CHAP. X

_Des Peintures, Marques, Incisions, & Ornemens du corps._

CE n'est merveille si les Dames du jourd'hui se fardent: car dés long

temps, & en maints lieux le métier en a commencé. Mais il est blamé és

livres sacrez, & mis en reproche par la voix des Prophetes: comme quand

l'ennemi menace la ville de Jerusalem: _Quand tu auras_ (dit il) _eté

détruite; que seras-tu? quand tu te seras vétue de cramoisi, & parée

d'ornemens d'or, quand tu te seras fardé la face, tu te seras embellie

en vain, tes amoureux t'ont rebuttée, ilz cherchent ta vie._ Le Prophete

Ezechiel fait un semblable reproche aux villes de Jerusalem & de

Samarie, qu'il compare à deux femmes debauchées, léquelles ont envoyé

chercher des hommes venans de loin, & étans venus elles se sont lavées,

& fardé le visage, & ont chargé leurs beaux ornemens. La Royne Jesabel

ayant voulu faire de méme ne laissa d'étre jettée en bas de la fenétre,

& porter la punition de sa mechante vie. Les Romains anciennement se

peindoient le corps de vermillon (ce dit Pline) quand ils entroient en

triomphe à Rome: & adjoute que les Princes & grans Seigneurs d'Æthiopie

faisoient grand état de cette couleur, de laquelle ilz se rougissoient

entierement: mémm les uns & les autres s'en servoient pour faire leurs

Dieux plus beaux: & que la premiere depense qui étoit allouée par les

Censeurs & Maitres des Comptes à Rome étoit des deniers employés à

vermillonner le visage de Jupiter. La méme autheur en autre endroit

recite que les Anderes, Mathites, Mosagebes & Hipporéens peuples de

Libye s'emplatroient tout le corps de croye rouge. Bref cette façon de

faire passoit jusques au Septentrion. Et delà est venu le nom qu'on a

imposé aux Pictes ancien peule de Scythie voisin des Gots, léquels en

l'an octante-septiéme aprés la nativité de Jesus-Christ sous l'Empire de

Domitian vindrent faire des courses & ravages par les iles qui tirent

vers le Nort, là où ayans trouvé gens qui leur firent forte resistence,

ilz s'en retrounerent sans rien faire, & vequirent encores nuds parmy

les froidures de leur païs jusques à l'an trois cens septantiéme de

nôtre salut, auquel temps souz l'Empire de Valentinian joints avec les

Saxons Ecossois ilz tourmenterent fort ceux de la grande Bretagne, à ce

que recite Ammian Marcellin: & resolus de s'arreter là (comme ilz

firent) ilz demanderent aux Bretons (qui sont aujourd'hui les Anglois)

des femmes en mariage. Sur quoy ayans eté éconduits, ilz s'addresserent

aux Ecossois, qui leur en fournirent, à la charge & condition que la

ligne masculine des Rois entre-eux venant à faillir les femmes

succederoient au Royaume. Or ces peuples ont eté appellez Pictes à-cause

des peintures qu'ils appliquoient sur leurs corps nuds, léquels (dit

Herodian) ilz ne vouloient couvrir d'aucuns habillemens, pour ne cacher

& obscurcir les belles peintures damassées qu'ils avoient appliquées

dessus, là où étoient representées des figures d'animaux de toutes

sortes, & imprimées avec des ferrements si avant qu'il étoit impossible

de les ôter. Ce qu'ilz faisoient (ce dit Solin) dés l'enfance: de

maniere que comme l'enfant croissoit, aussi croissoient ces figures,

ainsi que sont les marques que l'on grave dans les jeunes citrouilles.

Le Poëte Claudian nous rend aussi plusieurs témoignages de ceci en ses

Panegyriques comme quand il parle de l'ayeul de l'Empereur Honorius.

_Iste leves Maures, nec falso nomine Pictos_

_Edomuit............_

Et en la guerre Gothique,

_....... Ferroque notatas_

_Perlegit examines Picto moriente figuras._

Ceci a eté remarqué par le docte Savaron sur la rencontre qu'en fait

Sidoine de Polignac. Et bien que noz Poitevins Celtiques appellez par

les Latins _Pictones_, ne soient venus de la race de ceux-là (car ils

étoient fort anciens Gaullois dés le temps de Jules Cesar) toutefois je

veux bien croire que ce nom leur a eté baillé pour méme occasion que le

leur aux Pictes. Et comme des coutumes une fois introduites parmi un

peuple ne se perdent que par la longueur de plusieurs siecles (comme

nous voyons durer encor les folies du Mardi gras) ainsi les vestiges des

peintures dont nous avons parlé sont demeurées en quelque nations

Septentrionales. Car j'ay quelquefois ouï dore à Monsieur le Comte

d'Egmont qu'il a veu en son jeune âge ceux de Brunswich venir en la

maison de son pere avec la face graissée de peinture, & tout noircis par

le visage, d'où paraventure pourrait étre venu le mot de Brouzer qui

signifie Noircir en Picardie. Et generalement je croy que tous ces

peuples Septentrionaux usoient de peintures quant ilz se vouloient faire

beau fils. Car les Gesons & Agathyrses peuples de Scythie, comme les

Pictes, étoient de cette confrairie, & avec des ferremens se bigarroyent

les corps. Ce que faisoient aussi les Anglois lors appelez Bretons, au

dire de Tertullian. Les Gots outre les ferremens usoient de cinabre pour

se rougir la face & le corps. Bref c'étoit un plaisir és vieux siecles

de voir tant de Pantalons hommes & femmes: car il se trouve encore des

vieux pourtraits, léquels celui qui a fait l'histoire du voyage des

Anglois en Virginia a gravez en taille douce, où les Pictes de l'un & de

l'autre sexe sont dépeints avec leurs belles incisions, & les epées

pendantes sur la chair nue, ainsi que les décrits Herodian.

Cette humeur de se peindre ayant eté si generale par-deça, il n'y a

dequoy se mocquer si les peuples des Indes Ocidentales en ont fait &

font encore de méme. Ce qui est universel, & sans exception entre ces

nations. Car si quelqu'un fait l'amour il sera peint de couleur bleue ou

rouge, & sa maitresse aussi. S'ils ont de la chasse abondamment, ou sont

joyeux de quelque chose, c'en sera de méme par tout. Mais lors qu'ilz

sont tristes, ou qu'ilz machinent quelque trahison, ilz se placquent

toute la face de noir, & sont hideusement difformes.

Pour ce qui est du corps, noz Sauvages n'y appliquent point de peinture,

mais si font bien les Bresiliens, ceux de la Floride, dont la pluspart

sont peint par le corps, les bras, & les cuisses, en fort beaux

compartimens, la peinture déquels ne se peut jamais ôter, à-cause qu'ilz

sont picquez dedans la chair. Toutefois plusieurs Bresiliens se peindent

seulement le corps (sans incision) quand il leur en prend envie: & ce

avec du jus d'un certain fruit qu'ils appellent _Ginipe_ lequel noircit

si fort, que quoy qu'ilz se lavent ilz ne peuvent étre debrouillez de

dix ou douze jours. Ceux de Virginia, qui sont plus au-deça, ont des

marques sur le dos, comme celles que noz Marchans impriment sur leurs

balles, par léquelles (ainsi que les esclaves) on reconoit souz quel

Seigneur ilz vivent: qui est une belle forme d'état pour ce peuple: veu

que les anciens Empereurs Romains en ont usé envers leurs soldats,

léquels étoient marquez de la marque Imperiale, ainsi que nous

témoignent saint Augustin, saint Ambroise, & autres. Ce que faisoit

aussi Constantin le Grand, mais sa marque étoit le signe de la Croix,

lequel il faisoit imprimer sur l'épaule de ses tyrons & gens-d'armes,

comme luy-méme die en une epitre qu'il écrit au Roy des Perses rapportée

par Theodoret en l'histoire Ecclesiastique. Et les premiers Chrétiens,

comme marchans souz la banniere de Jesus-Christ prenoient cette méme

marque, laquelle ils imprimoient en la main, ou aux bras, afin de se

reconoitre, principalement en temps de persecution, ainsi que dit

Procope expliquant ce passage d'Esaie: _L'un dira je suis au Seigneur, &

l'autre se reclamera du nom de Jacob: & l'autre_ écrira de sa main, _Je

suis au Seigneur, & se surnommera du nom d'Israël_. Le grand Apôtre

saint Paul portoit bien les marques engravées du Seigneur Jesus-Christ,

mais c'étoit encore d'une autre façon, sçavoir par des fletrissures

qu'il avoit en son corps des flagellations qu'il avoit receues pour son

nom. Et les Hebrieux avoient pour marque la Circoncision du prepuce, par

laquelle ils étoient segregez des autres nations, & reconus pour peuple

de Dieu. Mais quant aux autres incisions de corps telles que les

faisoient anciennement les Pictes, & les font encore aujourd'huy

quelques Sauvages, elles ont esté fort expressement defendues

anciennement en la loy de Dieu donnée è Moyse. Car il ne nous est pas

loisible de deffaire l'image & la forme que Dieu nous a donnée. Voire

les peintures & fards ont eté blamez & reprouvez par les Prophetes,

ainsi que nous avons remarqué. Et Tertullian dit que les Anges, qui ont

découvert & enseigné aux hommes les fards & artifices d'iceux ont eté

condemnez de Dieu, alleguant pour preuve de son dire le livre de la

Prophetie d'Enoch. Par ce que dessus nous reconoissons que le monde de

deça a eté anciennement autant informe & sauvage que ceux des Indes

Occidentales, mais ce qui me semble plus digne d'étonnement, c'est la

nudité de ces peuples en païs froid, à quoy ilz prenoient plaisir,

jusques à y endurcir leurs enfans dans le nege, dans la riviere, & parmi

la glace. Nous l'avons touché ci-devant en un autre chapitre, parlans

des Cimbres & François. Ce qui aussi a eté leur principale force en

leurs conquétes.

[Illustration]

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 250 / 303 题