CHAP. XII

_Du Mariage._

APRES avoir parlé des vétemens, parures, ornemens, & peintures des

Sauvages, il me semble bon de les marier, afin que la race ne s'en

perde, & que le païs ne demeure desert. Car la premiere ordonnance que

Dieu fit jadis ce fut de germer & produire & rapporter fruit, une

chacune creature capable de generation selon son espece. Et afin de

donner courage aux jeunes gens qui se marient, les Juifs avoient

anciennement une coutume de remplir de terre une auge, dans laquelle peu

avant les nopces ilz semoient de l'orge, & icelle germée ils la

portoient aux époux & épouse, disans: _Rapportez fruit & multipliez

comme céte orge, laquelle produit plutot que toutes les autres

semences_.

Or pour venir au sujet de noz Sauvages, plusieurs cuidans (je croy)

qu'ilz soient des buches, ou s'imaginans une republique de Platon,

demandent s'ilz font des mariages, & s'il y a des Prétres en _Canada_

pour les marier. En quoy ilz montrent qu'ilz sont gens bien nouveaux

d'attendre en ces peuples ici autant de ceremonies qu'il y a entre les

Chrétiens, léquels par une sainte coutume font que les mariages soient

ratifiés au ciel. Mais si sont-ilz plus sages que les anciens

Garamantes, Scythes, Nomades, & que le susdit Platon, qui trouvoit bon

cela. Item que les Arabes, entre léquels plusieurs freres n'avoient

qu'une femme, laquelle étoit à l'ainé durant la nuit, & aux autres

durant le jour. Le Capitaine Jacques Quartier parlant du mariage des

Canadiens en sa seconde Relation, dit ainsi:

Ilz gardent l'ordre du mariage, fors que les hommes prennent

deux ou trois femmes. Et depuis que le mary est mort jamais les

femmes ne se remarient, ains font le dueil de ladite mort toute

leur vie, & se teindent le visage de charbon pilé, & de graisse,

de l'epesseur d'un couteau, & à cela conoit-on qu'elles sont

veuves. Puis il poursuit: Ils ont une autre coutume fort

mauvaise de leurs filles. Car depuis qu'elles sont d'âge d'aller

à l'homme elles sont toutes mises en une maison de bordeau

abondonnées à tout le monde qui en veut jusques à ce qu'elles

ayent trouvé leur parti: Et tout ce avons veu par experience.

Car nous avons veu les maisons aussi pleines dédites filles

comme est une école de garsons en France.

J'aurois pensé que ledit Quartier eût avancé du sien au regard de cette

prostitution des filles, mais le discours de Champlein me confirme la

méme chose, horsmis qu'il ne parle point d'assemblées: ce qui me retient

d'y contredire. Entre noz Souriquois, il n'est point nouvelle de cela

non que ces Sauvages ayent grand' cure de la continence & virginité, car

ilz ne pensent point mal faire en la corrompant: mais soit par la

frequentation des François, ou autrement, les filles ont honte de faire

une impudicité publique: & s'il arrive qu'elles s'abandonnent à

quelqu'un, c'est en secret. Au reste celui qui veut avoir une fille en

mariage il faut qu'il la demande à son pere, sans le consentement duquel

elle ne sera point à lui, comme nous avons des-ja dit ci-dessus, &

rapporté l'exemple d'un qui avoit fait autrement. Et voulant se marier

il fera quelquefois l'amour, non point à la façon des Esséens, léquels

(ce dit Joseph) éprouvoient par trois ans les filles avant que les

prendre en mariage, mais par l'espace de six mois, ou un an, sans en

abuser, se peinturera le visage de rouge pour étre plus beau, & aura une

robbe neuve de Castors, Loutres, ou autre chose, bien garnie de

_Matachiaz_, avec des rayes & bendes qu'ilz figurent dessus en forme de

large passement d'or & d'argent, ainsi que faisoient jadis les Gots.

Faut en outre qu'il se montre vaillant à la chasse, & qu'il soit reconu

sachant faire quelque chose, car ilz ne se fient point aux moyens d'un

homme, qui ne sont autres que ce qu'il acquiert à la journée, ne se

soucians aucunement d'autres richesses que de la chasse: si ce n'est que

noz façons de faire leur en facent venir l'appetit.

Les filles du Bresil ont licence de se prostituer si-tot qu'elles en

sont capables, tout ainsi que celles de _Canada_. Voire les peres en

sont maquereaux, & reputent à honneur de les communiquer à ceux de deça

pour avoir de leur generation. Mais de s'y accorder ce ceroit chose trop

indigne d'un Chrétien: & voyons à nôtre grand dommage que Dieu a

severement puni ce vice par la verole apportée des Espagnols à Naples,

d'eux transmise aux François, étant auparavant la découverte de ces

terres inconue en l'Europe. Or jaçoit que les Bresiliens & Floridiens y

soyent sujets, si n'en sont-ilz pas persecutez comme les Europeans: car

ilz n'en font que rire, & s'en guerissent incontinent par le moyen du

Guayuac, de l'Esquine, & du Salsafras, arbres fort souverains pour la

guerison de cette ladrerie; & croy que l'arbre _Annedda_ duquel nous

avons raconté les merveilles, est l'une de ces especes.

On pourroit penser que la nudité de ces peuples les rendroit plus

paillars, mais c'est au contraire. Car comme les Allemans sont louez par

Cesar d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence qu'ilz

reputoient chose tres vilaine à un jeune homme d'avoir la compagnie

d'une femme ou fille avant l'âge de vint ans; & de leur part aussi ilz

n'étoient point emeus à cela encores que pele-mele les hommes & les

femmes jeunes & vieux se baignassent dans les rivieres: Aussi je puis

dire pour noz Sauvages que je n'y ay jamais veu un geste, ou regard

impudique, & ose affermer qu'ilz sont beaucoup moins sujets à ce vice

que pardeça: dont j'attribue la cause partie à cette nudité, &

principalement de la téte où est la fonteine des esprits qui excitent la

generation: partie au defaut du sel, des epiceries, du vin, & des

viandes qui provoquent les Ithyphalles, & partie à l'usage ordinaire

qu'ils ont tu Petun, la fumée duquel etourdit les sens, & montant au

cerveau empeche les functions de Venus. Jean de Leri loue les Bresiliens

en ceste continence: toutefois il adjouste que quand ilz se faschent

l'un contre l'autre ilz s'appellent quelquefois _Tiveré_, qui est à dire

boulgre, d'où l'on peut conjecturer que ce peché regne entre eux, comme

le Capitaine Laudonniere dit qu'il fait en la Floride: outre que les

Floridiens ayment fort le sexe feminin. Et de fait j'ay entendu que pour

aggreer aux Dames ilz s'occupent fort aux Ithyphalles dont nous venons

de parler, & pour y parvenir ilz usent fort d'ambre gris, dont ilz ont

grande quantité, voire avec un fouet d'orties, ou autre chose semblable,

font enfler les joues à cette idole de Maacha que la Roy Asa fit mettre

en cendres, léquelles il jetta dans le torrent de Cedron. Les femmes

d'autre part avec certaines herbes s'efforcent tant qu'elles peuvent de

faire des restrictions pour l'usage dédits Ithyphalles, & pour le droit

des parties.

Revenons à noz mariages qui valent mieux que toutes ces droleries là.

Les contractans ne donnent point la foy entre les mains des Notaires, ni

de leurs Devins, ains simplement demandent le consentement des parens: &

se fait par tout ainsi. Mais il faut remarquer qu'ilz gardent, & au

Bresil aussi, trois degrez de consanguinité, dans léquels ilz n'ont

point accoutumé de faire mariage, sçavoir est du fils avec sa mere, du

pere avec sa fille, & du frere avec sa soeur. Hors cela toutes choses

sont permises. De douaire il ne s'en parle point. Aussi quand arrive

divorce le mari n'est tenu de rien, & jaçoit que (comme a eté dit) il

n'y ait point de promesse de loyauté donnée par devant quelque puissance

superieure, toutefois en quelque part que ce soit les femmes gardent

chasteté, & peu s'en trouve qui en abusent. Voire j'ay ouï dire

plusieurs fois que pour rendre le devoir au mari elles se font souvent

contraindre: ce qui est rare pardeça. Aussi les femmes Gaulloises

sont-elles celebrées par Strabon pour étre bonnes portieres (j'entend

fecondes) & nourrissieres: & au contraire je ne voy point que ce peuple

là abonde comme entre nous, encor que toutes personnes s'employent à la

generation, & que pardeça une partie des hommes vivent sans mariage, &

ne travaillent bien souvent qu'à coups perdus. Vray est que noz Sauvages

se tuent les uns les autres incessamment, & sont toujours en crainte de

leurs ennemis, n'ayant ny villes murées, ni maison fortes pour se garder

de leurs embuches, qui est entre eux l'une des causes du defaut de

multiplication.

Ce refroidissement de Venus apporte une chose admirable & incroyable

entre les femmes, & qui ne s'est peu trouver méme entre les femmes du

saint Patriarche Jacob, c'est qu'encores qu'elles soyent plusieurs

femmes d'un mari (car la polygamie est receue par tout ce monde nouveau)

toutefois il n'y a point de jalousie entre elles. Ce qui est au Bresil

païs chaud aussi bien qu'en _Canada_: mais quant aux hommes, en

plusieurs lieux ilz sont jaloux: & si la femme est trouvée faisant la

béte à deux dos, elle sera repudiée, ou en danger d'étre tuée par son

mari: & à cela (quant à l'esprit de jalousie) ne faudra tant de

ceremonies que celles qui se faisoient entre les Juifs rapportées au

livre des Nombres. Et quant à la repudiation, n'ayans l'usage des

lettres ilz ne la font point par écrit en donnant à la femme un billet

signé d'un Notaire public, comme remarque saint Augustin parlant des

mémes Juifs: mais se contentent de dire à ses parens & à elle qu'elle se

pourvoye: & lors elle vit en commun avec les autres jusques à ce que

quelqu'un la recherche. Cette loy de repudiation a eté préque entre

toutes nations, fors entre les Chrétiens, léquels ont retenu ce precepte

Evangelique, _Ce que Dieu a conjoint, que l'homme ne separe point_. Ce

qui est plus expedient & moins scandaleux: quoy qu'aujourd'huy ceux qui

se sont separés de l'Eglise Romaine facent autrement. Car nous avons

souvent veu aux hautes Allemagnes les mariés ayans quelque ombrage l'un

de l'autre, se separer d'un commun consentement, & prendre autre parti

avec permission du Magistrat. Ce qui seroit plus tolerables si cette

licence étoit restreinte au cas de fornication, suivant la parole du

Sauveur, & l'interpretation de saint Ambroise sur ces mots de saint

Paul: _Que l'homme ne quitte point sa femme_. Car la femme qui

s'abandonne, ayant rompu la promesse faite à son mari en la face de Dieu

& de l'Eglise, il est aussi quitte de la sienne. Mais en tout autre cas

le meilleur est de suivre le conseil de Ben-Asira (que l'on dit avoir

eté nevoeu du Prophete Jeremie) lequel enquis par un qui avoit une

mauvaise femme, comment il en devoit faire: _Ronge_ (dit-il) _l'os qui

t'est écheu_.

Quant à la femme vefve, je ne veux affermer que ce qu'en a écrit Jacques

Quartier soit general, mais je diray que là où nous avons eté elles se

teindent le visage de noir quand il leur prend envie, & non toujours: si

leur mari a eté tué elles ne se remarieront point, ni ne mangeront chair

qu'elles n'ayent eu la vengeance de cette mort. Et ainsi l'avons veu

pratiquer à la fille de _Membertou_, laquelle depuis la guerre faite aux

Armouchiquois décrite ci-aprés, s'est remariée. Hors le cas de telle

mort elles ne font autrement difficulté d'accepter les secondes nopces

quand elles trouvent parti à propos.

Quelquefois noz Sauvages ayans plusieurs femmes en bailleront une à leur

ami s'il a envie de la prendre en mariage, & sera d'autant déchargé.

Mais s'il n'en a qu'une, il ne fera point comme Caton ce grand Senateur

Romain, lequel pour faire plaisir à Hortensius, lui presta sa femme

Martia, à la charge le la lui rendre quand il en auroit eu des enfans:

ains la gardera pour soy. Au regard des filles qui s'abandonnent, si

quelqu'un en a abusé elles le diront à la premiere occasion, & aprés

ainsi fait dangereux s'y frotter: car il ne faut meler le sang Chrétien

parmy l'infidele; & de cette justice gardée est loué Ville-gagnon méme

par Jean de Leri, quoy qu'il n'en dise pas beaucoup de bien: & Phinées

fils d'Eleazar fils d'Aaron pour avoir eté zelateur de la loy de Dieu, &

appaisé son ire qui alloit exterminant le peuple, à cause d'un tel

forfait, eut l'alliance de sacrificature perpetuelle, laquelle Dieu lui

promit, & à sa posterité. Vray est que nous sommes en la Loy

Evangelique, qui peut avoir moderé la rigueur de l'ancienne en ceci,

comme en l'étroite observation du Sabbath & beaucoup d'autres choses.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 252 / 303 题