_Du Mariage._
APRES avoir parlé des vétemens, parures, ornemens, & peintures des
Sauvages, il me semble bon de les marier, afin que la race ne s'en
perde, & que le païs ne demeure desert. Car la premiere ordonnance que
Dieu fit jadis ce fut de germer & produire & rapporter fruit, une
chacune creature capable de generation selon son espece. Et afin de
donner courage aux jeunes gens qui se marient, les Juifs avoient
anciennement une coutume de remplir de terre une auge, dans laquelle peu
avant les nopces ilz semoient de l'orge, & icelle germée ils la
portoient aux époux & épouse, disans: _Rapportez fruit & multipliez
comme céte orge, laquelle produit plutot que toutes les autres
semences_.
Or pour venir au sujet de noz Sauvages, plusieurs cuidans (je croy)
qu'ilz soient des buches, ou s'imaginans une republique de Platon,
demandent s'ilz font des mariages, & s'il y a des Prétres en _Canada_
pour les marier. En quoy ilz montrent qu'ilz sont gens bien nouveaux
d'attendre en ces peuples ici autant de ceremonies qu'il y a entre les
Chrétiens, léquels par une sainte coutume font que les mariages soient
ratifiés au ciel. Mais si sont-ilz plus sages que les anciens
Garamantes, Scythes, Nomades, & que le susdit Platon, qui trouvoit bon
cela. Item que les Arabes, entre léquels plusieurs freres n'avoient
qu'une femme, laquelle étoit à l'ainé durant la nuit, & aux autres
durant le jour. Le Capitaine Jacques Quartier parlant du mariage des
Canadiens en sa seconde Relation, dit ainsi:
Ilz gardent l'ordre du mariage, fors que les hommes prennent
deux ou trois femmes. Et depuis que le mary est mort jamais les
femmes ne se remarient, ains font le dueil de ladite mort toute
leur vie, & se teindent le visage de charbon pilé, & de graisse,
de l'epesseur d'un couteau, & à cela conoit-on qu'elles sont
veuves. Puis il poursuit: Ils ont une autre coutume fort
mauvaise de leurs filles. Car depuis qu'elles sont d'âge d'aller
à l'homme elles sont toutes mises en une maison de bordeau
abondonnées à tout le monde qui en veut jusques à ce qu'elles
ayent trouvé leur parti: Et tout ce avons veu par experience.
Car nous avons veu les maisons aussi pleines dédites filles
comme est une école de garsons en France.
J'aurois pensé que ledit Quartier eût avancé du sien au regard de cette
prostitution des filles, mais le discours de Champlein me confirme la
méme chose, horsmis qu'il ne parle point d'assemblées: ce qui me retient
d'y contredire. Entre noz Souriquois, il n'est point nouvelle de cela
non que ces Sauvages ayent grand' cure de la continence & virginité, car
ilz ne pensent point mal faire en la corrompant: mais soit par la
frequentation des François, ou autrement, les filles ont honte de faire
une impudicité publique: & s'il arrive qu'elles s'abandonnent à
quelqu'un, c'est en secret. Au reste celui qui veut avoir une fille en
mariage il faut qu'il la demande à son pere, sans le consentement duquel
elle ne sera point à lui, comme nous avons des-ja dit ci-dessus, &
rapporté l'exemple d'un qui avoit fait autrement. Et voulant se marier
il fera quelquefois l'amour, non point à la façon des Esséens, léquels
(ce dit Joseph) éprouvoient par trois ans les filles avant que les
prendre en mariage, mais par l'espace de six mois, ou un an, sans en
abuser, se peinturera le visage de rouge pour étre plus beau, & aura une
robbe neuve de Castors, Loutres, ou autre chose, bien garnie de
_Matachiaz_, avec des rayes & bendes qu'ilz figurent dessus en forme de
large passement d'or & d'argent, ainsi que faisoient jadis les Gots.
Faut en outre qu'il se montre vaillant à la chasse, & qu'il soit reconu
sachant faire quelque chose, car ilz ne se fient point aux moyens d'un
homme, qui ne sont autres que ce qu'il acquiert à la journée, ne se
soucians aucunement d'autres richesses que de la chasse: si ce n'est que
noz façons de faire leur en facent venir l'appetit.
Les filles du Bresil ont licence de se prostituer si-tot qu'elles en
sont capables, tout ainsi que celles de _Canada_. Voire les peres en
sont maquereaux, & reputent à honneur de les communiquer à ceux de deça
pour avoir de leur generation. Mais de s'y accorder ce ceroit chose trop
indigne d'un Chrétien: & voyons à nôtre grand dommage que Dieu a
severement puni ce vice par la verole apportée des Espagnols à Naples,
d'eux transmise aux François, étant auparavant la découverte de ces
terres inconue en l'Europe. Or jaçoit que les Bresiliens & Floridiens y
soyent sujets, si n'en sont-ilz pas persecutez comme les Europeans: car
ilz n'en font que rire, & s'en guerissent incontinent par le moyen du
Guayuac, de l'Esquine, & du Salsafras, arbres fort souverains pour la
guerison de cette ladrerie; & croy que l'arbre _Annedda_ duquel nous
avons raconté les merveilles, est l'une de ces especes.
On pourroit penser que la nudité de ces peuples les rendroit plus
paillars, mais c'est au contraire. Car comme les Allemans sont louez par
Cesar d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence qu'ilz
reputoient chose tres vilaine à un jeune homme d'avoir la compagnie
d'une femme ou fille avant l'âge de vint ans; & de leur part aussi ilz
n'étoient point emeus à cela encores que pele-mele les hommes & les
femmes jeunes & vieux se baignassent dans les rivieres: Aussi je puis
dire pour noz Sauvages que je n'y ay jamais veu un geste, ou regard
impudique, & ose affermer qu'ilz sont beaucoup moins sujets à ce vice
que pardeça: dont j'attribue la cause partie à cette nudité, &
principalement de la téte où est la fonteine des esprits qui excitent la
generation: partie au defaut du sel, des epiceries, du vin, & des
viandes qui provoquent les Ithyphalles, & partie à l'usage ordinaire
qu'ils ont tu Petun, la fumée duquel etourdit les sens, & montant au
cerveau empeche les functions de Venus. Jean de Leri loue les Bresiliens
en ceste continence: toutefois il adjouste que quand ilz se faschent
l'un contre l'autre ilz s'appellent quelquefois _Tiveré_, qui est à dire
boulgre, d'où l'on peut conjecturer que ce peché regne entre eux, comme
le Capitaine Laudonniere dit qu'il fait en la Floride: outre que les
Floridiens ayment fort le sexe feminin. Et de fait j'ay entendu que pour
aggreer aux Dames ilz s'occupent fort aux Ithyphalles dont nous venons
de parler, & pour y parvenir ilz usent fort d'ambre gris, dont ilz ont
grande quantité, voire avec un fouet d'orties, ou autre chose semblable,
font enfler les joues à cette idole de Maacha que la Roy Asa fit mettre
en cendres, léquelles il jetta dans le torrent de Cedron. Les femmes
d'autre part avec certaines herbes s'efforcent tant qu'elles peuvent de
faire des restrictions pour l'usage dédits Ithyphalles, & pour le droit
des parties.
Revenons à noz mariages qui valent mieux que toutes ces droleries là.
Les contractans ne donnent point la foy entre les mains des Notaires, ni
de leurs Devins, ains simplement demandent le consentement des parens: &
se fait par tout ainsi. Mais il faut remarquer qu'ilz gardent, & au
Bresil aussi, trois degrez de consanguinité, dans léquels ilz n'ont
point accoutumé de faire mariage, sçavoir est du fils avec sa mere, du
pere avec sa fille, & du frere avec sa soeur. Hors cela toutes choses
sont permises. De douaire il ne s'en parle point. Aussi quand arrive
divorce le mari n'est tenu de rien, & jaçoit que (comme a eté dit) il
n'y ait point de promesse de loyauté donnée par devant quelque puissance
superieure, toutefois en quelque part que ce soit les femmes gardent
chasteté, & peu s'en trouve qui en abusent. Voire j'ay ouï dire
plusieurs fois que pour rendre le devoir au mari elles se font souvent
contraindre: ce qui est rare pardeça. Aussi les femmes Gaulloises
sont-elles celebrées par Strabon pour étre bonnes portieres (j'entend
fecondes) & nourrissieres: & au contraire je ne voy point que ce peuple
là abonde comme entre nous, encor que toutes personnes s'employent à la
generation, & que pardeça une partie des hommes vivent sans mariage, &
ne travaillent bien souvent qu'à coups perdus. Vray est que noz Sauvages
se tuent les uns les autres incessamment, & sont toujours en crainte de
leurs ennemis, n'ayant ny villes murées, ni maison fortes pour se garder
de leurs embuches, qui est entre eux l'une des causes du defaut de
multiplication.
Ce refroidissement de Venus apporte une chose admirable & incroyable
entre les femmes, & qui ne s'est peu trouver méme entre les femmes du
saint Patriarche Jacob, c'est qu'encores qu'elles soyent plusieurs
femmes d'un mari (car la polygamie est receue par tout ce monde nouveau)
toutefois il n'y a point de jalousie entre elles. Ce qui est au Bresil
païs chaud aussi bien qu'en _Canada_: mais quant aux hommes, en
plusieurs lieux ilz sont jaloux: & si la femme est trouvée faisant la
béte à deux dos, elle sera repudiée, ou en danger d'étre tuée par son
mari: & à cela (quant à l'esprit de jalousie) ne faudra tant de
ceremonies que celles qui se faisoient entre les Juifs rapportées au
livre des Nombres. Et quant à la repudiation, n'ayans l'usage des
lettres ilz ne la font point par écrit en donnant à la femme un billet
signé d'un Notaire public, comme remarque saint Augustin parlant des
mémes Juifs: mais se contentent de dire à ses parens & à elle qu'elle se
pourvoye: & lors elle vit en commun avec les autres jusques à ce que
quelqu'un la recherche. Cette loy de repudiation a eté préque entre
toutes nations, fors entre les Chrétiens, léquels ont retenu ce precepte
Evangelique, _Ce que Dieu a conjoint, que l'homme ne separe point_. Ce
qui est plus expedient & moins scandaleux: quoy qu'aujourd'huy ceux qui
se sont separés de l'Eglise Romaine facent autrement. Car nous avons
souvent veu aux hautes Allemagnes les mariés ayans quelque ombrage l'un
de l'autre, se separer d'un commun consentement, & prendre autre parti
avec permission du Magistrat. Ce qui seroit plus tolerables si cette
licence étoit restreinte au cas de fornication, suivant la parole du
Sauveur, & l'interpretation de saint Ambroise sur ces mots de saint
Paul: _Que l'homme ne quitte point sa femme_. Car la femme qui
s'abandonne, ayant rompu la promesse faite à son mari en la face de Dieu
& de l'Eglise, il est aussi quitte de la sienne. Mais en tout autre cas
le meilleur est de suivre le conseil de Ben-Asira (que l'on dit avoir
eté nevoeu du Prophete Jeremie) lequel enquis par un qui avoit une
mauvaise femme, comment il en devoit faire: _Ronge_ (dit-il) _l'os qui
t'est écheu_.
Quant à la femme vefve, je ne veux affermer que ce qu'en a écrit Jacques
Quartier soit general, mais je diray que là où nous avons eté elles se
teindent le visage de noir quand il leur prend envie, & non toujours: si
leur mari a eté tué elles ne se remarieront point, ni ne mangeront chair
qu'elles n'ayent eu la vengeance de cette mort. Et ainsi l'avons veu
pratiquer à la fille de _Membertou_, laquelle depuis la guerre faite aux
Armouchiquois décrite ci-aprés, s'est remariée. Hors le cas de telle
mort elles ne font autrement difficulté d'accepter les secondes nopces
quand elles trouvent parti à propos.
Quelquefois noz Sauvages ayans plusieurs femmes en bailleront une à leur
ami s'il a envie de la prendre en mariage, & sera d'autant déchargé.
Mais s'il n'en a qu'une, il ne fera point comme Caton ce grand Senateur
Romain, lequel pour faire plaisir à Hortensius, lui presta sa femme
Martia, à la charge le la lui rendre quand il en auroit eu des enfans:
ains la gardera pour soy. Au regard des filles qui s'abandonnent, si
quelqu'un en a abusé elles le diront à la premiere occasion, & aprés
ainsi fait dangereux s'y frotter: car il ne faut meler le sang Chrétien
parmy l'infidele; & de cette justice gardée est loué Ville-gagnon méme
par Jean de Leri, quoy qu'il n'en dise pas beaucoup de bien: & Phinées
fils d'Eleazar fils d'Aaron pour avoir eté zelateur de la loy de Dieu, &
appaisé son ire qui alloit exterminant le peuple, à cause d'un tel
forfait, eut l'alliance de sacrificature perpetuelle, laquelle Dieu lui
promit, & à sa posterité. Vray est que nous sommes en la Loy
Evangelique, qui peut avoir moderé la rigueur de l'ancienne en ceci,
comme en l'étroite observation du Sabbath & beaucoup d'autres choses.