_De la disposition corporele: & de la Medecine & Chirurgie._
NOUS avons dit au prochain chapitre que la danse est utile à la
conservation de la santé. C'est aussi l'un des sujets pourquoy noz
Sauvages s'y plaisent. Mais ils ont encore d'autres preservatifs, dont
ils usent souvent, c'est à sçavoir les sueurs, par léquelles ilz
previennent les maladies. Car ilz sont quelquefois touchez de cette
Phthisie de laquelles furent endommagez les gens du Capitaine Jacques
Quartier, & du sieur de Monts, ce qui toutefois est rare: & quand cela
vient ils ont eu ci-devant en _Canada_ l'arbre _Annedda_, (que j'appelle
l'arbre de vie, pour son excellence) duquel ilz se guerissoient & au
païs des Armouchiquois ils ont encore le Salsafras, & l'Esquine en la
Floride. Les Souriquois qui n'ont point ces sortes de bois usent de
sueurs que nous avons dit, & pour Medecins ils ont leurs _Aoutmoins_,
léquels à cet effect creusent dans terre, & font uns fosse qu'ilz
couvrent de bois, & de groz grez pardessus: puis y mettent le feu par un
conduit, & le boie étant brulé ilz font un berceau de perche, lequel ilz
couvrent de tout ce qu'ils ont de peaux & autres couvertures, si bien
que l'air n'y entre point jettent de l'eau sur lédits grez, & les
couvrent puis se mettent dans ledit berceau, & avec des battemens
_l'Autmoins_ chantant, & les autres disans (comme en leurs danses) _Het,
hét, het_, ilz se font suer. S'il arrive qu'ilz tombent en maladie (car
il faut en fin mourir) _l'Autmoin_ souffle avec des exorcismes, la
partie dolente, la leche & succe: & si cela n'est assez il donne la
seignée au patient en lui dechiquetant la chair avec le bout d'un
couteau, ou autre chose. Que s'ilz ne guerissent toujours il faut
considerer que les nôtres ne le font pas.
En la Floride ils ont leurs _Jarvars_, qui portent continuellement un
sac plein d'herbes & drogueries, qui sont la plus-part de verole: &
sufflent les parties dolentes jusques à en tirer le sang.
Les medecins des Bresiliens sont nommez _Pagés_ entre eux (ce ne sont
point leurs _Caraïbes_, ou devins) qui en sucçant, comme dessus,
s'efforcent de guerir les maladies. Mais ils en ont une incurable qu'ilz
nomment _Pians_, provenant de paillardise, laquelle neantmoins les
petits enfans ont quelquefois, ainsi que pardeça ceux qui sont pocquerez
de verole, ce qui leur vient (à mon avis) de la corruption des peres &
meres. Cette contagion se convertit en pustules plus larges que le
poulce, léquelles s'épandent par tout le corps, & jusques au visage, &
en étans touchés ils en portent les marques toute leur vie, plus laids
que des ladres, tant Bresiliens, que d'autre nation. Pour le traitement
du malade ilz ne lui donnent rien s'il ne demande, & sans s'en soucier
autrement ne laissent point de faire leurs bruits & tintamarres en sa
presence, beuvans, sautans, & chantans selon leur coutume.
Quant aux playes, les _Autmoins_ de nos Souriquois & leurs voisins les
lechent & succent, se servans du roignon de Castor, duquel ilz mettent
une rouelle sur la playe, & se consolide ainsi. Les vieux Allemans (dit
Tacite) n'ayant encor l'art de Chirurgie, en faisoient de méme: _Ilz
rapportent_ (ce fait-il) _leurs playes à leurs meres & à leurs femmes,
léquelles n'ont point d'effroy de les conter, ni de les succer: voire
leur portent à vivre au camp, & les exhortent à bien combattre: si bien
que quelquefois les armées branlantes ont eté remises par les prieres
des femmes, ouvrans leurs poitrines à leurs maris. Et depuis se sont
volontiers servi de leurs avis & conseils, auquels ils estiment qu'il y
a quelque chose de saint_.
Et comme entre les Chrétiens plusieurs ne se soucians de Dieu que par
benefice d'inventaire, cherchent la guerison de leurs playes par charmes
& l'aide des devins: ainsi entre noz Sauvages _l'Autmoin_ ayant quelque
blessé à penser interroge souvent son dæmon, pour sçavoir s'il guerira
ou non: & jamais n'a de reponse que par si (si tant est que le dæmon
parle à eux). Il y en a quelquefois qui font des cures incroyables comme
de guerir un qui auroit le bras coupé. Ce que toutefois je ne sçay si je
doy trouver étrange quand je considere ce qu'écrit le sieur de Busbeque
au discours se son ambassade en Turquie, Epitre quatriéme.
Approchans du Bude, le Bassa nous envoye au-devant quelques uns
de ses domestiques, avec plusieurs heraux & officiers: Mais
entre autre une belle troupe de jeunes hommes à cheval
remarquables à-cause de la nouveauté de leur equipage. Ils
avoient la téte découverte & rase, sur laquelle ils avoient fait
une longue taillade sanglante, & fourré diverses plumes
d'oiseaux dedans la playe, dont ruisseloit le pur sang: mais au
lieu d'en faire semblant ils marchoient à face riante, & la téte
levée. Devant moy cheminoient quelques pietons, l'un déquels
avoit les bras nuds, & sur les côtez: chacun déquelz bras au
dessus du coulde étoit percé d'outre en outre d'un couteau qui y
étoit. Un autre étoit decouvert depuis la téte jusques au
nombril, ayant la peau des reins tellement découpée haut & bas
en deux endroits qu'à-travers il avoit fait passer une masse
d'armes, qu'il portoit comme nous ferions un coutelas en
écharpe. J'en vis un autre lequel avoit fiché sur le sommet de
sa téte un fer de cheval avec plusieurs clous, & des si long
temps, que les clous s'étoient tellement prins & attachés à la
chair, qu'ilz ne bougeoient plus. Nous entrames en cette pompe
dans Bude, & fumes menés au logis du Bassa avec lequel je
traitay de mes affaires. Toute cette jeunesse peu soucieuse de
blessures étoit dans la basse cour du logis: & comme je
m'amusois à les regarder, le Bassa m'enquit & demanda ce qu'il
me sembloit: Tout bien, fis-je, excepté que ces gens là font de
la peau de leurs corps ce que je ne voudroy pas faire de ma
robbe: car j'essayeroy de la garder entiere. Le Bassa se print à
rire, & nous donna congé.
Noz Sauvages font bien quelquefois des épreuves de leur constance, mais
il faut confesser que ce n'est rien au pris de ceci. Car tout ce qu'ilz
font est de mettre des charbons ardans sur les bras, & laisser bruler le
cuir, de sorte que les marques y demeurent toujours: ce qu'ilz font
aussi en autres endroits du corps, & montrent ces marques pour dire
qu'ils ont grand courage. Mais l'ancien Mutius Scevola en avoit bien
fait davantage, rotissant courageusement son bras au feu aprés avoir
failli à tuer le Roy Porsenna. Si ceci étoit mon sujet je representeroy
les coutumes des Lacedæmoniens qui faisoient tous les ans une féte à
l'honneur de Diane, où les jeunes garçons s'éprouvoient à se fouetter:
Item la coutume des anciens Perses, léquels adorans le Soleil, qu'ils
appelloient _Mithra_, nul ne pouvoit étre receu à la confrairie qu'il
n'eût donné à conoitre sa constance par quatre-vintz sortes de tourmens,
du feu, de l'eau, du jeune, de la solitude, & autres.
Mais revenons à noz Medecins & Chirurgiens Sauvages. Jaçoit que le
nombre en soit petit, si est-ce que l'esperance de leur vie ne git point
du tout en ce metier. Car pour les maladies ordinaires elles sont si
rares pardela que le vers d'Ovide leur eut bien étre approprié:
_Si valeant homines ars tua Phoebe jacet:_
en disant _Si, pro Quia_. Aussi ces peuples vivent-ils un long âge, qui
est ordinairement de sept ou huit-vints ans. Et s'ils avoient noz
commoditez de vivre par prevoyance, & l'industrie de recuillir l'Eté
pour l'Hiver, je croy qu'ilz vivroient plus de trois cens ans. Ce qui se
peut conjecturer par le rapport que nous avoit fait ci-dessus d'un
vieillart en la Floride lequel avoit vécu ce grand âge. De sorte que ce
n'est miracle particulier ce que dit Pline que les Pandoriens vivent
deux cens ans, ou que ceux de la Taprobane sont encores alaigres à cent
ans. Car _Membertou_ a plus de cent ans, & n'a point un cheveu de la
téte blanc, ains seulement la barbe melée, & tels ordinairement sont les
autres. Qui plus est, en tout âge ils ont toutes leurs dents, & vont à
téte nue, sans se soucier de faire au moins des chapeaux de leurs cuirs,
comme firent les premiers qui en userent au monde de deça. Car ceux du
Peloponnese, & les Lacedemoniens appelloient un chapeau [Grec: kugê],
que Julius Pollux dit signifier une peau de chien. Et de ces chapeaux
usent encore aujourd'hui les peuples septentrionaux, mais ilz sont bien
fourrez.
Ce qui ayde encore à la santé de noz Sauvages, est la concorde qu'ils
ont entre eux, & le peu de soin qu'ilz prennent pour avoir les
commoditez de cette vie, pour léquelles nous nous tourmentons. Ilz n'ont
cette ambition qui pardeça ronge les esprits, & les remplit de soucis,
forçant les hommes aveuglés de marcher en la fleur de leur âge au
tombeau, & quelquefois à servir de spectacle honteux à un supplice
public.
J'ose bien attribuer aussi la cause de cette disposition & longue santé
de noz Sauvages à leur façon de vivre qui est à l'antique, sans
appareil. Car chacun est d'accord que la sobrieté est le mere de santé.
Et bien qu'ilz facent quelquefois des excés en leurs Tabagies, ilz font
assez de diete aprés, vivans quelquefois six jours, plus ou moins, de
fumée de Petun, & ne retournans point à la chasse qu'ilz ne commencent à
avoir faim. Et d'ailleurs qu'étans alaigres ilz ne manquent point
d'exercice soit d'une part, soit d'une autre. Bref il ne parle point
entre eux de ces âges tronquez qui ne passent point quarante ans, qui
est la vie de certains peuples d'Æthiopie (ce dit Pline) qui vivent de
locustes (ou sauterelles) salées & sechées à la fumée. Aussi la
corruption n'est-elle point entre eux, qui est la mere nourrice des
Medecins & des Magistrats, & de la multiplicité des Officiers, & des
Concionateurs publics, creés & institués pour y donner ordre, &
retrencher le mal. Et neantmoins c'est signe d'une cité bien malade où
ces sortes de gens abondent. Ilz n'ont point de procés bourreaux de noz
vies, à la poursuitte déquels il faut consommer nos âges & noz moyens, &
bien souvent on n'a point ce qui est juste, soit par l'ignorance du
Juge, à qui on aura deguis; le fait, soit par la malice, ou par la
mechanceté d'un Procureur qui vendra sa partie. Et de telles afflictions
viennent les pleurs, chagrins, & desolations, qui nous meinent au
tombeau avant le terme. _Car tristesse_ (dit le sage) _en a tué
beaucoup, & n'y a point de profit en elle. Envie & dépit abbrege la vie,
& souci amene vieillesse devant le temps. Mais la liesse du coeur est la
vie de l'homme, & la rejouissance de l'homme lui allonge la vie_.