_La Tabagie._
LES anciens ont dit _Sine Cerere & Baccho friget Venus_, & nous François
disons, Vive l'amour mais qu'on dine. Aprés donc avoir marié noz
Sauvages il faut appreter le diner, & les traiter à leur mode. Et pour
ce faire il faut considerer les temps du mariage. Car si c'est en Hiver
ils auront de la chasse des bois, si c'est au Printemps, ou en Eté, ilz
feront provision de poisson. De pain il ne s'en parle point depuis la
Terre-neuve du Nort jusques au païs des Armouchiquois, si ce n'est
qu'ils en troquent avec les François, léquels ils attendent sur les
rives de mer accroupis comme singes, sitot que le printemps est venu, &
reçoivent en contr'échange de leurs peaux (car ilz n'ont autre
marchandise) du biscuit, féves, pois, & farines. Les Armouchiquois &
toutes nations plus éloignées, outre la chasse & la pecherie ont du blé
_Mahis_, & des feves, qui leur est un grand soulagement pour le temps de
necessité. Ilz n'en font point de pain: car ilz n'ont ni moulin, ni
four, & ne sçavent le pestrir autrement qu'en le pilant dans un mortier:
& assemblans ces pieces le mieux qu'ilz peuvent, en font des petits
tourteaux qu'ilz cuisent entre deux pierres chaudes. Le plus souvent ilz
sechent ce blé au feu & le rotissent sur la braise. Et de cette façon
vivoient les anciens Italiens, à ce que dit Pline. Et par ainsi ne se
faut tant étonner de ces peuples, puis que ceux qui ont appellé les
autres barbares ont eté autant barbares qu'eux.
Si je n'avoy couché ci-dessus la forme de la Tabagie (ou Banquet) des
Sauvages j'en feroit ici plus ample description: mais je diray seulement
que lors que nous allames à la riviere saint Jean, étans en la ville
d'_Ouigoudi_ (ainsi puis-je bien appeller un lieu clos rempli de peuple)
nous vimes dans un grand hallier environ quatre-vint Sauvages tout nuds,
hors-mis le brayet, faisant _Tabaguia_ des farines qu'ils avoient eu de
nous dont ils avoient fait de la bouillie pleins des chauderons. Chacun
avoit une écuelle d'écorce & une culiere grande comme la paume de la
main, ou plus: & avec ce avoient encores de la chasse. Et faut noter que
celui qui traite les autres, ne dine point, ains sert la compagnie comme
ici bien souvent nos Epouses: & comme l'histoire de la Chine recite
qu'il se pratique entre les Chinois.
Les femmes étoient en un autre lieu à part, & ne mangeoient point avec
les hommes. En quoy on peut remarquer un mal entre ces peuples là Qui
n'a jamais eté entre les nations de deçà, principalement les Gaullois &
Allemans, léquels non seulement ont admis les femmes en leurs banquets,
mais aussi aux conseils publics, mémement (quant aux Gaullois) depuis
qu'elles eurent appaisé une grosse guerre qui s'éleva entre eux, &
vuiderent le different avec telle équité (ce dit Plutarque) que de là
s'ensuivit une amitié plus grande que jamais. Et au traité qui fut fait
avec Annibal étant entré en Gaulle pour aller contre les Romains, il
étoit dit que si les Carthaginois avoient quelque different contre les
Gaullois, il se vuideroit par l'avis des femmes Gaulloises. A Rome il
n'en a pas eté ainsi, là où leur condition étoit si basse, que par la
loy _Voconia_ le pere propre ne les pouvoit instituer heritieres de plus
d'un tiers de son bien: & l'Empereur Justinian en ses Ordonnances leur
defend d'accepter l'arbitrage qui leur auroit eté deferé: qui montre ou
une grande severité envers elles, ou un argument qu'en ce païs là elles
ont l'esprit trop debile. Et de cette façon sont les femmes de noz
Sauvages, voire en pire conditionn, de ne point manger avec les hommes
en leurs Tabagies: & toutefois il me semble que la chere n'en est pas si
bonne: laquelle ne doit pas consister au boire & manger seulement, mais
en la societé de ce sexe que Dieu a donné à l'homme pour l'ayder & lui
tenir compagnie.
Il semblera à plusieurs que noz Sauvages vivent pauvrement de n'avoir
aucun assaisonnement en ce peu de mets que j'ay dit. Mais je repliqueray
que ce n'ont point eté Caligula, ni Heliogabale, ni leurs semblables,
qui ont elevé l'Empire de Rome à sa grandeur: ce n'a point aussié eté ce
cuisinier qui fit un festin à l'Imperiale tout de chair de porc deguisée
en mille sortes: ni ces frians léquels aprés avoir detruit l'air, la
mer, & la terre, ne sachans plus que trouver pour assouvir leur
gourmandise vont chercher les vers des arbres, voire les tiennent en mue
& les engraissent avec belle farine, pour en faire un mets delicieux:
Ains ç'ont eté un _Curius Dentatus_ qui mangeoit en écuelles de bois, &
racloit des raves au coin de son feu: item ces bons laboureurs que le
Senat envoyoit querir à la charrue pour conduire l'armée Romaine: & en
un mot ces Romains qui vivoient de bouillie, à la mode de noz Sauvages:
car ilz n'ont eu l'usage du pain qu'environ six cens ans aprés la
fondation de la ville, ayans appris avec le temps à faire quelques
galettes telement quelement appretées & cuites souz la cendre, ou au
four. Pline autheur de ceci dit encore, que les Tartares vivent aussi de
bouille & farine crue, comme les Bresiliens. Et toutefois ç'a toujours
eté une nation belliqueuse & puissante. Le méme dit que les Arymphéens
(qui sont les Moscovites) vivent par les foréts (comme nos Sauvages) de
grains & fruits qu'ilz cueillent sur les arbres, sans parler de chair,
ni de poisson. Et de fait les Autheurs prophanes sont d'accord que les
premiers hommes vivoient comme cela, à sçavoir de blez, grains,
legumages, glans & feines, d'où vient le mot Grec [Phagên] pour dire
manger. Quelques nations particulieres (& non toutes) avoient des
fruits; comme, les poires étoient en usage aux Argises, les figues aux
Atheniens, les amandes aux Medes, le fruit des cannes aux Æthiopiens, le
cardamin aux Perses, les dattes aux Babyloniens, le treffle aux
Ægyptiens. Ceux qui n'ont eu ces fruits ont fait la guerre au bétes des
bois, comme les Getuliens, & tous les Septentrionaux, méme les anciens
Allemans, toutefois ils avoient aussi du laitage: D'autres se trouvans
sur les rives de mer, ou de lacs & rivieres, ont vécu de poissons, & ont
eté appellés Ichthyophages: autres vivans de Tortues ont eté dits
Chelonophages. Une partie des Æthiopiens vivent de sauterelles,
léquelles ilz sallent & endurcissent à la fumée en grande quantité pout
toute saison, & en cela s'accordent les historiens du jourd'hui avec
Pline. Car il y en a quelquefois des nuées, & en l'Orient semblablement,
que detruisent toute la campagne, si bien qu'il ne leur reste rien autre
chose à manger que ces sauterelles: qui étoit la nourriture de saint
Jean Baptiste au desert, selon l'opinion de saint Hierome, & de saint
Augustin: quoy que Nicephore estime que c'étoient les feuilles tendres
des boute ses arbres, parce que le mot Grec [akrides] signifie aussi
cela. Mais venons aux Empereurs Romains les mieux qualifiez. Ammian
Marcellin parlant de leur façon de vivre dit que Scipion Æmilian,
Metellus, Trajan, & Adrian, se contentoient ordinairement des viandes de
camp, sçavoir est de lard, fromage, & buvende. Si donc noz Sauvages ont
abondamment de la chasse & du poisson, je ne trouve pas qu'ilz soyent
mal; car plusieurs fois nous avons receu d'eux quantité d'Eturgeons, de
Saumons, & autres poissons, sans la chasse des bois, & des Castors qui
vivent en étangs, & sont amphibies. Au moin se reconoit une chose
louable en eux, qu'ilz ne sont point anthropophages comme ont eté
autrefois les Scythes, & maintes autres nations du monde de deça: &
comme encore aujourd'hui sont les Bresiliens, Canibales, & autres du
monde nouveau.
Le mal qu'on trouve en leur façon de vivre c'est qu'ilz n'ont point de
pain. De verité le pain est une nourriture fort naturele à l'homme, mais
il est plus aisé de vivre avec de la chair, ou du poisson, que de pain
seul. Que s'ilz n'ont l'usage du sel, la pluspart du monde n'en use
point. Il n'est pas du tout necessaire, & sa principale utilité git en
la conservation, à quoy il est du tout propre. Neantmoins s'ils en
avoient pour faire quelques provisions, ilz seroient plus heureux que
nous. Mais faute de ce ilz patissent quelquefois, ce qui avient quand
l'hiver est trop doux, ou au sortir d'icelui. Car alors ilz n'ont ny
chasse, ni poisson, qu'avec beaucoup de peine, comme nous dirons au
chapitre de la Chasse, & sont contraints de recourir aux écorces
d'arbres & raclures de peaux, & à leurs chiens, qu'ilz mangent à cette
necessité. Et l'histoire des Floridiens dit qu'à l'extremité ilz mangent
mille vilenies jusques à avaller des charbons, & mettre de la terre dans
leur bouillie. Vray est qu'au Port Royal, & en maints autres endroits,
il y a perpetuellement des coquillages, si bien que là en tout cas on ne
sçauroit mourir de faim. Mais encore ont ils une superstition de ne
vouloir point manger de Moules. Raison pourquoy, ilz ne la sçauroient
dire, non plus que nos superstitieux qui ne veulent étre treze à table,
ou qui craignent de se ronger les ongles le Vendredi, ou qui ont
d'autres scrupules, vrayes singeries, telle qu'en recite en nombre Pline
en son histoire naturelle. Toutefois en nôtre compagnie nous en voyans
manger ilz faisoient de méme: car il faut ici dire en passant qu'ilz ne
mangeront point de viandes inconues sans premierement en voir l'essay.
Pour les bétes des bois ilz mangent de toutes excepté du loup. Ilz
mangent aussi des oeufs qu'ilz vont recueillir le long des rives des
eaux & en chargent leurs canots quand les Oyes & Outardes ont fait leur
ponte au printemps, & mettent en besongne autant couvies que nouveaux.
Pour la modestie ilz la gardent étans à table avec nous, & mangent
sobrement: mais chés eux (ainsi que les Bresiliens) ilz bendent
merveilleusement le tambourin, & ne cessent de manger tant que la viande
dure; & si quelqu'un des nôtre se trouve en leur Tabagie ilz lui diront
qu'il face comme eux. Neantmoins je ne voy point une gourmandise
semblable à celle de Hercules, lequel seul mangeoit des boeufs tout
entiers, & en devora un à un païsan nommé Diadamas, pour raison dequoy
il fut nommé par soubriquet _Buthenes_, ou _Buphagos_, Mange-boeuf. Et
sans aller si loin nous voyons és païs de deça des gourmandises plus
grandes que celle que l'on voudroit imputer aux Sauvages. Car en la
diete d'Ausbourg fut amené l'Empereur Charles cinquiéme un gros vilain
qui avoit mangé un veau & un mouton, & n'estoit point encore saoul: & je
ne reconoy point que noz Sauvages engraissent, ni qu'ilz portent gros
ventre, mais sont allaigres & dispos comme nos anciens Gaullois &
Allemans qui par leur agilité donnoient beaucoup de peine aux armées
Romaines.
Les viandes des Bresiliens sont serpens, crocodiles, crapaux, & groz
lezars, léquels ilz estiment autant que nous faisons les chappons,
levreaux & connils. Ils font aussi des farines de _Maniel_, ayant les
feuilles de _Paonia mas_, & l'arbre de la hauteur du _Sambucus_: icelles
racines grosses comme la cuisse d'un homme, léquelles les femmes
égrugent fort menu, & les mangent crues, ou bien les font cuire dans un
grand vaisseau de terre, en remuant toujours, comme on fait les dragées
de sucre. Elles sont de bon gout, & de facile digestion, mais elles ne
sont propres à faire pain, d'autant qu'elles se sechent & brulent, &
toujours reviennent en farine. Ils ont aussi avec ce du _Mahis_, qui
vient en deux ou trois mois aprés la semaille, & leur set un grand
secours. Mais ils ont une coutume maudite & inhumaine de manger leurs
prisonniers parés les avoir bien engraissés. Voire (chose horrible) ilz
leur baillent pour compagnes de couches les plus belles filles qu'ils
ayent, leur mettans au col tant de licols qu'ils le veulent garder de
lunes, & quant le temps est expiré ilz font du vin des susdits mil &
racines, duquel ilz s'enivrent, appellans tous leurs amis. Puis celui
qui a pris le prisonnier l'assome avec une massue de bois, & le divise
par pieces, & en font des carbonnades qu'ils mangent avec un singulier
plaisir par dessus toutes les viandes du monde.
Au surplus tous Sauvages vivent generalement & par tout en communauté:
vie la plus parfaite & plus digne de l'homme (puis qu'il est un animal
sociable) vie de l'antique siecle d'or, laquelle avoient voulu r'amener
les saints Apôtres: mais ayans affaire à établir la vie spirituele, ilz
ne peurent executer ce bon desir. S'il arrive donc que noz Sauvages
ayent de la chasse, ou autre mangeaille, toute la troupe y participe.
Ils ont cette charité mutuelle, laquelle a eté ravie d'entre nous depuis
que Mien & Tien prindrent naissance. Ils ont aussi l'Hospitalité propre
vertu des anciens Gaullois (selon le témoignage de Parthenius en ses
Erotiques, de Cesar, Salvian, & autres) léquels contraignoient les
passans & étrangers d'entrer chés eux & y prendre la refection: vertu
qui semble s'étre conservée seulement en la Noblesse: car pour le reste
nous la voyons fort enervée. Tacite donne la méme louange aux Allemans,
disant que chés-eux toutes maisons sont ouvertes aux étrangers, & là ilz
font en telle asseurance que (comme s'ils étoient sacrez) nul leur
oseroit faire injure! Charité, & Hospitalité, qui se rapporte à la Loy
de Dieu, lequel disoit à son peuple: _L'Etranger qui sejourne entre
vous, vous sera comme celui qui est né entre vous, & l'aymerez comme
vous-mémes: car vous avés eté etrangers au païs d'Ægypte_. Ainsi font
noz Sauvages, qui poussez d'un naturel humain reçoivent tous étrangers
(hors les ennemis) léquels ils admettent à leur communauté de vie. Et
ainsi sont les Turcs mémes préque en tous lieux, ayans des Hospitaux
fondés; où les passans (voire en quelques uns, les Chrétiens) sont
receus humainement sas rien payer. Chose qui fait honte à la France, oz
ne se reconoit préque rien en son Christianisme de ce qu'elle avoit de
bien en son paganisme, souffrant voir ses rues pavées, ses temples
assiegés, & ses devotions troublées d'une infinité de Mendians valides &
non valides, sans y mettre aucun ordre.
Mais c'est assez manger, parlons de boire. Je ne sçay si je doy mettre
entre les plus grans aveuglemens des Indiens Occidentaux d'avoir
abondamment le fruit le plus excellent que Dieu nous ait donné, & n'en
sçavoir l'usage. Car je voy que nos anciens Gaullois en étoient de méme,
& pensoient quel les raisins fussent poison, ce dit Ammian Marcellin. Et
Pline rapporte que les Romains furent longtemps sans avoir ni vignes, ni
vignobles: Vray est que noz Gaullois faisoient de la biere, dans
laquelle est encore l'usage frequent en toute la Gaulle Belgique: & de
cette sorte de bruvage usoient aussi les Ægyptiens és premiers temps, ce
dit Diodore, lequel en attribue l'invention à Osyris. Toutefois depuis
qu'è Rome la boisson du vin fut venue, les Gaullois y prindrent si bien
gout és voyages qu'ils y firent à main armée, qu'ilz continuerent
par-aprés la méme piste. Et depuis les Marchans d'Italie epuisoient fort
l'argent des Gaulles avec leur vin qu'ils y apportoient. Mais les
Allemans reconoissans leur naturel sujet à boire plus qu'il n'est
besoin, ne vouloient qu'on leur en portât, de peur qu'étans ivres ilz ne
fussent en proye à leurs ennemis: & se contentoient de bierre: Et
neantmoins pour ce que la boisson d'eau continuelle engendre des
crudités en l'estomach, & de là des grandes indispositions les nations
communement ont trouvé meilleur le moderé usage du vin, lequel a eté
donné de Dieu pour réjouir le coeur, ainsi que le pain pour le
sustenter, comme dit le Psalmiste: & l'Apôtre saint Paul méme conseille
son disciple Timothée d'en user un petit à cause de son infirmité. _Car
le vin_ (ce dit Oribasius) _recrée & reveille nôtre chaleur: d'où par
consequent les digestions se font mieux, & s'engendre un bon sang & une
bonne nourriture par toutes les parties du corps où le vin ha force de
penetrer: & pourtant ceux qui sont attenuez de maladie en reprennent une
plus forte habitude, & recouvrent semblablement par icelui l'appetit de
manger. Il attenue la pituite, il repurge l'humeur bilieux par les
veines, & de sa plaisante odeur & substance alaigre rejouit l'ame, &
donne force au corps. Le vin donc pris moderément est cause de tous ces
biens là: mais s'il est beu outre mesure il produit des effects tout
contraires_. Et Platon voulant demontrer en un mot la nature & proprieté
du vin: _Ce qui échauffe_ (dit-il) _l'ame avec le corps, c'est ce qu'on
appelle vin_.
Les Sauvages qui n'ont point l'usage du vin, ni des epices, ont trouvé
un autre moyen d'échauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de
crudités provenantes du poisson qu'ilz mangent, léquelles autrement
éteindroient la chaleur naturelle: c'est l'herbe que les Bresiliens
appellent _Petun_, les Floridiens _Tabac_, dont ilz prennent la fumée
préque à toute heure, ainsi que nous dirons plus amplement au chapitre
De la Terre, lors que nous parlerons de cette herbe. Puis, comme pardeça
on boit l'un à l'autre, en presentant (ce qui se fait en plusieurs
endroits & particulierement en Suisse) le verre à celui à qui l'on a
beu: Ainsi les Sauvages voulans fétoyer quelqu'un, & lui montrer signe
d'amitié, aprés avoir petuné, presentent le petunoir à celui qu'ils ont
agreable. Laquelle coutume de boire l'un à l'autre n'est pas nouvelle ni
particuliere aux Belges & Allemans: Car Heliodore en l'Histoire
Æthiopique de Chariclea nous témoigne que c'étoit une coutume toute
usitée anciennement és païs déquels il parle, de boire les uns aux
autres en nom d'amitié. Et pource qu'on en abusoit, & mettoit-on gens
pour contraindre ceux qui ne vouloient point faire raison, Assuerus Roy
des Perses en un banquet qu'il fit à tous les principaux Seigneurs &
Gouverneurs de ses païs, defendit par loy expresse de contraindre aucun,
& commanda que chacun fût servi à sa volonté. Les Ægyptiens n'usoient
pas de ces contraintes, mais neantmoins ilz buvoient tout, & ce par
grande devotion. Car depuis qu'ils eurent trouvé l'invention d'applique
des peintures & _Matachiaz_ sur l'argent, ilz prindrent grand plaisir de
voir leur Dieu Anubis depeint au fond de leurs coupes, ce dit Pline.
Noz Sauvages Canadiens, Souriquois, & autres, sont éloignez de ces
délices, & n'ont que le Petun, duquel nous avons parlé pour se
rechauffer l'estomach & donner quelque pointe à la bouche, ayans cela de
commune avec beaucoup d'autres nations qu'ils aiment ce qui est
mordicant, tel que ledit petun, lequel (ainsi que le vin ou la biere
forte) pris en fumée, étourdit les sens & endort aucunement: de maniere
que le mot d'ivrogne est entre eux en usage par cette diction
_Escorken_, aussi bien qu'entre nous.
Les Floridiens ont une sorte de bruvage dit _Cafiné_, qu'ilz boivent
tout chaud, lequel ilz font avec certaines feuilles d'arbres. Mais il
n'est loisible à tous d'en boire, ains seulement au _Paraousti_, & à
ceux qui ont fait preuve de leur valeur à la guerre. Et ha ce bruvage
telle vertu, qu'incontinent qu'ilz l'ont beu ilz deviennent tout en
sueur, laquelle étant passée, ilz sont repeuz pour vint-quatre heures de
la force nutritive d'icelui.
Quant à ceux du Bresil ilz font une certaine sorte de bruvage qu'ils
appelent _Caou-in_, avec des racines & du mil, qu'ilz mettent cuire &
amollir dans des grands vases de terre, en maniere de cuvier, sur le
feu, & étans amollis c'est l'office des femmes de macher le tout, & les
faire bouillir derechef en autres vases: puis ayans laissé le tout cuver
& écumer, elles couvrent le vaisseau jusques à ce qu'il faille boire: &
est ce bruvage épais comme lie, à la façon du _defrutum_ des Latins, &
du gout de lait aigre, blanc & rouge comme nôtre vin: & le font en toute
saison, pource que lédites racines y fructifient en tout temps. Au reste
ilz boivent ce _Caouin_ un peu chaud, mais c'est avec tel excés qu'ilz
ne partent jamais du lieu où ilz font leurs Tabagies jusques à ce qu'ils
ayent tout beu, y en eût-il à chacun un tonneau.
Si bien que les Flamens, Allemans, & suisses ne sont en ceci que petits
novices au prix d'eux. Je ne veux ici parler des cidres, & poirés de
Normandie, ny des Hydromels, déquels (au rapport de Plutarque) l'usage
étoit longtemps auparavant l'invention du vin: puis que noz Sauvages
n'en usent point. Mais j'ay voulu toucher le fruit de la vigne, en
consideration de ce que la Nouvelle-France en est heureusement pourveue.