CHAP. XIII

_La Tabagie._

LES anciens ont dit _Sine Cerere & Baccho friget Venus_, & nous François

disons, Vive l'amour mais qu'on dine. Aprés donc avoir marié noz

Sauvages il faut appreter le diner, & les traiter à leur mode. Et pour

ce faire il faut considerer les temps du mariage. Car si c'est en Hiver

ils auront de la chasse des bois, si c'est au Printemps, ou en Eté, ilz

feront provision de poisson. De pain il ne s'en parle point depuis la

Terre-neuve du Nort jusques au païs des Armouchiquois, si ce n'est

qu'ils en troquent avec les François, léquels ils attendent sur les

rives de mer accroupis comme singes, sitot que le printemps est venu, &

reçoivent en contr'échange de leurs peaux (car ilz n'ont autre

marchandise) du biscuit, féves, pois, & farines. Les Armouchiquois &

toutes nations plus éloignées, outre la chasse & la pecherie ont du blé

_Mahis_, & des feves, qui leur est un grand soulagement pour le temps de

necessité. Ilz n'en font point de pain: car ilz n'ont ni moulin, ni

four, & ne sçavent le pestrir autrement qu'en le pilant dans un mortier:

& assemblans ces pieces le mieux qu'ilz peuvent, en font des petits

tourteaux qu'ilz cuisent entre deux pierres chaudes. Le plus souvent ilz

sechent ce blé au feu & le rotissent sur la braise. Et de cette façon

vivoient les anciens Italiens, à ce que dit Pline. Et par ainsi ne se

faut tant étonner de ces peuples, puis que ceux qui ont appellé les

autres barbares ont eté autant barbares qu'eux.

Si je n'avoy couché ci-dessus la forme de la Tabagie (ou Banquet) des

Sauvages j'en feroit ici plus ample description: mais je diray seulement

que lors que nous allames à la riviere saint Jean, étans en la ville

d'_Ouigoudi_ (ainsi puis-je bien appeller un lieu clos rempli de peuple)

nous vimes dans un grand hallier environ quatre-vint Sauvages tout nuds,

hors-mis le brayet, faisant _Tabaguia_ des farines qu'ils avoient eu de

nous dont ils avoient fait de la bouillie pleins des chauderons. Chacun

avoit une écuelle d'écorce & une culiere grande comme la paume de la

main, ou plus: & avec ce avoient encores de la chasse. Et faut noter que

celui qui traite les autres, ne dine point, ains sert la compagnie comme

ici bien souvent nos Epouses: & comme l'histoire de la Chine recite

qu'il se pratique entre les Chinois.

Les femmes étoient en un autre lieu à part, & ne mangeoient point avec

les hommes. En quoy on peut remarquer un mal entre ces peuples là Qui

n'a jamais eté entre les nations de deçà, principalement les Gaullois &

Allemans, léquels non seulement ont admis les femmes en leurs banquets,

mais aussi aux conseils publics, mémement (quant aux Gaullois) depuis

qu'elles eurent appaisé une grosse guerre qui s'éleva entre eux, &

vuiderent le different avec telle équité (ce dit Plutarque) que de là

s'ensuivit une amitié plus grande que jamais. Et au traité qui fut fait

avec Annibal étant entré en Gaulle pour aller contre les Romains, il

étoit dit que si les Carthaginois avoient quelque different contre les

Gaullois, il se vuideroit par l'avis des femmes Gaulloises. A Rome il

n'en a pas eté ainsi, là où leur condition étoit si basse, que par la

loy _Voconia_ le pere propre ne les pouvoit instituer heritieres de plus

d'un tiers de son bien: & l'Empereur Justinian en ses Ordonnances leur

defend d'accepter l'arbitrage qui leur auroit eté deferé: qui montre ou

une grande severité envers elles, ou un argument qu'en ce païs là elles

ont l'esprit trop debile. Et de cette façon sont les femmes de noz

Sauvages, voire en pire conditionn, de ne point manger avec les hommes

en leurs Tabagies: & toutefois il me semble que la chere n'en est pas si

bonne: laquelle ne doit pas consister au boire & manger seulement, mais

en la societé de ce sexe que Dieu a donné à l'homme pour l'ayder & lui

tenir compagnie.

Il semblera à plusieurs que noz Sauvages vivent pauvrement de n'avoir

aucun assaisonnement en ce peu de mets que j'ay dit. Mais je repliqueray

que ce n'ont point eté Caligula, ni Heliogabale, ni leurs semblables,

qui ont elevé l'Empire de Rome à sa grandeur: ce n'a point aussié eté ce

cuisinier qui fit un festin à l'Imperiale tout de chair de porc deguisée

en mille sortes: ni ces frians léquels aprés avoir detruit l'air, la

mer, & la terre, ne sachans plus que trouver pour assouvir leur

gourmandise vont chercher les vers des arbres, voire les tiennent en mue

& les engraissent avec belle farine, pour en faire un mets delicieux:

Ains ç'ont eté un _Curius Dentatus_ qui mangeoit en écuelles de bois, &

racloit des raves au coin de son feu: item ces bons laboureurs que le

Senat envoyoit querir à la charrue pour conduire l'armée Romaine: & en

un mot ces Romains qui vivoient de bouillie, à la mode de noz Sauvages:

car ilz n'ont eu l'usage du pain qu'environ six cens ans aprés la

fondation de la ville, ayans appris avec le temps à faire quelques

galettes telement quelement appretées & cuites souz la cendre, ou au

four. Pline autheur de ceci dit encore, que les Tartares vivent aussi de

bouille & farine crue, comme les Bresiliens. Et toutefois ç'a toujours

eté une nation belliqueuse & puissante. Le méme dit que les Arymphéens

(qui sont les Moscovites) vivent par les foréts (comme nos Sauvages) de

grains & fruits qu'ilz cueillent sur les arbres, sans parler de chair,

ni de poisson. Et de fait les Autheurs prophanes sont d'accord que les

premiers hommes vivoient comme cela, à sçavoir de blez, grains,

legumages, glans & feines, d'où vient le mot Grec [Phagên] pour dire

manger. Quelques nations particulieres (& non toutes) avoient des

fruits; comme, les poires étoient en usage aux Argises, les figues aux

Atheniens, les amandes aux Medes, le fruit des cannes aux Æthiopiens, le

cardamin aux Perses, les dattes aux Babyloniens, le treffle aux

Ægyptiens. Ceux qui n'ont eu ces fruits ont fait la guerre au bétes des

bois, comme les Getuliens, & tous les Septentrionaux, méme les anciens

Allemans, toutefois ils avoient aussi du laitage: D'autres se trouvans

sur les rives de mer, ou de lacs & rivieres, ont vécu de poissons, & ont

eté appellés Ichthyophages: autres vivans de Tortues ont eté dits

Chelonophages. Une partie des Æthiopiens vivent de sauterelles,

léquelles ilz sallent & endurcissent à la fumée en grande quantité pout

toute saison, & en cela s'accordent les historiens du jourd'hui avec

Pline. Car il y en a quelquefois des nuées, & en l'Orient semblablement,

que detruisent toute la campagne, si bien qu'il ne leur reste rien autre

chose à manger que ces sauterelles: qui étoit la nourriture de saint

Jean Baptiste au desert, selon l'opinion de saint Hierome, & de saint

Augustin: quoy que Nicephore estime que c'étoient les feuilles tendres

des boute ses arbres, parce que le mot Grec [akrides] signifie aussi

cela. Mais venons aux Empereurs Romains les mieux qualifiez. Ammian

Marcellin parlant de leur façon de vivre dit que Scipion Æmilian,

Metellus, Trajan, & Adrian, se contentoient ordinairement des viandes de

camp, sçavoir est de lard, fromage, & buvende. Si donc noz Sauvages ont

abondamment de la chasse & du poisson, je ne trouve pas qu'ilz soyent

mal; car plusieurs fois nous avons receu d'eux quantité d'Eturgeons, de

Saumons, & autres poissons, sans la chasse des bois, & des Castors qui

vivent en étangs, & sont amphibies. Au moin se reconoit une chose

louable en eux, qu'ilz ne sont point anthropophages comme ont eté

autrefois les Scythes, & maintes autres nations du monde de deça: &

comme encore aujourd'hui sont les Bresiliens, Canibales, & autres du

monde nouveau.

Le mal qu'on trouve en leur façon de vivre c'est qu'ilz n'ont point de

pain. De verité le pain est une nourriture fort naturele à l'homme, mais

il est plus aisé de vivre avec de la chair, ou du poisson, que de pain

seul. Que s'ilz n'ont l'usage du sel, la pluspart du monde n'en use

point. Il n'est pas du tout necessaire, & sa principale utilité git en

la conservation, à quoy il est du tout propre. Neantmoins s'ils en

avoient pour faire quelques provisions, ilz seroient plus heureux que

nous. Mais faute de ce ilz patissent quelquefois, ce qui avient quand

l'hiver est trop doux, ou au sortir d'icelui. Car alors ilz n'ont ny

chasse, ni poisson, qu'avec beaucoup de peine, comme nous dirons au

chapitre de la Chasse, & sont contraints de recourir aux écorces

d'arbres & raclures de peaux, & à leurs chiens, qu'ilz mangent à cette

necessité. Et l'histoire des Floridiens dit qu'à l'extremité ilz mangent

mille vilenies jusques à avaller des charbons, & mettre de la terre dans

leur bouillie. Vray est qu'au Port Royal, & en maints autres endroits,

il y a perpetuellement des coquillages, si bien que là en tout cas on ne

sçauroit mourir de faim. Mais encore ont ils une superstition de ne

vouloir point manger de Moules. Raison pourquoy, ilz ne la sçauroient

dire, non plus que nos superstitieux qui ne veulent étre treze à table,

ou qui craignent de se ronger les ongles le Vendredi, ou qui ont

d'autres scrupules, vrayes singeries, telle qu'en recite en nombre Pline

en son histoire naturelle. Toutefois en nôtre compagnie nous en voyans

manger ilz faisoient de méme: car il faut ici dire en passant qu'ilz ne

mangeront point de viandes inconues sans premierement en voir l'essay.

Pour les bétes des bois ilz mangent de toutes excepté du loup. Ilz

mangent aussi des oeufs qu'ilz vont recueillir le long des rives des

eaux & en chargent leurs canots quand les Oyes & Outardes ont fait leur

ponte au printemps, & mettent en besongne autant couvies que nouveaux.

Pour la modestie ilz la gardent étans à table avec nous, & mangent

sobrement: mais chés eux (ainsi que les Bresiliens) ilz bendent

merveilleusement le tambourin, & ne cessent de manger tant que la viande

dure; & si quelqu'un des nôtre se trouve en leur Tabagie ilz lui diront

qu'il face comme eux. Neantmoins je ne voy point une gourmandise

semblable à celle de Hercules, lequel seul mangeoit des boeufs tout

entiers, & en devora un à un païsan nommé Diadamas, pour raison dequoy

il fut nommé par soubriquet _Buthenes_, ou _Buphagos_, Mange-boeuf. Et

sans aller si loin nous voyons és païs de deça des gourmandises plus

grandes que celle que l'on voudroit imputer aux Sauvages. Car en la

diete d'Ausbourg fut amené l'Empereur Charles cinquiéme un gros vilain

qui avoit mangé un veau & un mouton, & n'estoit point encore saoul: & je

ne reconoy point que noz Sauvages engraissent, ni qu'ilz portent gros

ventre, mais sont allaigres & dispos comme nos anciens Gaullois &

Allemans qui par leur agilité donnoient beaucoup de peine aux armées

Romaines.

Les viandes des Bresiliens sont serpens, crocodiles, crapaux, & groz

lezars, léquels ilz estiment autant que nous faisons les chappons,

levreaux & connils. Ils font aussi des farines de _Maniel_, ayant les

feuilles de _Paonia mas_, & l'arbre de la hauteur du _Sambucus_: icelles

racines grosses comme la cuisse d'un homme, léquelles les femmes

égrugent fort menu, & les mangent crues, ou bien les font cuire dans un

grand vaisseau de terre, en remuant toujours, comme on fait les dragées

de sucre. Elles sont de bon gout, & de facile digestion, mais elles ne

sont propres à faire pain, d'autant qu'elles se sechent & brulent, &

toujours reviennent en farine. Ils ont aussi avec ce du _Mahis_, qui

vient en deux ou trois mois aprés la semaille, & leur set un grand

secours. Mais ils ont une coutume maudite & inhumaine de manger leurs

prisonniers parés les avoir bien engraissés. Voire (chose horrible) ilz

leur baillent pour compagnes de couches les plus belles filles qu'ils

ayent, leur mettans au col tant de licols qu'ils le veulent garder de

lunes, & quant le temps est expiré ilz font du vin des susdits mil &

racines, duquel ilz s'enivrent, appellans tous leurs amis. Puis celui

qui a pris le prisonnier l'assome avec une massue de bois, & le divise

par pieces, & en font des carbonnades qu'ils mangent avec un singulier

plaisir par dessus toutes les viandes du monde.

Au surplus tous Sauvages vivent generalement & par tout en communauté:

vie la plus parfaite & plus digne de l'homme (puis qu'il est un animal

sociable) vie de l'antique siecle d'or, laquelle avoient voulu r'amener

les saints Apôtres: mais ayans affaire à établir la vie spirituele, ilz

ne peurent executer ce bon desir. S'il arrive donc que noz Sauvages

ayent de la chasse, ou autre mangeaille, toute la troupe y participe.

Ils ont cette charité mutuelle, laquelle a eté ravie d'entre nous depuis

que Mien & Tien prindrent naissance. Ils ont aussi l'Hospitalité propre

vertu des anciens Gaullois (selon le témoignage de Parthenius en ses

Erotiques, de Cesar, Salvian, & autres) léquels contraignoient les

passans & étrangers d'entrer chés eux & y prendre la refection: vertu

qui semble s'étre conservée seulement en la Noblesse: car pour le reste

nous la voyons fort enervée. Tacite donne la méme louange aux Allemans,

disant que chés-eux toutes maisons sont ouvertes aux étrangers, & là ilz

font en telle asseurance que (comme s'ils étoient sacrez) nul leur

oseroit faire injure! Charité, & Hospitalité, qui se rapporte à la Loy

de Dieu, lequel disoit à son peuple: _L'Etranger qui sejourne entre

vous, vous sera comme celui qui est né entre vous, & l'aymerez comme

vous-mémes: car vous avés eté etrangers au païs d'Ægypte_. Ainsi font

noz Sauvages, qui poussez d'un naturel humain reçoivent tous étrangers

(hors les ennemis) léquels ils admettent à leur communauté de vie. Et

ainsi sont les Turcs mémes préque en tous lieux, ayans des Hospitaux

fondés; où les passans (voire en quelques uns, les Chrétiens) sont

receus humainement sas rien payer. Chose qui fait honte à la France, oz

ne se reconoit préque rien en son Christianisme de ce qu'elle avoit de

bien en son paganisme, souffrant voir ses rues pavées, ses temples

assiegés, & ses devotions troublées d'une infinité de Mendians valides &

non valides, sans y mettre aucun ordre.

Mais c'est assez manger, parlons de boire. Je ne sçay si je doy mettre

entre les plus grans aveuglemens des Indiens Occidentaux d'avoir

abondamment le fruit le plus excellent que Dieu nous ait donné, & n'en

sçavoir l'usage. Car je voy que nos anciens Gaullois en étoient de méme,

& pensoient quel les raisins fussent poison, ce dit Ammian Marcellin. Et

Pline rapporte que les Romains furent longtemps sans avoir ni vignes, ni

vignobles: Vray est que noz Gaullois faisoient de la biere, dans

laquelle est encore l'usage frequent en toute la Gaulle Belgique: & de

cette sorte de bruvage usoient aussi les Ægyptiens és premiers temps, ce

dit Diodore, lequel en attribue l'invention à Osyris. Toutefois depuis

qu'è Rome la boisson du vin fut venue, les Gaullois y prindrent si bien

gout és voyages qu'ils y firent à main armée, qu'ilz continuerent

par-aprés la méme piste. Et depuis les Marchans d'Italie epuisoient fort

l'argent des Gaulles avec leur vin qu'ils y apportoient. Mais les

Allemans reconoissans leur naturel sujet à boire plus qu'il n'est

besoin, ne vouloient qu'on leur en portât, de peur qu'étans ivres ilz ne

fussent en proye à leurs ennemis: & se contentoient de bierre: Et

neantmoins pour ce que la boisson d'eau continuelle engendre des

crudités en l'estomach, & de là des grandes indispositions les nations

communement ont trouvé meilleur le moderé usage du vin, lequel a eté

donné de Dieu pour réjouir le coeur, ainsi que le pain pour le

sustenter, comme dit le Psalmiste: & l'Apôtre saint Paul méme conseille

son disciple Timothée d'en user un petit à cause de son infirmité. _Car

le vin_ (ce dit Oribasius) _recrée & reveille nôtre chaleur: d'où par

consequent les digestions se font mieux, & s'engendre un bon sang & une

bonne nourriture par toutes les parties du corps où le vin ha force de

penetrer: & pourtant ceux qui sont attenuez de maladie en reprennent une

plus forte habitude, & recouvrent semblablement par icelui l'appetit de

manger. Il attenue la pituite, il repurge l'humeur bilieux par les

veines, & de sa plaisante odeur & substance alaigre rejouit l'ame, &

donne force au corps. Le vin donc pris moderément est cause de tous ces

biens là: mais s'il est beu outre mesure il produit des effects tout

contraires_. Et Platon voulant demontrer en un mot la nature & proprieté

du vin: _Ce qui échauffe_ (dit-il) _l'ame avec le corps, c'est ce qu'on

appelle vin_.

Les Sauvages qui n'ont point l'usage du vin, ni des epices, ont trouvé

un autre moyen d'échauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de

crudités provenantes du poisson qu'ilz mangent, léquelles autrement

éteindroient la chaleur naturelle: c'est l'herbe que les Bresiliens

appellent _Petun_, les Floridiens _Tabac_, dont ilz prennent la fumée

préque à toute heure, ainsi que nous dirons plus amplement au chapitre

De la Terre, lors que nous parlerons de cette herbe. Puis, comme pardeça

on boit l'un à l'autre, en presentant (ce qui se fait en plusieurs

endroits & particulierement en Suisse) le verre à celui à qui l'on a

beu: Ainsi les Sauvages voulans fétoyer quelqu'un, & lui montrer signe

d'amitié, aprés avoir petuné, presentent le petunoir à celui qu'ils ont

agreable. Laquelle coutume de boire l'un à l'autre n'est pas nouvelle ni

particuliere aux Belges & Allemans: Car Heliodore en l'Histoire

Æthiopique de Chariclea nous témoigne que c'étoit une coutume toute

usitée anciennement és païs déquels il parle, de boire les uns aux

autres en nom d'amitié. Et pource qu'on en abusoit, & mettoit-on gens

pour contraindre ceux qui ne vouloient point faire raison, Assuerus Roy

des Perses en un banquet qu'il fit à tous les principaux Seigneurs &

Gouverneurs de ses païs, defendit par loy expresse de contraindre aucun,

& commanda que chacun fût servi à sa volonté. Les Ægyptiens n'usoient

pas de ces contraintes, mais neantmoins ilz buvoient tout, & ce par

grande devotion. Car depuis qu'ils eurent trouvé l'invention d'applique

des peintures & _Matachiaz_ sur l'argent, ilz prindrent grand plaisir de

voir leur Dieu Anubis depeint au fond de leurs coupes, ce dit Pline.

Noz Sauvages Canadiens, Souriquois, & autres, sont éloignez de ces

délices, & n'ont que le Petun, duquel nous avons parlé pour se

rechauffer l'estomach & donner quelque pointe à la bouche, ayans cela de

commune avec beaucoup d'autres nations qu'ils aiment ce qui est

mordicant, tel que ledit petun, lequel (ainsi que le vin ou la biere

forte) pris en fumée, étourdit les sens & endort aucunement: de maniere

que le mot d'ivrogne est entre eux en usage par cette diction

_Escorken_, aussi bien qu'entre nous.

Les Floridiens ont une sorte de bruvage dit _Cafiné_, qu'ilz boivent

tout chaud, lequel ilz font avec certaines feuilles d'arbres. Mais il

n'est loisible à tous d'en boire, ains seulement au _Paraousti_, & à

ceux qui ont fait preuve de leur valeur à la guerre. Et ha ce bruvage

telle vertu, qu'incontinent qu'ilz l'ont beu ilz deviennent tout en

sueur, laquelle étant passée, ilz sont repeuz pour vint-quatre heures de

la force nutritive d'icelui.

Quant à ceux du Bresil ilz font une certaine sorte de bruvage qu'ils

appelent _Caou-in_, avec des racines & du mil, qu'ilz mettent cuire &

amollir dans des grands vases de terre, en maniere de cuvier, sur le

feu, & étans amollis c'est l'office des femmes de macher le tout, & les

faire bouillir derechef en autres vases: puis ayans laissé le tout cuver

& écumer, elles couvrent le vaisseau jusques à ce qu'il faille boire: &

est ce bruvage épais comme lie, à la façon du _defrutum_ des Latins, &

du gout de lait aigre, blanc & rouge comme nôtre vin: & le font en toute

saison, pource que lédites racines y fructifient en tout temps. Au reste

ilz boivent ce _Caouin_ un peu chaud, mais c'est avec tel excés qu'ilz

ne partent jamais du lieu où ilz font leurs Tabagies jusques à ce qu'ils

ayent tout beu, y en eût-il à chacun un tonneau.

Si bien que les Flamens, Allemans, & suisses ne sont en ceci que petits

novices au prix d'eux. Je ne veux ici parler des cidres, & poirés de

Normandie, ny des Hydromels, déquels (au rapport de Plutarque) l'usage

étoit longtemps auparavant l'invention du vin: puis que noz Sauvages

n'en usent point. Mais j'ay voulu toucher le fruit de la vigne, en

consideration de ce que la Nouvelle-France en est heureusement pourveue.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 253 / 303 题