_Exercices des hommes._
APRES la santé, parlons des exercices qui en sont suppors & protecteurs.
Noz Sauvages n'ont aucun exercice sordide, tout leur déduit étant ou la
Guerre ou la Chasse (déquelz nous parlerons à-part) ou faire les outilz
propres à cela (ainsi que Cesar témoigne des anciens Allemans) ou dance
(& de ce nous avons desja parlé) ou passer le temps au jeu. Ilz font
donc des arcs & fleches, arcs qui sont forts, & sans mignardise. Quant
aux fleches c'est chose digne d'etonnement comme ilz les peuvent faire
si longues, & si droites avec un couteau, voire avec une pierre tant
seulement là où ilz n'ont point de couteaux. Ilz les empennent de plumes
de queue d'Aigle, parce qu'elles sont fermes, & les font bien porter en
l'air: & lors qu'ils en ont faute ilz bailleront une peau de Castor,
voire deux, pour recouvrer une de ces queues. Pour la pointe, les
Sauvages qui ont le traffic avec les François, y mettent au bout des
fers qu'on leur porte. Mais les Armouchiquois, & autres plus éloignez
n'ont que des os faits en langue de serpent, ou des queues d'un certain
poisson appellé _Sicnau_, lequel poisson se trouve aussi en Virginia
souz le méme nom (du moins l'historien Anglois l'a écrit _Seekanauk_) Ce
poisson et comme une écrevisse logé dans une coquille fort dure, grande
comme une écuelle, au bout de laquelle est une pointe longue & fort
dure. Il a les yeux sur le dos, & est bons à manger.
Ilz font aussi des Masses de bois en forme de crosse, pour la guerre, &
des Pavois qui couvrent tout le corps, ainsi qu'avoient nos anciens
Gaullois. Quant aux carquois, c'est du métier des femmes.
Pour l'usage de la Pecherie, les Armouchiquois (qui ont le la chanve)
font des lignes à pecher, mais les nôtres qui n'ont aucune culture de
terre, en troquent avec les François, comme aussi des haims à appâter
les poissons: seulement ilz font avec des boyaux, des cordes d'arcs, &
des Raquettes qu'ilz s'attachent aux piez pour aller sur la nege à la
chasse.
Et d'autant que la necessité de la vie les contraint de changer souvent
de place, soit pour la pecherie (car chacun endroit ha ses poissons
particuliers, qui y viennent en certaine saison) ils ont besoin de
chevaux au changement pour porter leur bagage. Ces chevaux sont des
Canots & petites nasselles d'écorces, qui vont legerement au possible
sans voile. Là dedans changeans de lieu ilz mettent tout ce qu'ils ont,
femmes, enfans, chiens, chauderons, haches, matachiaz, arcs, fleches,
carquois, peaux, & couvertures de maisons. Ilz sont faits en telle sorte
qu'il ne faut point vaciller, ni se tenir droit, quand on est dedans,
ains étre accroupi, ou assis au fond, autrement la marchandise
renverseroit. Ilz sont larges de quatre piés ou environ, par le milieu,
& vont en appointissant par les extremitez, & la pointe relevée pour
commodement passer sur les vagues. J'ay dit qu'ilz les font d'ecorces
d'arbres, pour léquelles tenir en mesure, ilz les garnissent par-dedans
de demi cercles de bois de Cedre, bous fort soupple & obeïssant, dequoy
fut faite l'Arche de Noé. Et afin que l'eau n'entre point dedans, ils
enduisent les coutures (qui joignent lesdites écorces ensemble,
lesquelles ilz font de racines) avec de la gomme de sapins. Ils en font
aussi d'oziers fort proprement, léquels ils enduisent de la méme matiere
gluante de sapins: chose qui témoigne qu'ilz ne manquent point d'esprit
là où la necessité les presse.
Plusieurs nations de deça en ont eu de méme au temps passé. Si nous
recherchons l'Ecriture sainte nus trouverons que la mere de Moyse voyant
qu'elle ne pouvoit plus celer son enfant, _elle le mit dans un coffret_
(c'est à dire un petit Canot: car l'Arche de Noé & ce Coffret est un
méme mot, _Teva_, en Hebrieu) _fait de joncs, & l'enduisit de bitume &
de poix: puis mit l'enfant en icelui, & le posa en un rosier sur la rive
du fleuve_. Et le Prophete Esaie menaçant les Æthiopiens & Assyriens:
_Malheur_ (dit-il) _sur le païs qui envoye par mer des Ambassadeurs en
des vaisseaux de papier_ (ou joncs) _sur les eaux, disant: Allez
Messagers vitement, &c_. Les Ægyptiens voisins des Æthiopiens avoient au
temps de Jules Cæsar des vaisseaux de méme, c'est à sçavoir de papier,
qui est une écorce d'arbre, témoin Lucain en ce vers:
Consuitur bibula Memphitis cymba papyro.
Mais venons de l'Orient & Midi au Septentrion. Pline dit qu'anciennement
les Anglois & Ecossois alloient querir de l'étain en l'ile de _Mictis_
avec des canots d'oziers cousus en cuir. Solin en dit autant, & Isidore,
lequel appelle cette façon de canots _Carabue_ fait d'oziers & environné
de cuir de boeuf tout crud, duquel (ce dit-il) usent les pyrates Saxons,
qui avec ces instrumens sont legers à la fuite. Sidoine de Polignac
parlant des mémes Saxons dit:
_......cut pelle salum sulcare Brittannum_
_Ludus, & assute glaucum mare findere lembo._
Les Sauvages du Nort vers Labrador ont de certains petits canots long de
treze ou quatorze piez, & larges de deux, faits de cette façon tout
couvert de cuir, méme par-dessus, & n'y a qu'un trou au milieu où
l'homme se met à genoux, ayant la moitié du corps dehors, si bien qu'il
ne sçauroit perir, garnissant son vaisseau de vivre avant qu'y entrer.
J'ose croire que la fable des Syrenes vient de là, les lourdaus estimans
que ce fussent poissons à moitié hommes ou femmes, ainsi qu'on a feint
des Centaures pour avoir veu des hommes à cheval.
Les Armouchiquois, Virginiens, Floridiens, & Bresiliens font d'une autre
façon leurs canots (ou canoas). Car n'ayans ni haches, ni couteaux
(sinon quelques uns de cuivre) ilz brulent un grand arbre bien droit,
par le pié, & le font tomber, puis prennent la longueur qu'ilz desirent,
& se servent de feu au lieu de scie, grattans le bois brulé avec des
pierres: & pour le creusement du vaisseau ilz font encore de méme. Là
dedans ils se mettront demie douzaine d'hommes avec quelque bagage, &
feront de grans voyages. Mais de cette sorte ilz sont plus pesans que
les autres.
Or font-ils aussi des voyages par terre aussi bien que par mer, &
entreprendront (chose incroyable) d'aller vint, trente, & quarante
lieuës par les bois, sans rencontrer ni sentier, ni hôtellerie, & sans
porter aucuns vivres, fors du Petun, & un fusil, avec l'arc au poin, le
carquois sur le dos. Et nous en France sommes bien empechez quand nous
sommes tant soit peu égarez dans quelque grande forét. S'ilz sont
pressez de soif ils ont l'industrie de succer certains arbres, d'où
distille une douce & fort agreable liqueur, comme je l'ay experimenté
quelquefois.
Au païs de labeur, comme des Armouchiquois, & plus outre
continuellement, les hommes font de la poterie de terre en façon de
bonnet de nuit, dans quoy ils font cuire leurs viandes chair, poisson,
féves, blé, courges, &c. Noz Souriquois en faisoient aussi anciennement
à labouroient la terre, mais depuis que les François leur portent des
chauderons, des féves, pois biscuit, & autres mangeailles, ilz sont
devenus paresseux, & n'ont plus tenu conte de ces exercices. Mais quant
aux Armouchiquois qui n'ont encore aucun commerce avec nous, & ceux qui
sont plus éloignés, ilz cultivent la terre, l'engraissent avec des
coquillages, ils ont leurs familles distinctes, & leurs parterres
alentour, au contraire des anciens Allemans qui (ce dit Cæsar) n'avoient
aucun champ propre, & ne demeuroient plus d'un an en un lieu, ne vivans
préque que de laictage, chair, & fromage, leur étant chose trop
ennuieuse d'attendre un an de pié quoy pour recuillir une moisson. Ce
qui est aussi de l'humeur de noz Souriquois & Canadiens, léquels il faut
confesser n'étre point laborieux qu'à la chasse. Et quant aux
Armouchiquois, ilz doivent le fruit qu'ilz reçoivent de la terre à leurs
femmes, qui ont la peine de la cultiver, & ce avec un croc de bois,
comme j'ay dit ailleurs, étans employées à toutes oeuvres serviles. Et
par ainsi n'ont aucune commandement, ne font filer la quenouille à leurs
maris, & ne les envoyent au marché, comme en plusieurs provinces de
deça, & particulierement au païs de la jalousie.
Au regard du labourage des Floridiens, voici ce que Laudonniere en dit:
Ilz sement leur mil deux fois l'année, c'est à dire en Mars, &
en Juin, & tout en une méme terre. Ledit mil, depuis qu'il est
semé jusques à ce qu'il soit prét à cuillir, n'est que trois
mois. Les six autres mois ilz laissent reposer la terre. Ilz
recuillent aussi des belles citrouilles & de fort bonne féves.
Ilz ne fument point leur terre: seulement quand ilz veulent
semer, ilz mettent le feu dedans les les herbes qui sont creues
durant les six mois, & les font toutes bruler. Ilz labourent
leur terre d'un instrument de bois qui est fait comme une mare
ou houe large, dequoy l'on laboure les vignes en France: ilz
mettent deux grans de mil ensemble. Quant il faut ensemencer les
terres, le Roy commande à un des siens de faire tous les jours
assembler ses sujets pour se trouver au labeur, durant lequel le
Roy leur fait faire force breuvage duquel nous avons parlé. En
la saison que l'on recueille le mil, il est tout porté en la
maison publique, là où il est distribué à chacun selon sa
qualité. Ilz ne sement que ce qu'ilz pensent qui leur est
necessaire pour six mois, encore bien petitement: car durant
l'Hiver, ilz se retirent trois ou quatre mois de l'année dedans
les bois: là où ilz font de petites maisons de palmites pour se
tenir à couvert, & vivent là de gland, de poisson qu'ilz
pechent, d'huitres, de cerfs, poules d'Inde, & autres animaux
qu'ilz prennent.
Et puis qu'ils ont des villes & maisons, ou cabannes, je puis bien
encore mettre ceci entre leurs exercices. Quant aux villes ce sont
multitude de cabannes faites les unes en pyramides, les autres en forme
de toict, les autres comme des berceaux de jardin, environnées comme de
haute pallissades d'arbres joints l'un auprés de l'autre, ainsi que j'ay
representé la ville de _Hochelaga_ en ma Charte de la grande riviere de
_Canada_. Au surplus ne se faut étonner de cette face de ville qui
pourroit sembler chetive; veu que les plus belles de Moscovie ne sont
pas mieux fermées.
Les anciens Lacedemoniens ne vouloient point d'autres murailles que leur
courage & valeur. Avant le Deluge Cain edifia une ville qu'il nomma
_Henot_, mais il sentoit l'ire de Dieu qui le poursuivoit, & avoit perdu
toute asseurance. Les hommes n'avoient que des cabannes & pavillons,
comme il est écrit de Jabal fils de Hada, _qu'il fut pere des habitans
és tabernacles, & des pasteurs_. Aprés le Deluge on edifia la tour de
Babel, mais ce fut folie. Tacite décrivant les moeurs des Allemans, dit
que de son temps ilz n'avoient aucun usage ni de chaux, ni de tuilles.
Les Bretons Anglois encore moins. Noz Gaulois étoient alors dés
plusieurs siecles civilisez. Mais si furent-ilz long temps au
commencement sans autres habitations que de cabannes: & le premier Roy
Gaullois qui batit villes & maisons fut _Magnus_ lequel succeda à son
pere le sage _Samothes_ trois cens ans aprés le deluge, huit ans aprés
la nativité d'Abraham, & le cinquante-unieme du regne de _Ninus_, ce dit
Berose Chaldeen. Et nonobstant qu'ils eussent des edifices ilz
couchoient neantmoins à terre sur des peaux Comme noz Sauvages. Et comme
on imposoit anciennement des noms qui contenoient les qualités & gestes
des personnes, _Magnus_ fut ainsi appellé, pource qu'il fut le premier
edificateur. Car en langue Scythique & Rameniaque (d'où sont venus les
Gaullois peu aprés le Deluge) & en langue antique Gaulloise _Magnus_
signifie Edificateur, dit le méme autheur, & l'a fort bien remarqué
Jehan Annius de Viterbe: d'où viennent noz noms de villes _Rothomagnus
Neomagnus, Noviomagnus_. Philosophes Gaullois furent (avant les les
Druides) appelez Samocheens, comme rapporte Diogenes Laertius, lequel
confesse que la Philosophie a commencé par ceux que la vanité Gregoise a
appellé Barbares.
J'adjouteray ici pour exercice de noz Sauvages le jeu de hazard, à quoy
ilz s'affectionnent de telle façon, que quelquefois ilz jouent tout ce
qu'ilz ont, jusques à leurs femmes: & Jacques Quartier écrit le méme de
ceux de _Canada_ au temps qu'il y fut. Vray est que quant aux femme
jouées la delivrance n'en est pas aisée, & se moquent volontiers du
gaigneur en le montrant au doigt. Or quant à leur maniere de jeu je n'en
puis distinctement parler. Car étant pardela ne pensant point à écrire
ceci, je n'y ay pas pris garde. Ilz mettent quelque nombre de féves
colorées & peintes d'un coté, dans un plat: & ayans étendu une peau
contre terre, jouent là dessus, frappans du plat sur cette peau, & par
ce moyen les féves sautent en l'air, & ne tombent pas toutes de la part
qu'elles sont colorées, & en cela git le hazard: & selon la rencontre
ils ont certain nombre de tuyaux de joncs qu'ilz distribuent au gaigneur
pour faire le compte.
[Illustration]