut pelle salum sulcare Brittannum_

_Ludus, & assute glaucum mare findere lembo._

Les Sauvages du Nort vers Labrador ont de certains petits canots long de

treze ou quatorze piez, & larges de deux, faits de cette façon tout

couvert de cuir, méme par-dessus, & n'y a qu'un trou au milieu où

l'homme se met à genoux, ayant la moitié du corps dehors, si bien qu'il

ne sçauroit perir, garnissant son vaisseau de vivre avant qu'y entrer.

J'ose croire que la fable des Syrenes vient de là, les lourdaus estimans

que ce fussent poissons à moitié hommes ou femmes, ainsi qu'on a feint

des Centaures pour avoir veu des hommes à cheval.

Les Armouchiquois, Virginiens, Floridiens, & Bresiliens font d'une autre

façon leurs canots (ou canoas). Car n'ayans ni haches, ni couteaux

(sinon quelques uns de cuivre) ilz brulent un grand arbre bien droit,

par le pié, & le font tomber, puis prennent la longueur qu'ilz desirent,

& se servent de feu au lieu de scie, grattans le bois brulé avec des

pierres: & pour le creusement du vaisseau ilz font encore de méme. Là

dedans ils se mettront demie douzaine d'hommes avec quelque bagage, &

feront de grans voyages. Mais de cette sorte ilz sont plus pesans que

les autres.

Or font-ils aussi des voyages par terre aussi bien que par mer, &

entreprendront (chose incroyable) d'aller vint, trente, & quarante

lieuës par les bois, sans rencontrer ni sentier, ni hôtellerie, & sans

porter aucuns vivres, fors du Petun, & un fusil, avec l'arc au poin, le

carquois sur le dos. Et nous en France sommes bien empechez quand nous

sommes tant soit peu égarez dans quelque grande forét. S'ilz sont

pressez de soif ils ont l'industrie de succer certains arbres, d'où

distille une douce & fort agreable liqueur, comme je l'ay experimenté

quelquefois.

Au païs de labeur, comme des Armouchiquois, & plus outre

continuellement, les hommes font de la poterie de terre en façon de

bonnet de nuit, dans quoy ils font cuire leurs viandes chair, poisson,

féves, blé, courges, &c. Noz Souriquois en faisoient aussi anciennement

à labouroient la terre, mais depuis que les François leur portent des

chauderons, des féves, pois biscuit, & autres mangeailles, ilz sont

devenus paresseux, & n'ont plus tenu conte de ces exercices. Mais quant

aux Armouchiquois qui n'ont encore aucun commerce avec nous, & ceux qui

sont plus éloignés, ilz cultivent la terre, l'engraissent avec des

coquillages, ils ont leurs familles distinctes, & leurs parterres

alentour, au contraire des anciens Allemans qui (ce dit Cæsar) n'avoient

aucun champ propre, & ne demeuroient plus d'un an en un lieu, ne vivans

préque que de laictage, chair, & fromage, leur étant chose trop

ennuieuse d'attendre un an de pié quoy pour recuillir une moisson. Ce

qui est aussi de l'humeur de noz Souriquois & Canadiens, léquels il faut

confesser n'étre point laborieux qu'à la chasse. Et quant aux

Armouchiquois, ilz doivent le fruit qu'ilz reçoivent de la terre à leurs

femmes, qui ont la peine de la cultiver, & ce avec un croc de bois,

comme j'ay dit ailleurs, étans employées à toutes oeuvres serviles. Et

par ainsi n'ont aucune commandement, ne font filer la quenouille à leurs

maris, & ne les envoyent au marché, comme en plusieurs provinces de

deça, & particulierement au païs de la jalousie.

Au regard du labourage des Floridiens, voici ce que Laudonniere en dit:

Ilz sement leur mil deux fois l'année, c'est à dire en Mars, &

en Juin, & tout en une méme terre. Ledit mil, depuis qu'il est

semé jusques à ce qu'il soit prét à cuillir, n'est que trois

mois. Les six autres mois ilz laissent reposer la terre. Ilz

recuillent aussi des belles citrouilles & de fort bonne féves.

Ilz ne fument point leur terre: seulement quand ilz veulent

semer, ilz mettent le feu dedans les les herbes qui sont creues

durant les six mois, & les font toutes bruler. Ilz labourent

leur terre d'un instrument de bois qui est fait comme une mare

ou houe large, dequoy l'on laboure les vignes en France: ilz

mettent deux grans de mil ensemble. Quant il faut ensemencer les

terres, le Roy commande à un des siens de faire tous les jours

assembler ses sujets pour se trouver au labeur, durant lequel le

Roy leur fait faire force breuvage duquel nous avons parlé. En

la saison que l'on recueille le mil, il est tout porté en la

maison publique, là où il est distribué à chacun selon sa

qualité. Ilz ne sement que ce qu'ilz pensent qui leur est

necessaire pour six mois, encore bien petitement: car durant

l'Hiver, ilz se retirent trois ou quatre mois de l'année dedans

les bois: là où ilz font de petites maisons de palmites pour se

tenir à couvert, & vivent là de gland, de poisson qu'ilz

pechent, d'huitres, de cerfs, poules d'Inde, & autres animaux

qu'ilz prennent.

Et puis qu'ils ont des villes & maisons, ou cabannes, je puis bien

encore mettre ceci entre leurs exercices. Quant aux villes ce sont

multitude de cabannes faites les unes en pyramides, les autres en forme

de toict, les autres comme des berceaux de jardin, environnées comme de

haute pallissades d'arbres joints l'un auprés de l'autre, ainsi que j'ay

representé la ville de _Hochelaga_ en ma Charte de la grande riviere de

_Canada_. Au surplus ne se faut étonner de cette face de ville qui

pourroit sembler chetive; veu que les plus belles de Moscovie ne sont

pas mieux fermées.

Les anciens Lacedemoniens ne vouloient point d'autres murailles que leur

courage & valeur. Avant le Deluge Cain edifia une ville qu'il nomma

_Henot_, mais il sentoit l'ire de Dieu qui le poursuivoit, & avoit perdu

toute asseurance. Les hommes n'avoient que des cabannes & pavillons,

comme il est écrit de Jabal fils de Hada, _qu'il fut pere des habitans

és tabernacles, & des pasteurs_. Aprés le Deluge on edifia la tour de

Babel, mais ce fut folie. Tacite décrivant les moeurs des Allemans, dit

que de son temps ilz n'avoient aucun usage ni de chaux, ni de tuilles.

Les Bretons Anglois encore moins. Noz Gaulois étoient alors dés

plusieurs siecles civilisez. Mais si furent-ilz long temps au

commencement sans autres habitations que de cabannes: & le premier Roy

Gaullois qui batit villes & maisons fut _Magnus_ lequel succeda à son

pere le sage _Samothes_ trois cens ans aprés le deluge, huit ans aprés

la nativité d'Abraham, & le cinquante-unieme du regne de _Ninus_, ce dit

Berose Chaldeen. Et nonobstant qu'ils eussent des edifices ilz

couchoient neantmoins à terre sur des peaux Comme noz Sauvages. Et comme

on imposoit anciennement des noms qui contenoient les qualités & gestes

des personnes, _Magnus_ fut ainsi appellé, pource qu'il fut le premier

edificateur. Car en langue Scythique & Rameniaque (d'où sont venus les

Gaullois peu aprés le Deluge) & en langue antique Gaulloise _Magnus_

signifie Edificateur, dit le méme autheur, & l'a fort bien remarqué

Jehan Annius de Viterbe: d'où viennent noz noms de villes _Rothomagnus

Neomagnus, Noviomagnus_. Philosophes Gaullois furent (avant les les

Druides) appelez Samocheens, comme rapporte Diogenes Laertius, lequel

confesse que la Philosophie a commencé par ceux que la vanité Gregoise a

appellé Barbares.

J'adjouteray ici pour exercice de noz Sauvages le jeu de hazard, à quoy

ilz s'affectionnent de telle façon, que quelquefois ilz jouent tout ce

qu'ilz ont, jusques à leurs femmes: & Jacques Quartier écrit le méme de

ceux de _Canada_ au temps qu'il y fut. Vray est que quant aux femme

jouées la delivrance n'en est pas aisée, & se moquent volontiers du

gaigneur en le montrant au doigt. Or quant à leur maniere de jeu je n'en

puis distinctement parler. Car étant pardela ne pensant point à écrire

ceci, je n'y ay pas pris garde. Ilz mettent quelque nombre de féves

colorées & peintes d'un coté, dans un plat: & ayans étendu une peau

contre terre, jouent là dessus, frappans du plat sur cette peau, & par

ce moyen les féves sautent en l'air, & ne tombent pas toutes de la part

qu'elles sont colorées, & en cela git le hazard: & selon la rencontre

ils ont certain nombre de tuyaux de joncs qu'ilz distribuent au gaigneur

pour faire le compte.

[Illustration]

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 256 / 303 题