CHAP. XI

_Des ornemens exterieur de corps, Brasselets, Carquans, Pendans

d'aureille, &c._

NOUS qui vivons par-deça souz l'authorité de noz Princes, & des

Republiques civilisées, avons deux grans tyrans de nôtre vie, auquels

les peuples du nouveau monde n'ont point encore eté assujette, les excés

du ventre, & l'ornement du corps, & bref tout ce qui va à la pompe,

léquels si nous avions quittés, ce seroit un moyen pour r'appeller

l'ancien âge d'or, & ôter la calamité que nous voyons en la pluspart des

hommes. Car celui qui possede beaucoup faisant peu de depanse, seroit

liberal, & secourroit l'indigent, à quoy faire il est retenu voulant non

seulement maintenir, mais aussi augmenter son train, & paroitre, bien

souvent aux dépens du pauvre peuple, duquel il succe le sang, _qui

devorant plebem meam sicut estam panis_, dit le Psalmiste. Je laisse ce

qui est du vivre, n'étant mon sujet d'en parler en ce chapitre ici. Je

laisse aussi les excés qui consistent en meubles, renvoyant le Lecteur à

Pline qui a parlé amplement des pompes & suprefluités Romanesques, comme

des vaisselles à la Furvienne & à la Clodienne, & des chalits à la

Deliaque, & des tables le tout d'or & d'argent ouvrés en bosse; là où

aussi il met en avant un esclave _Drusillanus Rotundum_ lequel étant

Thresorier de la haute Hespagne fit faire une forge pour mettre en

oeuvre un plat d'argent de cinq quintaux; accompagné de huit autres tous

pesans demi quintal. Je veux seulement parler des _Matachiaz_ de noz

Sauvages, & dire que si nous nous contentions de leur simplicité nous

eviterions beaucoup de tourmens que nous nous donnons pour avoir des

superfluittez, sans léquelles nous pourrions heureusement vivre

(d'autant que la nature se contente de peu) & le cupidité déquelles nous

fait bien souvent decliner de la justice. Les excés des hommes

consistent la plus part és choses que j'ay dit vouloir omettre,

léquelles je ne lairray de ramener à point s'il vient à propos. Mais les

Dames ont toujours eu cette reputation d'aymer les excés en ce qui est

de l'ornement du corps, & tous les Moralistes qui ont fait état de

reprimer les vices les ont mises en jeu, là où ils ont trouvé ample

sujet de parler. Clement Alexandrin faisant une longue enumeration de

l'attiral des femmes (qu'il a pris la pluspart du Prophete Esaie) dit en

fin qu'il est las d'en tant conter, & qu'il s'étonne comme elles ne sont

accablées d'un si grand fais.

Prenons les donc par les parties dont on se plaint. Tertullian

s'emerveille de l'audace humaine qui se bende contre la parole de nôtre

Sauveur, lequel disoit _qu'il n'est pas en nous d'adjouster quelque

chose à la mesure que Dieu nous a donnée: & toutefois les Dames

s'efforcent de faire le contraire adjoutans sur leurs tétes des cages de

cheveux tissu en forme de pains, chapeaux, panniers, ou ventres

d'ecussons. Si elles n'ont honte de cette enormité superflue, au moins_

(dit-il) _qu'elles ayent honte de l'ordure qu'elles portent, & ne

couvrent point un chef saint & Chrétien de la depouille d'une autre téte

paraventure immonde ou criminele, & destinée à un honteux supplice_. Et

là méme parlant de celles qui colorent leurs cheveux: _J'en voy_

(dit-il) _qui font changer la couleur à leurs cheveux avec du saffran.

Elles ont honte de leur païs, & voudroient estre Gaulloises ou

Allemandes, tant elles se deguisent_. Par ceci se conoit combien la

chevelure rousse étoit estimée anciennement. Et de fait l'Ecriture prise

celle de David qui étoit telle. Mais de la rechercher par artifice,

saint Cyprian & saint Hierome, avec nôtre Tertullian, disent que cela

presage le feu d'enfer. Or noz Sauvages en ce qui regard l'emprunt des

cheveux ne sont point reprehensibles: car leur vanité ne s'étend point à

cela: mais bien en ce qui est de la couleur, d'autant que quant ils ont

le coeur joyeux, & se peindent la face, soit de bleu, soit de rouge, ilz

fardent aussi leurs cheveux de la méme couleur.

Venons maintenant aux aureilles, au col aux bras & aux mains, & là nous

trouverons dequoy nous arréter: ce sont parties où les joyaux sont bien

en evidence: ce qu'aussi les Dames sçavent fort bien reconoitre. Les

premiers hommes qui ont eu de la pieté ont fait conscience de violenter

la nature, & percer les aureilles pour y pendre quelque chose de

precieux: car nul n'est seigneur de ses membres pour en mal user, ce dit

le Jurisconsulte Ulpian. Et pour-ce quand le serviteur d'Abraham alla en

Mesopotamie pour trouver femme à Isaac, & eut rencontré Rebecca, il lui

mit une bague d'or sur le front pendante entre les ïeux, & des

brasselets aussi d'or aux mains: suivant quoy il est dit aux Proverbes,

qu'_Une femme belle & folle est comme une bague d'or au museau d'une

truye_. Mais les humains ont pris des licences qu'ilz ne doivent pas, &

ont deffait en eux l'ouvrage de Dieu pour complaire à leurs fantasies.

En quoy je ne m'étonne pas des Bresiliens dont nous parlerons tantot,

mais des peuples civilisez, qui ont appellez les autres nations

barbares, mais encore des Chrétiens du jourd'hui. Quand Seneque se

plaint de ce qui se passoit de son temps: _La folie des femmes_ (dit-il)

_n'avoit point assés assujeti les hommes, il leur a fallu encore prendre

deux ou trois patrimoines aux aureilles_. Mais quels patrimoines? _Elles

portent_ (ce dit Tertullian) _des iles & maisons champestres sur leurs

cols, & des gros registres aux aureilles contenans le revenu d'un grand

richart, & chacun doit de la main gauche ha un patrimoine pour se

jouer_. En fin il ne les peut mieux comparer qu'aux criminels qui sont

aux cachots en Ethiopie, léquels tant plus sont coulpables, tant plus

sont riches, d'autant que les menottes & barres auquelles ilz sont

attachez sont d'or. Mais il exhorte les Chrétiennes de ne point étre

telles, d'autant que ce sont là des marques certaines d'impudicité,

léquelles appartiennent à ces malheureuses victimes de la lubricité

publique. Pline, quoyque Payen, ne deteste pas moins ces excéz.

Car noz Dames (dit-il) pour étre braves portent pendues à leurs

doits de ces grandes perles qu'on appelle _Elenchus_ en façon de

poires, & en ont deux, voire trois és aureilles. Mémes elles ont

inventé des noms pour s'en servir à leurs maudites & facheuses

superfluités. Car elles appellent Cymbales celles qu'elles

portent pendues aux aureilles en nombre, comme si elles

prenoient plaisir de les y ouïr grillotter. Que plus est les

femmes menageres, & méme les pauvres femmes, s'en parent; disans

qu'aussi peu doit aller une femme sans perles, qu'un Consul sans

ses huissiers. Finalement on est venu jusques à en parer les

souliers, & jarretieres, voire encore leurs bottines en sont

tout chargées & garnies. De sorte que maintenant il n'est plus

question de perles, ains les faut faire servir de pavé, afin de

ne marcher que sur perles.

Le méme dit, que Lollia Paulina relaissée de Caligula és communs festins

des gens mediocres, étoit tant chargée d'emeraudes & de perles par la

téte, les cheveux, les aureilles, le col, les doits, & les bras, tant en

colliers jaferans, que brasselets, que tout en reluisoit, & qu'elle en

avoit pour un million d'or. Cela étoit excessif: mais c'étoit la

premiere Princesse du monde, & si ne dit point qu'elle en portat aux

souliers: comme encore il se plaint ailleurs que les Dames de Rome

portoient de l'or aux piez. _Quel desordre!_ (dit-il). _Permettons aux

femmes de porter tant d'or qu'elles voudront en brasselets és doigts, au

col, és aureilles, & és carquans & brides, &c. Faut-il neantmoins pour

cela en parer les piés!_ Ce ne seroit jamais fait si je vouloy continuer

ce propos. Les Hespagnoles du Perou font encore davantage, car ce ne

sont que lames & platines d'or & d'argent, & garnitures de perles en

leurs patins. Vray est qu'elles sont en un païs que Dieu a felicité de

toutes ces richesses abondamment. Mais si tu n'en as tatn ne t'en faches

point, & ne sois tenté d'envie: telles choses sont terre fouillée &

epurée avec mille gehennes au fond des enfers, par le travail

incroyable, & au pris de la vie de tes semblables. Les perles ne sont

que de la rousée receue dans la coquille d'un poisson, que se péchent

par des hommes que l'on force à étre poissons, c'est à dire étre

toujours plongés au profond de la mer. Et pour avoir ces choses, & pour

étre habillez de soye, & pour avoir des robbes à mille replis, nous nous

tourmentons, nous prenons des soucis qui abbregent noz jours, nous

rongent les os, succent la moelle, attenuent le corps, & consument

l'esprit: Qui ha à diner est aussi riche que cela s'il sçait considerer.

Et où abondent ces choses, là abondent les delices, & consequemment les

vices: & au bout voici que Dieu dit par son Prophete: _Ilz jetteront

leur argent és rues, & leur or ne sera que fiente, & ne les delivreront

point au jour de ma grande colere._ Qui veut avoir conoissance plus

ample des chatimens dont Dieu menace les femmes qui abusent des carquans

& joyaux, qui n'ont autre soin que de s'attiffer & farder, vont la gorge

étendue, les ïeux égarez, & d'un marcher fier, lise le septiéme chapitre

du Prophete Esaïe. Je ne veux pourtant blamer les vierges qui ont

quelques dorures, ou chaines de perles, ou autres joyaux, ensemble un

habillement modeste: car cela est de bienseance, & toutes choses sont

faite pour l'usage de l'homme: mais l'excés est ce qui tombe en blâme,

pource que bien souvent souz cela git l'impudicité. Heureux les peules

qui n'ayans point les occasions du peché servent purement à Dieu, &

possedent une terre qui leur fournit ce qui est necessaire à la vie.

Heureux noz peuples Sauvages s'ils avoient l'entiere conoissance de

Dieu: car en cet état ilz sont sans ambition, vaine gloire, envie,

avarice, & n'ont soin de ces pompes que nous venons de representer: ains

se contentent d'avoir des _Matachiaz_ pendus à leurs aureilles, & à

l'entour de leurs cols, corps, bras & jambes. Les Bresiliens, Floridiens

& Armouchiquois font des carquans & brasselets (appellez _Bou-re_ au

Bresil, & _Matachiaz_ par les nôtres) avec des os de ces grandes

coquilles de mer qu'on appelle Vignols, semblables à des limaçons,

léquels ilz découpent & amassent en mille pieces, puis les polissent sur

un grez tant qu'ils les rendent fort menues, & percés qu'ils les ont, en

font des chappelets dont les grans sont noirs et blancs, qui n'ont pas

mauvaise grace: & s'il faut estimer les choses selon la façon, comme

nous voyons qu'il se prattique en noz marchandises, ces colliers,

écharpes, & brasselets de Vignols, ou Pourcelaine, sont plus riches que

les perles (toutefois on ne m'en croira point) aussi les prisent-ils

plus que perles, ni or, ni argent: & c'est ce que ceux de la grande

riviere de _Canada_ au temps de Jacques Quartier appelloient _Esurgni_

(dequoy nous avons fait mention ci-dessus) mot que j'ay eu beaucoup de

peine à comprendre, & que Belleforet n'a point entendu quand il en à

voulu parler. Aujourd'hui ilz n'en ont plus, ou en ont perdu le metier:

car ilz se servent fort des _Matachiaz_ qu'on leur porte de France. Or

comme entre nous, ainsi en ce païs là ce sont les femmes qui se parent

de telles choses, & en feront une douzaine de tours à-l'entour du col

pendantes sur la poitrine, & à l'entour des poignets, & au-dessus du

coude. Elles en pendent aussi des longs chappelets aux aureilles qui

viennent jusques au bas des épaules. Que si les hommes en portent ce

sera quelque jeune amoureux tant seulement. Au païs de Virginia où il y

a quelques perles, les femmes en portent des carquans, colliers, &

brasselets ou bien des morceaux de cuivres arondis comme des boulettes,

que se trouvent en leurs montagnes, où y en a des mines. Mais au port

Royal & és environs & vers la Terre-neuve & à Tadoussac, où ilz n'ont ny

perles, ni Vignols, les filles & femmes font des _Matachiaz_ avec des

arrétes ou aiguillons de Porc-epic, léquelles elles les teindent de

couleur noire, blanche, & vermeille, aussi vives qu'il est possible, car

nôtre écarlatte n'a point plus de lustre que leur teinture rouge: Mais

elles prisent davantage les _Matachiaz_ qui leur viennent du païs des

Armouchiquois, & les achetent bien cherement. Et d'autant qu'elles en

recouvrent peu, à-cause de la guerre que ces deux nations ont toujours

l'une contre l'autre, on leur porte de France des _Matachiaz_ faits de

petits tuyaux de verre melé d'étain, ou de plomb, qu'on leur troque à la

brasse, faute d'aucune: & c'est en ce païs là ce que les Latins

appellent _Mundus muliebris_. Elles en font aussi des petits carreaux

melangés de couleurs, confus ensemble, qu'elles attachent aux cheveux

des petits enfans, par derriere. Les hommes ne s'amusent gueres à cela,

sinon que les Bresiliens portent au col des Croissans d'os fort blancs,

qu'ils appellent _Taci_ au nom de la Lune: & noz Souriquois

semblablement quelque joliveté de méme etoffe, sans excés. Et ceux qui

n'ont de cela portent ordinairement un couteau devant la poitrine, ce

qu'ils ne font pour ornement, mais faute de poche, & pour ce que ce leur

est un outil necessaire à toute heure. Quelques uns ont des ceintures

faites de _Matachiaz_, déquelles ilz se servent seulement quand ilz

veulent paroitre, & se faire braves. Les _Autmoins_, ou devins, portent

aussi devant la poitrine quelque enseigne de leur metier, ainsi que nous

avons dit ailleurs. Mais quant aux Armouchiquois ils ont une façon de

mettre aux poignets, & au-dessus de la cheville du pié, des lames de

cuivre faites en forme de menottes; & au defaut du corps, c'est à dire

aux hanches, des ceintures façonnées de tuyaux de cuivre longs comme le

doit du milieu, enfilés ensemble de la longueur d'une ceinture,

proprement de la façon qu'Herodian recite avoir eté en usage entre les

Pictes dont nous avons parlé, quand il dit qu'ilz se ceindent le corps &

le col avec du fer, estimans cela leur étre un grand ornement, & un

grand témoignage qu'ilz sont bien riches, ainsi qu'aux autres barbares

d'avoir de l'or alentour d'eux. Et de cette race d'hommes Sauvages

encore y en a-il en Ecosse, lequelz ny les siecles, ny les ans, ni

l'abondance des hommes, n'a peu encore civiliser. Et jaçoit que, comme

nous avons dit, les hommes ne soient tant soucieux des _Matachiaz_ que

les femmes, toutefois ceux du Bresil n'ayans cure de vétemens prennent

plaisir à se parer & bigarrer de plumes d'oiseaux, prenans celles dont

nous nous servons à coucher, & les decoupans menu comme chair à patez,

léquelles ilz teindent en rouge avec leurs bois de Bresil, puis s'étans

frotté le corps avec certaine gomme qui leur sert de colle, ilz se

couvrent de ces plumes & puis font un habit tout d'une venue à la

Pantalone: ce qui a fait croire (ce dit Jean de Leri en son histoire de

l'Amerique) aux premiers qui sont allés pardela, que les hommes qu'on

appelle Sauvages fussent velus, ce qui n'est point. Car les Sauvages des

terres d'outremer en quelque part que ce soit ont moins de poil que

nous. Ceux de la Floride se servent aussi de cette maniere de duvet,

mais c'est seulement à la téte pour se rendre plus effroyables. Outre ce

que nous avons dit, les Bresiliens font encore des Fronteaux de plumes

qu'ilz lient & arrengent de toutes couleurs, ressemblans iceux fronteaux

(quant à la façon) à ces raquettes ou ratepenades dont les Dames usent

par deça, l'invention déquelles elles semblent avoir apprise de ces

Sauvages. Quant à ceux de nôtre Nouvelle-France és jours entre eux

solennelz & de rejouïssance, & quand ilz vont à la guerre, ils ont

à-l'entour de la téte comme une coronne faite de longs poils d'Ellan

peints en rouge collez, ou autrement attachés, à une bende de cuir large

de trois doigts, telle que le Capitaine Jacques Quartier dit avoir veu

au Roy (ainsi l'appelle-il) & Seigneur des Sauvages qu'il trouva en la

ville de _Hochelaga_. Mais ilz n'usent point de tant de plumasseries que

les Bresiliens, léquels en font des robbes, bonnets, brasselets,

ceintures, & paremens des joues & des rondaches sur les reins de toutes

couleurs, qui seroient plutot ennuieuses que delectables à deduire,

étant aisé à un chacun de suppléer cela, & s'imaginer que c'est.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 251 / 303 题