CHAP IV

_De la Religion_

L'HOMME ayant eté creé à l'image de Dieu, c'est bien raison qu'il

reconoisse, serve, adore, loue & benie son createur, & qu'à cela il

employe tout son desir, sa pansée, sa force, & son courage. Mais la

nature humaine ayant eté corrompue par le peché, cette belle lumiere que

Dieu lui avoit premierement donnée a tellement eté obscurcie qu'il en

est venu à perdre la conoissance de son origine. Et d'autant que Dieu ne

se montre point à nous par une certaine forme visible, comme feroit un

pere, ou un Roy; se trouvant accablé de pauvreté & infirmité, sans

s'arréter à la contemplation des merveilles de ce Tout-puissant ouvrier,

& le rechercher comme il faut; d'un esprit bas & abeti, miserable il

s'est forgé des Dieux à sa fantasie, & n'y a rien de visible au monde

qui n'ait eté deifié en quelque part, voire méme en ce rang ont eté

mises encor des choses imaginaires, comme La Vertu, L'Esperance,

l'Honneur, la Fortune, & mille semblables: item des dieux infernaux, &

de maladies & autres sortes de pestes, adorant chacun les choses

déquelles il avoit crainte. Mais toutefois quoy que Ciceron ait dit,

parlant de la nature des dieux, qu'ils n'y a gent si sauvage, si

brutale, ne si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux: se

est-ce qu'il s'est trouvé en ces dernier siecles des nations qui n'en

ont aucun ressentiment: ce qui est d'autant plus étrange qu'au milieu

d'icelles y avoit, & y a encore des idolatres, comme en Mexique &

Virginia (adjoutons-y encor si on veut, la Floride). Et neantmoins tout

bien consideré, puis que la condition des uns & des autres est

deplorable, je prise davantage celui qui n'adore rien, que celui qui

adore des creatures sans vie, ni sentiment car au moins tel qu'il est il

ne blaspheme point, & ne donne point la gloire de Dieu à un autre,

vivant (de verité) une vie qui ne s'éloigne gueres de la brutalité: mais

celui là est encore plus brutal qui adore une chose morte, & y met sa

fiance. Et au surplus celui qui n'est imbu d'aucune mauvaise opinion est

beaucoup plus susceptible de la vraye adoration, que l'autre: étant

semblable à un tableau nud, lequel est prét à recevoir telle couleur

qu'on luy voudra bailler. Car un peuple qui a une fois receu une

mauvaise impression de doctrine, il la lui faut arracher devant qu'y en

subroger une autre. Ce qui est bien difficile, tant pour l'opiniatreté

des hommes, qui disent: Nos peres ont vécu ainsi: que pour détourbier

que leur donnent ceux qui leur enseignent telle doctrine, & autres de

qui la vie depend de là, léquels craignent qu'on ne leur arrache le pain

de la main: ainsi que ce Demetrius ouvrier en argenterie, duquel est

parlé és Actes des Apôtres. C'est pourquoy nos peuples de la

Nouvelle-France se rendront faciles à recevoir la doctrine Chrétienne si

une fois la province est serieusement habitée. Car afin de commencer par

ceux de _Canada_, Jacques Quartier en sa deuxiéme relation rapporte ce

que j'ay nagueres dit, en ces mots, qui sont couchez ci-dessus au livre

troisiéme.

Cedit peuple (dit-il) n'a aucune creance de Dieu qui vaille: Car

ilz croyent en un qu'ils appellent _Cudouagni_, et disent qu'il

parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire. Ilz

disent que quand il se courrouce à eux, il leur jette de la

terre aux ïeux. Ilz croyent aussi quant ilz trépassent qu'ilz

vont és étoilles, vont en beaux champs verts pleins de beaux

arbres, fleurs & fruits somptueux. Aprés qu'ilz nous eurent doné

ces choses à entendre nous leur avons montré leur erreur, & que

leur _Cudouagni_ est un mauvais esprit qui les abuse, & qu'il

n'est qu'un Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne tout, & est

createur de toutes choses, & qu'en cetui devons croire

seulement, & qu'il faut étre baptizé ou aller en enfer. Et leur

furent remontrées plusieurs autres choses de nôtre Foy: Ce que

facilement ils ont creu: & ont appellé leur _Coudouagni,

Agojouda_. Tellement que plusieurs fois ont prié le Capitaine de

les baptizer, & y sont venus ledit seigneur (c'est _Donnacona_)

_Taiguragni, Domagaya_, avec tout le peuple de leur ville pour

le cuider étre, mais parce qu ne sçavions leur intention &

courage, & qu'il n'y avoit qui leur remontrat la Foy, pour lors

fut prins excuse vers eux, & dit à _Taiguragni & Domagaya_

qu'ilz leur fissent entendre que nous retournerions un autre

voyage, & apporterions des Prétres, & du Chréme, leur donnant à

entendre pour excuse que l'on ne peut baptizer sans ledit

Chréme. Ce qu'ilz creurent. Et de la promesse que leur fit le

Capitaine de retourner furent fort joyeux, & le remercierent.

Samuel Champlein ayant és dernieres années fait le méme voyage que le

Capitaine Jacques Quartier, a discouru avec les Sauvages du jourd'hui, &

fait rapport des propos qu'il a tenu avec certains _Sagamos_ d'entre eux

touchant leur croyance des choses spiritueles & celestes: ce qu'ayant

eté touché ci-dessus je m'empecheray d'en parler. Quant à noz

Souriquois, & autres leurs voisins, je ne puis dire sinon qu'ilz sont

destituez de toute conoissance de Dieu, n'ont aucune adoration, & ne

font aucun service divin, vivans en une pitoyable ignorance, que devroit

toucher les coeurs aux Princes & Pasteurs Chrétiens qui employent bien

souvent à des choses frivoles ce qui seroit plus que suffisant pour

établir là maintes colonies qui porteroient leur nom, alentour déquelles

s'assembleroient ces pauvres peuples. Je ne di pas qu'ils y aillent en

personne: car ilz sont plus necessaires ici, & chacun n'est pas propre à

la mer: mais il y a tant de gens de bonne volonté qui s'employroient à

cela s'ils en avoient les moyens, que ceux qui le peuvent faire sont

du-tout inexcusables. Le siecle du jourd'huy est tombé comme une

astorgie, manquant d'amour et de charité Chrétienne, et ne retenant

quasi rien de ce feu qui bruloit noz peres soit au temps de noz premiers

Rois, soit au siecle des Croisades pour la Terre-sainte: voire si

quelqu'un employe sa vie & ce peu qu'il ha à cet oeuvre, la pluspart

s'en mocquent, semblables à la Salemandre, laquelle ne vit point au

milieu des flammes, comme quelques-uns s'imaginent, mais est d'une

nature si froide qu'elle les éteint par sa froideur.

Chacun veut courir aprés les thresors, & les voudroit enlever sans se

donner de la peine, & au bout de cela se donner du bon temps; mais ils y

viennent trop tard; & en auroient assez s'ils croyoient comme il faut en

celuy qui a dit: _Cherchez premierement le Royaume de Dieu, & toutes ces

choses vous seront baillées par-dessus_.

Revenons à nos Sauvages, pour la conversion déquels il nous reste de

prier Dieu vouloir ouvrir les moyens de faire une ample moisson à

l'avancement de l'Evangile. Car les nôtres & generalement tous ces

peuples jusques à la Floride inclusivement sont fort aisez à attirer à

la Religion Chrétienne, selon que je puis conjecturer de ceux que je

n'ay point veu, par les discours des histoires, mais je trouve que la

facilité y sera plus grande en ceux des premieres terres comme du

Cap-Breton jusques à Malebarre, pour ce qu'ilz n'ont aucun vestige de

Religion (car je n'appelle point Religion s'il n'y a quelque latrie, &

office divin) ni la culture de la terre (du moins jusques à _Chouakoet_)

laquelle est la principale chose qui peut attirer les hommes à croire ce

que l'on voudra, d'autant que de la terre vient tout ce qui est

necessaire à la vie, aprés l'usage general que nous avons des autres

elemens. Nôtre vie a besoin principalement de manger, boire, & étre à

couvert. Ces peuples n'ont rien de cela, par maniere de dire, car ce

n'est point étre à couvert d'étre toujours vagabond, & hebergé souz

quatre perches, & avoir une peau sur le dos: ni n'appelle point manger &

vivre, que de manger tout à un coup & mourir de faim le lendemain, sans

pourvoir à l'avenir. Qui donnera donc à ces peuples du pain, & le

vétement, celui-là sera leur Dieu, ilz croiront tout ce qu'il dira.

Ainsi le Patriarche Jacob promettoit de servir Dieu s'il lui bailloit du

pain à manger & du bétement pour se couvrir. Dieu n'a point de nom: car

tout ce que nous sçaurions dire ne le pourroit comprendre. Mais nous

l'appellons Dieu, pour ce qu'il donne. Et l'homme en donnant peut étre

appellé Dieu par ressemblance. _Fay_ (dis Saint Gregoire de Nazianze)

_que tu sois Dieu envers les calamiteux en imitant la misericorde de

Dieu. Car l'homme n'a rien de si divin en soy que le bien fait_. Les

Payens ont reconu ceci, & entre autres Pline quand il a dit que c'est

grand signe de divinité à un homme mortel d'ayder & soulager un autre

mortel. Ces peuples donc ressentans les fruits de l'usage des métiers &

culture de la terre, croiront tout ce qui leur sera annoncé, _in auditu

auris_, à la premiere voix qui leur frappera aux aureilles. Et de ceci

j'ay des témoignages certains, pour ce que je les ay reconus tout

disposés à cela par la communication qu'ils avoient avec nous: & y en a

qui sont Chrétiens de volonté & en font les actions telles qu'ilz

peuvent, encores qu'ils ne soient baptizés: entre léquels je nommeray

_Chkoudun_ Capitaine (alias _Sagamos_) de la riviere de Saint Jean

mentionné au commencement de cet oeuvre, lequel ne mange point un

morceau qu'il ne leve les ïeux au ciel, & ne face le signe de la Croix,

pour ce qu'il nous a veu faire ainsi: mémes à noz prieres il se mettoit

à genoux comme nous: & pource qu'il a veu une grande Croix plantée prés

de notre Fort, il en a fait autant chez lui, & en toutes ses cabannes: &

en porte une devant sa poitrine, disant Qu'il n'est plus Sauvage, &

reconoit bien qu'ilz sont bétes (ainsi dit-il en son langage) mais qu'il

est comme nous, desirant étre instruit. Ce que je de cetui-ci je le puis

affermer préque de tous les autres: & quand il seroit seul, il est

capable, étant instruit, d'attirer tout le reste.

Les Armouchiquois sont un grand peuple léquels aussi n'ont aucune

adoration: & étans arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les peut

aisément congreger, & exhorter à ce qui est de leur salut. Ilz sont

vicieux & sanguinaires ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette

insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts, à cause de leur

multitude, & pour-ce qu'ilz sont plus à l'aise que les autres,

recueillans des fruits de la terre. Leur païs n'est pas encores bien

reconu, mais en ce peu que nous en avons découvert j'y trouve de la

conformité avec ceux de la Virginie, hors-mis en la superstition &

erreur en ce qui regarde nôtre sujet, d'autant que les Virginiens

commencent à avoir quelque opinion de chose superieure en la Nature, qui

gouverne ce monde ici.

Ils croyent plusieurs Dieux (ce dit un historien Anglois qui y a

demeuré) léquels ils appellent _Nontoac_: mais de diverses

sortes & degrez. Un seul est principal & grand, qui a toujours

été, lequel voulant faire le monde fit premierement d'autres

Dieux pour étre moyens & instrumens déquels il se peût servir à

la creation & au gouvernement. Puis aprés, le soleil, la lune, &

les étoilles comme demi dieux, & instrumens de l'autre ordre

principal. Ilz tiennent que la femme fut premierement faite,

laquelle par conjoncion d'un des Dieux eut des enfans.

Tous ces peuples generalement croyent l'immortalité de l'ame, & qu'aprés

la mort les gens de bien sont en repose, & les mechans en peine. Or les

méchans sont leurs ennemis, & eux les gens de bien: de sorte qu'à leur

opinion ilz sont tous après la mort bien à leur aise, & principalement

quand ils ont bien defendu leur païs & bien tué de leurs ennemis. Et

pource qui est de la resurrection des corps, encore y-a-il quelque

nations pardela qui en ont de l 'ombrage. Car les Virginiens font des

contes de certains hommes resuscitez, qui disent choses étranges: comme

d'un méchant, lequel aprés sa mort avoit eté prés l'entrée de

_Popogosso_ (qui est leur enfer) mais un Dieu le sauva & lui donna congé

de retourner au monde, pour dire à ses amis ce qu'ilz devoient faire

pour ne point venir en ce miserable tourment. Item en l'année que les

Anglois étoient là avint à soixante-deux lieuës d'eux (ce disoient les

Virginiens) qu'un corps fut deterré, comme le premier, & remontra

qu'étant mort en la fosse, son ame étoit en vie, & avoit voyagé fort

loin par un chemin long & large, aux deux cotez duquel croissoient des

arbres fort beaux & plaisans, portans fruits les plus rares qu'on

sçauroit voir: & qu'à la fin il vint à de fort belles maisons, prés

déquelles il trouva son pere qui étoit mort, lequel lui fit exprés

commandement de revenir & declarer à ses amis le bien qu'il falloit

qu'ilz fissent pour jouir des delices de ce lieu: & qu'aprés son message

fait il s'en retournât. L'Histoire generale des Indes Occidentales

rapporte qu'avant la venue des Hespagnols au Perou, ceux de _Cusco_, &

des environs, croyoient semblablement la resurrection des corps. Car

voyans que les Hespagnols, d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres

pour avoir l'or & les richesses qui étoient dedans, jettoient les

ossemens des morts ça & là, ilz les prioient de ne les écarter ainsi,

afin que cela ne les empechât de resusciter: qui est une croyance plus

parfaite que celle des Sadducéens, & des Grecs, léquels l'Evangile & les

Actes des Apôtre nous témoignent s'étre mocqué de la resurrection, comme

fait aussi préque toute l'antiquité Payenne.

Attendant cette resurrection quelques uns de nos Occidentaux ont estimé

que les ames des bons alloient au ciel, & celles des méchans en une

grande fosse _ou trou_ qu'ilz pensent étre bien loin au Couchant, qu'ils

appellent _Popogusso_, pour y bruler toujours, & telle est la croyance

des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens) que les méchans s'en

vont aprés la mort avec _Aignan_, qui est le mauvais esprit qui les

tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils alloient derriere les

montagnes danser, & faire bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des

anciens Chrétiens fondés sur certains passages d'Esdras, de sainct Paul,

& autres, ont estimé qu'aprés la mort nos ames étoient sequestrées en

des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham, attendans le jugement

de Dieu: & là Origene a pensé qu'elles sont comme en une école d'ames &

lieu d'erudition; où elles apprennent les causes & raisons des choses

qu'elles ont veu en terre, & par ratiocination font des jugemens des

consequences du passé, & des choses à venir. Mais telles opinions ont

eté rejettées par la resolution des Docteurs de Sorbone au temps du Roy

Philippe le Bel, & depuis par le Concile de Florence. Que si les

Chrétiens mémes en ont eté là, c'est beaucoup à ces pauvres Sauvages

d'étre entrés en ces opinions que nous avons rapportées d'eux.

Quant à ce qui est de l'adoration de leurs Dieux, de tous ceux qui sont

hors la domination Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens qui

facent quelque service divin (si ce n'est qu'on y vueille aussi

comprendre ce que font les Floridiens, que nous dirons ci-aprés). Ilz

representent donc leurs Dieux en forme d'homme, léquels ils appellent

_Keuuasouuock_. Un seul est nommé _Keuuas_. Ilz les placent en maisons

ou temples faits à leur mode qu'ilz nomment _Machicomuch'_, équels ilz

font leurs prieres, chants, & offrandes à ces Dieux. Et puis que nous

parlons des infideles, je prise davantage les vieux Romains, léquels ont

eté plus de cent septante ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit

saint Augustin, ayant sagement eté defendu par Numa Pompilius d'en faire

aucun, pource que telle chose stolide & insensible les faisoit mépriser,

& de ce mépris venoit que le peuple perdoit toute crainte, n'étant rien

si beau que de les adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de

verité Pline dit, _qu'il n'y a chose qui demontre plus l'imbecillité du

sens humain, que de vouloir assigner quelque image ou effigie à Dieu.

Car en quelque part que Dieu se montre il est tout de sens, de veue,

d'ouïe, d'ame, d'entendement; & finalement il est tout de soy-méme, sans

user d'aucun organe._ Les anciens Allemans instruits en cette doctrine,

non seulement n'admettoient point de simulacres de leurs Dieux (ce dit

Tacite) mais aussi ne vouloient point qu'ilz fussent depeints contre les

parois, ni representés en aucune forme humaine, estimans cela trop

deroger à la grandeur de la puissance celeste. On peut dire entre nous

que les figures & representations sont les livres des ignorans. Mais

laissans les disputes à part, il seroit bien-seant que chacun fût sage &

bien instruit, & qu'il n'y eût point d'ignorans.

Noz Sauvages Souriquois & Armouchiquois ont l'industrie de la peinture &

sculpture, & font des images des bétes, oiseaux, hommes, en pierres & en

bois aussi joliment que des bons ouvriers de deça, & toutefois ilz ne

s'en servent point pour adoration, ains seulement pour le contentement

de la veue, & pour l'usage de quelques outils privez, comme des calumets

à petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement) quoy qu'ilz

soient sans cult divin, je les prises davantage que les Virginiens, &

toutes autres sortes de gens qui plus bétes que les bétes adorent &

reverent des choses insensible.

Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de

ce païs-là n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils

ont quelque reverence au soleil, & à la lune: auquels toutefois je ne

trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration,

fors que quand ilz vont à la guerre le _Paraousti_ fait quelque priere

au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la

louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement

dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite

histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels

que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs

loges, là où aprés plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air &

offrent au soleil celui sur qui le sort est tombé d'étre destiné pour le

sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins

quand il en dit autant des peuples de _Canada_ léquels il fait

sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé.

Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des tétes de leurs ennemis

conroyées, étendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent

eté sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois,

d'en faire ainsi, c'est à dire d'enlever toutes les tétes d'ennemis

qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour

trophées. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales.

Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de

Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux

siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes,

plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune

déquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur

attribuerent la reverence deuë au Createur, & cette façon de reverence

Job nous l'explique quand il dit: _Si j'ay regardé le Soleil en sa

splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a eté seduit en

secret, & ma main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute

jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut_. Quant au baise-main

c'est une façon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans

toucher au soleil ils étendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou

touchoient son idole, aprés baisoient la main qui avoit touché. Et en

cette idolatrie est quelquefois tombé le peuple d'Israël comme nous

voyons en Ezechiel.

Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que

non seulement ilz sont semblables aux nôtres, sans aucune forme de

Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveuglés &

endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'étre nullement

susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi sont ils visiblement

tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent _Aignan_) & avec telle

rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de béte, tantot

d'oiseau, ou de quelque forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce

qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages plus en deça vers la

Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte

qu'il leur jette de la terre aux ïeux, & l'appellent _Cudouagni_: & là

où nous étions (où il s'appelle _Aoutem_) j'ay quelquefois entendu qu'il

a egratigné _Membertou_ en qualité de devin du païs. Quand on remontre

aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais

incontinent ils oublient leur leçon, & retournent à leur vomissement,

qui est une brutalité étrange, de ne vouloir au moins se redimer de la

vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mémes

qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si

tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs

chansons que les eaux s'étans une fois débordées couvrirent toute la

terre, & furent tous les hommes noyés, exceptez leurs grandz peres, qui

se sauverent sur les plus hauts arbres de leur païs. Et de ce deluge ont

aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionné ailleurs.

Quant à ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois

trouvé l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable

condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande

attention, demeurans tout étonnez de ce qu'ilz avoient ouï: & que là

dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit

recité de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que

plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que dés fort

longtemps un _Maïr_ (c'est à dire un étranger vétu & barbu comme les

François) avoit eté là les pensant ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il

leur annonçoit, & leur avoit tenu le méme langage: mais qu'ilz ne le

voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de

malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre:

& de quitter cette façon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que

toutes les nations à eux voisines se mocqueroient d'eux.

Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les

Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie,

& recevront fort facilement la doctrine Chrétienne quant il plaira à

Dieu susciter ceux que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz

visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare

peuple du Bresil, qui est une maldiction étrange à eux particuliere plus

qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette

des Apôtres pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole du

vieillart susdit, à laquelle ayans bouché l'aureille ils en portent une

punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont

jamais ouï la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations

en plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure conoissance qui

leur a eté donnée par tradition de pere en fils.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 242 / 303 题