CHAP. XIV

_Des Danses & Chansons._

APRES la pause vient la danse (dit le proverbe). Donc il n'est point mal

à propos de parler de la danse aprés la Tabagie. Car méme il est dit du

peuple d'Israël qu'aprés s'étre bien repeu il se leva de table pour

jouer & danser alentour de son veau d'or. La danse est une chose fort

ancienne entre tous peuples. Mais fut premierement faite & instituée és

choses divines, comme nous en venons de remarquer un exemple: & les

Cananeens qui adoroient le feu faisoient des danses alentour & lui

sacrifioient leurs enfans. Or la façon de danser n'étoit de l'invention

des idolatres, ains du peuple de Dieu. Car nous lisons au livre des

Juges qu'il y avoit une solennité à Dieu en Sçilo, où les filles

venoient danser au son de la flute. Et David faisant r'amener l'Arche de

l'alliance en Jerusalem alloit devant en chemise, dansant de toute sa

force.

Quant aux Payens ils ont suivi cette façon. Car Plutarque en la vie de

Nicias dit que les villes Grecques avoient tous les ans coutume d'aller

en Delos celebrer des danses & chansons à l'honneur d'Apollon. Et en le

vie de l'Orateur Lycurgue le méme dit qu'il en institua une fort

solennelle au Pyrée à l'honneur de Neptune, avec un jeu de pris de la

valeur au mieux dansant, de cent écus, à l'autre d'aprés de

quatre-vints, & au troisiéme de soixante. Les muses filles de Jupiter

ayment les danses: & tous ceux qui en ont parlé nous les font aller

chercher sur le mont de Parnasse, où ilz disent qu'elles dansent Au son

de la lyre d'Apollon.

Quant aux Latins le méme Plutarque en la vie de Numa Pompilius dit qu'il

institua le college des Saliens (qui étoient des Prétres faisans des

danses & gambades, & chantans des chansons à l'honneur du Dieu Mars)

lors qu'un bouclier d'airain tomba miraculeusement du ciel, qui fut

comme un gage de ce Dieu pour la conservation de l'Empire. Et ce

bouclier étoit appellé _Ancyle_, mais de peur que quelqu'un ne le

derobât il en fit faire douze pareils nommez _Ancylia_, lèquels on

portoit en guerre, comme jadis nous faisions nôtre Oriflamme, & comme

l'Empereur Constantin le _Labarum_. Or de ces Saliens le premier qui

mettoit les autres en danse s'appelloit _Prasul_, c'est à dire premier

danseur, _præ alys saliens_, ce dit Festus, lequel prent de là le nom

des peuples François qui furent appellez Saliens, parce qu'ils aymoient

à danser, sauter & gambader: & de ces Saliens sont venues les loix que

nous disons Saliques, c'est à dire loix des danseurs.

Ainsi donc, pour reprendre nôtre propos, les danses ont eté premierement

instituées pour les choses saintes. A quoy j'adjousteray le témoignage

d'Arrian, lequel dit que les Indiens qui adoroient le Soleil levant,

n'estimoient pas l'avoir duëment salué, si en leurs cantiques & prieres

il n'y avoit eu des danses.

Cette maniere d'exercice fut depuis appliquée à un autre suage, sçavoir

au regime de la santé, comme dit Plutarque au Traité d'icelle. De sorte

que Socrates méme quoy que bien reformé, y prenoit plaisir, pour raison

dequoy il desiroit avoir une maison ample & spacieuse, ainsi qu'écrit

Xenophon en son Convive & les Perses s'en servoient expressement à cela,

selon Dutis au septiéme de ses Histoires.

Mais les delices, lubricités & débauchemens les detournerent depuis à

leur usage, & ont les danses servie de proxenetes & courratieres

d'impudicité, comme nous ne le voyons que trop, dequoy avons des

témoignages en l'Evangile, où nous trouvons qu'il en a couté la vie au

plus grand qui se leva jamais entre les hommes, qui est saint Jehan

Baptiste. Et disoit fort bien Arcesilaus, que les danses sont des venins

plus aigus que toutes les poisons que la terre produit, d'autant que par

un certain doux chatouillement ilz se glissent dedans l'ame, où ilz

communiquent & impriment la volupté & delectation qui est proprement

affectée aux corps.

Noz Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales ont

de tout temps l'usage des danses. Mais la volupté impudique n'a point

gaigné cela sur eux de les faire danser à son sujet, chose qui doit

servir de leçon aux Chrétiens. L'usage donc de leurs danses est à

quatre-fins, ou pour aggreer à leurs Dieux (qu'on les apelle diables si

l'on veut, il ne m'importe) ainsi que nous avons remarqué en deux

endroits ci-dessus, ou pour faire féte à quelqu'un, ou pour se rejouir

de quelque victoire, ou pour prevenir les maladies. En toutes ces danses

ilz chantent, & ne font point de gestes muets, comme en ces bals dont

parle l'oracle de la Pithienne quand il dit: _Il faut que le spectateur

entende le balladin méme, ores qu'il soit muet, & qu'il l'oye, combien

qu'il ne parle point_: Mais comme en Delos on chantoit en l'honneur

d'Apollon, les Saltens en l'honneur de Mars. Ainsi les Floridiens

chantent en l'honneur du Soleil auquel ils attribuent leurs victoires:

nos toutefois si vilainement qu'Orphée inventeur des diableries

Payennes, duquel se mocque saint Gregoire de Nizianze en une Oraison,

parce qu'entre autres folies en un hymne il parle à Jupiter en cette

façon: _O glorieux Jupiter le plus grand de tous les Dieux, qui reside

en toutes sortes de fientes tant de brebis, que de chevaux & de Mulets,

&c._ Et en un autre hymne qu'il fait à Ceres, il dit qu'elle découvroit

ses cuisses pour soumettre son corps à ses amoureux, & se faire

cultiver. Nos Souriquois aussi font des danses & chansons en l'honneur

du dæmon qui leur indique de la chasse, & qu'ilz pensent leur faire du

bien: dequoy on ne se doit émerveiller, d'autant que nous-mémes qui

sommes mieux instruits chantons (sans comparaison) des Pseaumes &

Cantiques de louange à nôtre Dieu, pour ce qu'il nous donne à diner: &

ne voy point qu'un homme qui a faim soit gueres échauffé ni à chanter,

ni à danser: _Nemo enim saltat fere sobrius_, dit Ciceron.

Aussi quant ilz veulent faire féte à quelqu'un, en plusieurs endroits

ilz n'ont plus beaux gestes que de danser: comme semblablement si

quelqu'un leur fait la Tabagie pour toutes actions de graces ilz se

mettront à danser, ainsi qu'il est arrivé quelquefois quant le sieur de

Poutrincourt leur donnoit à diner, ilz lui chantoient des chansons de

louange, disans que c'étoit un brave _Sagamos_, qui les avoit bien

traité, & qui leur étoit bon ami: ce qu'ils comprenoient fort

mystiquement souz ces trois mots _Epigico iaton edice_: je dy

mystiquement: car je n'ay jamais peu sçavoir la propre signification de

chacun d'iceux, ni des autres chansons. Je croy que c'est du vieil

langage de leurs peres, lequel n'est plus en usage, de méme que le vieil

Hebrieu n'est point la langue des Juifs du jourd'hui: & des-ja étoit

changé du temps des Apôtres.

Ilz chantent aussi en leurs Tabagies communes les louanges des braves

Capitaines & _Sagamos_, qui ont bien tué de leurs ennemis. Ce qui s'est

prattiqué en maintes nations anciennement, & se prattique encore

aujourd'hui entre nous: & se trouve approuvé & étre de bien-seance en la

sainte Ecriture au Cantique de Debora, aprés la defaite du Roy Sifara.

Et quand le jeune David eux tué le grand Goliath, comme le Roy

victorieux retournoit en Jerusalem, les femmes sortoient de toutes les

villes, & lui venoient au-devant avec tabours & rebecs, ou cimbales,

dansans, & chantans joyeusement à deux choeurs qui se respondoient l'un

aprés l'autre, disans: _Saul en a frappé mille,--David en a frappé dix

milles_. Athénée dit que noz vieux Gaullois avoient des Poëtes nommez

Bardes, léquels ilz reveroient fort: & ces Poëtes chantoient de vive

vois les faits des hommes vertueux & illustres: mais ilz n'écrivoient

rien en public, par ce que l'ecriture rend les hommes paresseux &

negligens à apprendre. Toutefois Charlemagne print un autre avis. Car il

fit faire des Lais & Vaudevilles en langue vulgaire contenans les gestes

des anciens, & voulut qu'on les fit apprendre par coeur aux enfans, &

qu'ilz les chantassent, afin que la memoire en demeurât de pere en fils,

& de race en race, & que par ce moyen d'autres fussent invités à bien

faire, & à écrire les gestes des vaillans hommes. Je veux encore ici

dire en passant que les Lacedemoniens avoient une maniere de bal ou

danse dont ils usoient en toutes leurs fétes & solennités, laquelle

representoit les trois temps: sçavoir le passé, par les vieillars, qui

disoient en chantant ce refrain, _Nous fumes jadis valeureux_: Le

present, par les jeunes hommes en fleur d'âge disans: _Nous le sommes

presentement_: L'à-venir par les enfans, qui disoient: _Nous le seront à

nôtre tour_.

Je ne veux m'amuser à décrire toutes les façons de gambades des anciens,

mais il me suffit de dire que les danses de noz Sauvages font sans

bouger d'une place, & neantmoins sont tous en rond (ou à peu prés) &

dansent avec vehemence, frappans des piez contre terre, & s'élevans

comme en demi-saut: ce qui me fait souvenir d'un vers d'Horace, où il

dit:

_Nunc est bibendum, nunc pede libero_

_Pulsanda tellus............_

Et quant aux mains ils les tiennent fermées, & les bras en l'air en

forme d'un homme qui menace, avec mouvement d'iceux. Au regard de la

voix il n'y en a qu'un qui chante, soit homme ou femme; Tout le reste

fait & dit, _Het, het_, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & au

bout de chacune chanson ilz font tous une haute & longue exclamation,

disans Hé!!! Pour étre mieux dispos ilz se mettent ordinairement tout

nuds, par ce que leurs robbes de peaux les empechent: Et s'ils ont

quelques tétes ou bras de leurs ennemis, ilz les portent pendus au con,

dansans avec ce beau joyau, dans lequel ilz mordent quelquefois, tant

est grande leur haine méme dessus les morts. Et pour finir ce chapitre

par son commencement, ilz ne font jamais de Tabagie que la danse ne

s'ensuive: & aprés s'ils prent envie au _Sagamos_, selon l'état de leurs

affaires, il haranguera une, deux, ou trois heures, & chaque remontrance

demandant l'avis de la compagnie, si elle approuve ce qu'il propose,

chacun criera en Hé!!! en signe d'avoeu & ratification. En quoy il est

fort ententivement écouté, comme nous avons veu mainte fois: & méme lors

que le sieur de Poutrincourt faisoit la Tabagie à nos Sauvages,

_Membertou_ aprés la danse haranguoit avec une telle vehemence, qu'il

étonnoit le monde, remontrant les courtoisies & témoignages d'amitié

qu'ilz recevoient des François, ce qu'ils en pouvoient esperer à

l'avenir: combien la presence d'iceux leur étoit utile, voire

necessaire, pour ce qu'ilz dormoient seurement; & n'avoient crainte de

leurs ennemis, &c.

[Illustration]

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 254 / 303 题