CHAP. V

_Des Devins & Maitres des ceremonies entre les Indiens._

JE ne veux appeller (comme quelques uns ont fait) du nom de Prétres ceux

qui font les ceremonies & invocations de demons entre les Indiens

Occidentaux, sinon entant qu'ils ont l'usage des sacrifices & dons u'ils

offrent à leurs Dieux, d'autant que (comme dit l'Apôtre) tout Prétre, ou

Pontife, est ordonné pour offrir dons & sacrifices: tels qu'étoient ceux

de Mexique (dont le plus grand étoit appellé _Papas_) léquels

encensoient à leurs idoles, dont la principale étoit celle du Dieu

qu'ils nommoient _Vizilipuztlt_, comme ainsi soit neantmoins que le nom

general de celui qu'ilz tenoient pour supreme seigneur & autheur de

toues choses fût _Viracocha_, auquel ilz bailloient des qualités

excellentes, l'appellans _Pachacamac_, qui est Createur du ciel & de la

terre, & _Usapu_, qui est Admirable, & autres noms semblables. Ils

avoient aussi des sacrifices d'hommes, comme encore ceux du Perou,

léquels ilz sacrifioient en grand nombre, ainsi qu'en discourt amplement

Joseph Acosta. Ceux-là donc peuvent étre appellez Prétres, ou

Sacrificateurs; mais pour le regard de ceux de la Virginie & de la

Floride, je ne voy point quelz sacrifices ilz font, & par ainsi je les

qualifieray Devins, ou Maitres des ceremonies de leur religion, léquels

en la Floride je trouve appelles _Jarvars, & Joanas_: en Virginia

_Vuiroances_: au Bresil _Caraïbes_: & entre les nôtres (je veux dire les

Souriquois) _Autmoins_. Laudonniere parlant de la Floride:

Ils ont (dit-il) leurs Prétres, auquels ilz croyent fort, pour

autant qu'ilz sont grans magiciens, grans devins, & invocateurs

de diables. Ces prétres leur servent de Medicins & Chirurgiens &

portent toujours avec aux un plein sac d'herbes & de drogues

pour medeciner les malades, qui sont la pluspart de verole: car

ils aiment fort les femmes & filles, qu'ils appellent filles du

soleil. S'il y a quelque chose à traitter, le Roy appelle les

_Jarvars_, & les plus anciens, & leur demande leur avis.

Voyez au surplus ce que j'ay écrit ci-dessus au sixiéme chapitre du

premier livre. Pour ceux de la Virginie ilz ne sont pas moins matois que

ceux de la Floride, & se donnent credit, & font respect par des traits

de Religion tels que nous avons dit au precedent chapitre, parlans de

quelques morts resuscitez. C'est par ce moyen & souz pretexte de

Religion que les _Inguas_ se rendirent jadis les plus grans Princes de

l'Amerique. Et de cette ruse ont aussi usé ceux de deça qui ont voulu

embabouiner le peuple, comme Numa Pompilius, Lysander, Sertorius, &

autres plus recens, faisans (ce dit Plutarque) comme les joueurs de

tragedies, qui voulans representer des choses qui passent les forces

humaines, ont recours à la puissance superieure des Dieux.

Les _Aoutmoins_ de la derniere terre des Indes qui est la plus proche de

nous, ne sont si lourdauts qu'ilz n'en sachent bien faire à croire au

menu peuple. Car avec leurs impostures, ilz vivent, & se rendent

necessaires, faisans la Medecine & Chirurgie aussi bien que les

Floridiens. Pour exemple soit _Membertou_ grand _Sagamos_. S'il y a

quelqu'un de malade on l'envoye querir. Il fait des invocations à son

dæmon, il souffle la partie dolente, il y fait des incisions, en succe

le mauvais sang: Si c'est une playe il la guerit par ce méme moyen, en

appliquant une rouelle de genitoires de Castor. Bref on lui fait quelque

present de chasse, ou de peaux. S'il est question d'avoir nouvelles des

choses absentes, aprés avoir interrogé son dæmon il rend ses oracles

ordinairement douteux, & bien-souvent faux, mais aussi quelquefois

veritables: comme quand on lui demanda si _Panoniac_ étoit mort, il dit

qu'il ne retournoit dans quinze jours il ne le falloit plus attendre, &

que les Armouchiquois l'auroient tué. Et pour avoir cette réponse il lui

fallut faire quelque presents. Car entre les Grecs il y a un proverbe

trivial qui porte que sans argent les oracles de Phoebus sont muets. Le

méme rendit un oracle veritable de nôtre venue au sieur du Pont lors

qu'il partit du Port Royal pour retourner en France, voyant que le

quinziéme de Juillet étoit passé sans avoir aucunes nouvelles. Car il

soutint & afferma qu'il y viendroit un navire, & que son diable le lui

avoit dit. Item quand les Sauvages ont faim ilz consultent l'oracle de

_Membertou_, & il leur dit, Allés en tel endroit, & vous trouverez de la

chasse. Il arrive quelquefois qu'il en trouvent & quelquefois non. S'il

arrive que non, l'excuse est que l'animal est errant, & a changé de

place: mais aussi, bien souvent ils en trouvent, & c'est ce qui les fait

croire que ce diable est un Dieu, & n'en sçavent point d'autre, auquel

neantmoins ilz ne rendent aucun service, ni adoration en religion

formée.

Lors que ces _Aoutmoins_ font leurs chimagrées ilz plantent un baton

dans une fosse auquel ils attachent une corde, & mettans la téte dans

cette fosse ilz font des invocations ou conjurations en langage inconu

des autres qui sont alentour, & ceci avec des battemens & criaillemens

jusques à en suer d'ahan. Toutefois je n'ay pas ouï qu'ils écument par

la bouche comme font les Turcs. Quand le diable est venu, ce maitre

_Autmoin_ fait à croire qu'il le tient attaché avec sa corde, & tient

ferme alencontre de lui, le forçant de lui rendre réponse avant que le

lâcher. Par ceci se reconoit la ruse de cet ennemi de Nature, qui amuse

ainsi ces creatures miserables: & quant & quant son orgueil, de vouloir

que ceux qui l'invoquent lui facent plus de submission que n'ont jamais

fait les saints Patriarches & Prophetes à Dieu, léquels ont seulement

prié la face en terre. Méme j'ay quelquefois ouï dire que ce maitre

diable en ce conflict egratignoit _Membertou_. Et de ceci me suis

souvenu lisant en l'histoire de Pline chose semblable, que ce maitre

singe égratigne & bat ses sacrificateurs negligens en leur office.

Cela fait il se met à chanter quelque chose (à non advis) à la louange

du diable, qui leur a indiqué de la chasse: & les autres Sauvages qui

sont là repondent faisans quelque accord de musique entre eux. Puis ilz

dansent à leur mode, comme nous dirons ci-aprés, avec chansons que je

n'enten point, ni ceux des nôtres qui entendoient le mieux leur langue.

Mais un jour m'allant promener en noz prairies le long de la riviere, je

m'approchay de la cabanne de _Membertou_, & mis sur mes tablettes une

parcelle de ce que j'entendis, qui y est encore écrit en ces termes,

_Holoet ho ho hé hé ha ha haloet ho ho hé_, ce qu'ilz repeterent par

plusieurs fois. Le chant est sur mesdites tablettes en ces notes, _Re fa

sol sol re sol sol fa fa re re sol sol fa fa_. Une chanson finie ilz

firent tous une grande exclamation, disans; Hé é é é. Puis

recommencerent une autre chanson, disans: _Egrigna hau egrigna hé he hu

hu ho ho ho egrigna hau hau hau_. Le chant de ceci étoit _Fa fa fa sol

sol fa fa re re sol sol fa fa fa re fa fa sol sol sol_. Ayans fait

l'exclamation accoutumée ilz en commencerent une autre qui chantoit

_Tamema alleluya tameja douveni hau hau hé hé_. Le chant en étoit, _Sol

sol sol fa fa re re re fa fa sol fa sol fa fa re re_. J'écoutay

attentivement ce mot _alleluya_ repris par plusieurs fois, & ne sceu

jamais comprendre autre chose. Ce qui me fait penser que ces chansons

sont à la louange du diable, si toutefois ce mot signifie envers eux ce

qu'il signifie en Hebrieu, qui est Louez le Seigneur. Toutes les autres

nations de ce païs là en font de méme: mais personne n'a particularisé

leurs chansons sinon Jean de Leri, lequel dit que les Bresiliens en

leurs sabats font aussi de bons accords. Et se trouvant un jour en telle

féte, il rapporte qu'ilz disoit _Hé hé hé hé hé hé hé hé hé hé_, avec

cette note, _Fa fa sol fa fa sol sol sol sol sol_. Et cela fait,

s'écrioient d'une façon & hurlement epouvantable l'espace d'un quart

d'heure, & sautoient les femmes en la'air avec violence jusques à en

ecumer par la bouche: puis recommencerent la musique, disans: _Heu heur

aure heura heur aure heura heura ouech_. La note est, _Fa mi re sol sol

sol fa mi ut mi re mi ut re_. Cet autheur dit qu'en cette chanson ils

avoient regretté leurs peres decedez, léquels étoient si vaillans, &

toutefois qu'ilz étoient consolés en ce qu'aprés leur mort ilz

asseuroient de les aller trouver derriere les hautes montagnes, où ilz

danseroient & se reuniroient avec eux. Semblablement qu'à toute outrance

ils avoient menacé les _Ouetsacas_ leurs ennemis d'étre bientot pris &

mangez par eux, ainsi que leur avoient promis leurs _Caraïbes_: & qu'ils

avoient aussi fait mention du deluge dont nous avons parlé au chapitre

precedent. Je laisse à ceux qui écrivent de la demonimanie à philosopher

là dessus. Mais il faut dire de plus que tandis que noz Sauvages

chantent ainsi, il y en a d'autres que ne font autre chose que dire,

_Hé_, ou _Het_ (comme un homme qui fend du bois) avec un mouvement de

bras: & dansent en rond sans se tenir l'un l'autre, ni bouger d'une

place, frappans des piez contre terre, qui est la forme de leurs danses,

semblables à celles que ledit de Leri rapporte de ceux du Bresil, qui

sont à plus de quinze cens lieuës de là. Aprés quoy les nôtres font un

feu, & sautent par dessus comme les anciens Cananeens, Hammonites, &

quelquefois les Israëlites; mais ilz ne sont si detestables, car ilz ne

sacrifient point lurs enfans au diable par le feu. Avec tout ceci ilz

mettent une demie perche hors le faiste de la cabanne où ilz sont, au

bout de laquelle y a quelques _Matachiaz_, ou autre chose attachée, que

le diable emporte. C'est ainsi que j'en ay ouï discourir.

On peut ici considerer une mauvaise façon de sauter par dessus le feu, &

de passer les enfans par la flamme és feux de la saint Jean, qui dure

encore aujourd'hui entre nous, & devroit étre reformée. Car cela vient

des abominations anciennes que Dieu a tant haï, déquels parle Theodoret

en cette façon: _J'ay veu_, dit-il, _eh quelque villes allumer des

buchers une fois l'an, & sauter pardessus non seulement les enfans, mais

aussi hommes & les meres porter les enfans pardessus la flamme. Ce qui

leur sembloit étre comme une exposition & purgation. Et ce (à mon avis)

a eté le cas d'Achaz_. Ces façons de faire ont eté defendues par un

ancien Concile tenu en Perse Constantinople. Surquoy Balsamon remarque

le vint-troisiéme du mois de Juin (qui est veille de saint Jean) és

rives de mer & en maisons on s'assembloit hommes & femmes, &

habilloit-on la fille ainée en épousée, & aprés bonne chere & bien beu,

on faisoit des danses, des exclamations, & des feuz toute la nuit, sur

léquels ilz sautoient, & faisoient des prognostications de bon &

mal-heur. Ces feu on eté continués entre nous sur un meilleur sujet mais

il faut oter l'abus.

Or comme le diable a toujours voulu faire le singe, & avoir un service

comme celui qu'on rend à Dieu, aussi a-il voulu que ses officiers

eussent les marques de leur métier pour mieux decevoir les simples. Et

de fait _Membertou_, duquel nous avons parlé, comme un sçavant

_Aoutmoin_, porte pendue à son col la marque de cette profession, qui

est une bourse en triangle couverte de leur broderie, c'est à dire de

_Matachiaz_, dans laquelle y a je ne sçay quoy gros comme une noisette,

qu'il dit étre son demon appellé _Aoutme_. Je ne veut méler les choses

sacrées avec les prophanes, mais suivant ce que j'ay dit que le diable

fait le singe, ceci me fait souvenir du Rational, ou Pectoral du

jugement que le souverain Pontife portoit au-devant de soy en l'ancienne

loy, sur lequel Moyse avoit mis _Urim & Tummim_, Or ces _Urim & Tummim_

Rabbi David dit qu'on ne sçait que c'est & semble que c'étoient des

pierres. Rabbi Selomoh dit que c'étoit le nom de Dieu [Hebreu], Jehova,

nom ineffable, qu'il mettoit dans le replis du Pectoral, par lequel il

faisoit reluire sa parole. Josephe estime que c'étoit douze pierres

precieuses. Saint Hierome interprete ces deux mots Doctrine & Verité: Ce

qui est notable pour les Evéques & grans Pasteurs, déquelz la vie, les

moeurs, & la parole ne doit étre qu'une perpetuelle doctrine qui

enseigne les peuple à bien vivre: & une verité immuable, qui ne flatte

point, qui ne redoute rien, & qui d'un éclat semblable au son de la

trompete annonce purement la parole de Dieu.

Et comme le sacerdoce étoit successif, non seulement en la maison

d'Aaron, mais aussi en la famille du grand Pontife de Memphis, de qui la

charge étoit affectée à son fils ainé aprés lui, ainsi que dit Thyamis

en l'Histoire Æthiopique d'Heliodore: De méme, parmi ces gens ici ce

métier est successif, & par une traditive en enseignent le secret à

leurs fils ainés. Car l'ainé de _Membertou_ (auquel par mocquerie on

imposé nom Juda, dequoy il s'est faché ayant entendu que c'est un

mauvais nom) nous disoit qu'aprés son pere il seroit _Aoutmoin_ au

quartier; ce qui est peu de chose: car chacun _Sagamos_ ha son

_Aoutmoin_, si lui-méme ne l'est. Mais encore sont-ils ambitieux de cela

pour le profit qui en revient.

Les Bresiliens ont leurs _Caraïbes_, léquels vont & viennent par les

villages, faisans à croire au peuple qu'ils ont communication avec les

esprits, moyennant quoy ilz peuvent non seulement leur donner victoire

contre leurs ennemis, mais aussi que d'eux depend l'abondance ou

fertilité de la terre. Ils ont ordinairement en main certaine façon de

sonnettes qu'ils appellent _Maracas_, faites d'un fruit d'arbre gros

comme un oeuf d'autruche, lequel ilz creusent ainsi qu'on fait ici les

calebasses des pelerins de Saint Jacques, & les ayans emplis de petites

pierres, ilz les font sonner en maniere de vessie de pourceau, en leurs

solemnitez: & allans par les villages engeollent le monde, disans que

leur dæmon est là dedans. Ces _Maracas_ bien parez de belles plumes, ilz

fichent en terre le baton qui passe à travers & les arrengent tout du

long & au milieu des maisons, commandans qu'on leur donne à boire & à

manger. De façon que ces affronteurs faisans à croire aux autres idiots

(comme jadis les sacrificateurs de Bel, déquels est fait mention en

l'histoire de Daniel) que ces fruits mangent & boivent la nuit, chaque

chef d'hôtel adjoutant foye à cela, ne fait faute de mettre auprés de

ces _Maracas_, farine, chair, poisson & bruvage, lequel service ilz

continuent par quinze jours ou trois semaines: & durant ce temps sont si

sots que de se persuader qu'en sonnant de ces _Maracas_, quelque esprit

parle à eux, & leur attribuent de la divinité. De sorte que ce seroit

grand forfait de prendre les viandes qu'on presente devant ces belles

sonnettes, déquelles viandes ces reverens _Caraïbes_ s'engraissent

joyeusement. Ainsi souz des faux pretextes le monde est abusé de toutes

part.

[Illustration]

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 243 / 303 题