_De la Religion_
L'HOMME ayant eté creé à l'image de Dieu, c'est bien raison qu'il
reconoisse, serve, adore, loue & benie son createur, & qu'à cela il
employe tout son desir, sa pansée, sa force, & son courage. Mais la
nature humaine ayant eté corrompue par le peché, cette belle lumiere que
Dieu lui avoit premierement donnée a tellement eté obscurcie qu'il en
est venu à perdre la conoissance de son origine. Et d'autant que Dieu ne
se montre point à nous par une certaine forme visible, comme feroit un
pere, ou un Roy; se trouvant accablé de pauvreté & infirmité, sans
s'arréter à la contemplation des merveilles de ce Tout-puissant ouvrier,
& le rechercher comme il faut; d'un esprit bas & abeti, miserable il
s'est forgé des Dieux à sa fantasie, & n'y a rien de visible au monde
qui n'ait eté deifié en quelque part, voire méme en ce rang ont eté
mises encor des choses imaginaires, comme La Vertu, L'Esperance,
l'Honneur, la Fortune, & mille semblables: item des dieux infernaux, &
de maladies & autres sortes de pestes, adorant chacun les choses
déquelles il avoit crainte. Mais toutefois quoy que Ciceron ait dit,
parlant de la nature des dieux, qu'ils n'y a gent si sauvage, si
brutale, ne si barbare qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux: se
est-ce qu'il s'est trouvé en ces dernier siecles des nations qui n'en
ont aucun ressentiment: ce qui est d'autant plus étrange qu'au milieu
d'icelles y avoit, & y a encore des idolatres, comme en Mexique &
Virginia (adjoutons-y encor si on veut, la Floride). Et neantmoins tout
bien consideré, puis que la condition des uns & des autres est
deplorable, je prise davantage celui qui n'adore rien, que celui qui
adore des creatures sans vie, ni sentiment car au moins tel qu'il est il
ne blaspheme point, & ne donne point la gloire de Dieu à un autre,
vivant (de verité) une vie qui ne s'éloigne gueres de la brutalité: mais
celui là est encore plus brutal qui adore une chose morte, & y met sa
fiance. Et au surplus celui qui n'est imbu d'aucune mauvaise opinion est
beaucoup plus susceptible de la vraye adoration, que l'autre: étant
semblable à un tableau nud, lequel est prét à recevoir telle couleur
qu'on luy voudra bailler. Car un peuple qui a une fois receu une
mauvaise impression de doctrine, il la lui faut arracher devant qu'y en
subroger une autre. Ce qui est bien difficile, tant pour l'opiniatreté
des hommes, qui disent: Nos peres ont vécu ainsi: que pour détourbier
que leur donnent ceux qui leur enseignent telle doctrine, & autres de
qui la vie depend de là, léquels craignent qu'on ne leur arrache le pain
de la main: ainsi que ce Demetrius ouvrier en argenterie, duquel est
parlé és Actes des Apôtres. C'est pourquoy nos peuples de la
Nouvelle-France se rendront faciles à recevoir la doctrine Chrétienne si
une fois la province est serieusement habitée. Car afin de commencer par
ceux de _Canada_, Jacques Quartier en sa deuxiéme relation rapporte ce
que j'ay nagueres dit, en ces mots, qui sont couchez ci-dessus au livre
troisiéme.
Cedit peuple (dit-il) n'a aucune creance de Dieu qui vaille: Car
ilz croyent en un qu'ils appellent _Cudouagni_, et disent qu'il
parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire. Ilz
disent que quand il se courrouce à eux, il leur jette de la
terre aux ïeux. Ilz croyent aussi quant ilz trépassent qu'ilz
vont és étoilles, vont en beaux champs verts pleins de beaux
arbres, fleurs & fruits somptueux. Aprés qu'ilz nous eurent doné
ces choses à entendre nous leur avons montré leur erreur, & que
leur _Cudouagni_ est un mauvais esprit qui les abuse, & qu'il
n'est qu'un Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne tout, & est
createur de toutes choses, & qu'en cetui devons croire
seulement, & qu'il faut étre baptizé ou aller en enfer. Et leur
furent remontrées plusieurs autres choses de nôtre Foy: Ce que
facilement ils ont creu: & ont appellé leur _Coudouagni,
Agojouda_. Tellement que plusieurs fois ont prié le Capitaine de
les baptizer, & y sont venus ledit seigneur (c'est _Donnacona_)
_Taiguragni, Domagaya_, avec tout le peuple de leur ville pour
le cuider étre, mais parce qu ne sçavions leur intention &
courage, & qu'il n'y avoit qui leur remontrat la Foy, pour lors
fut prins excuse vers eux, & dit à _Taiguragni & Domagaya_
qu'ilz leur fissent entendre que nous retournerions un autre
voyage, & apporterions des Prétres, & du Chréme, leur donnant à
entendre pour excuse que l'on ne peut baptizer sans ledit
Chréme. Ce qu'ilz creurent. Et de la promesse que leur fit le
Capitaine de retourner furent fort joyeux, & le remercierent.
Samuel Champlein ayant és dernieres années fait le méme voyage que le
Capitaine Jacques Quartier, a discouru avec les Sauvages du jourd'hui, &
fait rapport des propos qu'il a tenu avec certains _Sagamos_ d'entre eux
touchant leur croyance des choses spiritueles & celestes: ce qu'ayant
eté touché ci-dessus je m'empecheray d'en parler. Quant à noz
Souriquois, & autres leurs voisins, je ne puis dire sinon qu'ilz sont
destituez de toute conoissance de Dieu, n'ont aucune adoration, & ne
font aucun service divin, vivans en une pitoyable ignorance, que devroit
toucher les coeurs aux Princes & Pasteurs Chrétiens qui employent bien
souvent à des choses frivoles ce qui seroit plus que suffisant pour
établir là maintes colonies qui porteroient leur nom, alentour déquelles
s'assembleroient ces pauvres peuples. Je ne di pas qu'ils y aillent en
personne: car ilz sont plus necessaires ici, & chacun n'est pas propre à
la mer: mais il y a tant de gens de bonne volonté qui s'employroient à
cela s'ils en avoient les moyens, que ceux qui le peuvent faire sont
du-tout inexcusables. Le siecle du jourd'huy est tombé comme une
astorgie, manquant d'amour et de charité Chrétienne, et ne retenant
quasi rien de ce feu qui bruloit noz peres soit au temps de noz premiers
Rois, soit au siecle des Croisades pour la Terre-sainte: voire si
quelqu'un employe sa vie & ce peu qu'il ha à cet oeuvre, la pluspart
s'en mocquent, semblables à la Salemandre, laquelle ne vit point au
milieu des flammes, comme quelques-uns s'imaginent, mais est d'une
nature si froide qu'elle les éteint par sa froideur.
Chacun veut courir aprés les thresors, & les voudroit enlever sans se
donner de la peine, & au bout de cela se donner du bon temps; mais ils y
viennent trop tard; & en auroient assez s'ils croyoient comme il faut en
celuy qui a dit: _Cherchez premierement le Royaume de Dieu, & toutes ces
choses vous seront baillées par-dessus_.
Revenons à nos Sauvages, pour la conversion déquels il nous reste de
prier Dieu vouloir ouvrir les moyens de faire une ample moisson à
l'avancement de l'Evangile. Car les nôtres & generalement tous ces
peuples jusques à la Floride inclusivement sont fort aisez à attirer à
la Religion Chrétienne, selon que je puis conjecturer de ceux que je
n'ay point veu, par les discours des histoires, mais je trouve que la
facilité y sera plus grande en ceux des premieres terres comme du
Cap-Breton jusques à Malebarre, pour ce qu'ilz n'ont aucun vestige de
Religion (car je n'appelle point Religion s'il n'y a quelque latrie, &
office divin) ni la culture de la terre (du moins jusques à _Chouakoet_)
laquelle est la principale chose qui peut attirer les hommes à croire ce
que l'on voudra, d'autant que de la terre vient tout ce qui est
necessaire à la vie, aprés l'usage general que nous avons des autres
elemens. Nôtre vie a besoin principalement de manger, boire, & étre à
couvert. Ces peuples n'ont rien de cela, par maniere de dire, car ce
n'est point étre à couvert d'étre toujours vagabond, & hebergé souz
quatre perches, & avoir une peau sur le dos: ni n'appelle point manger &
vivre, que de manger tout à un coup & mourir de faim le lendemain, sans
pourvoir à l'avenir. Qui donnera donc à ces peuples du pain, & le
vétement, celui-là sera leur Dieu, ilz croiront tout ce qu'il dira.
Ainsi le Patriarche Jacob promettoit de servir Dieu s'il lui bailloit du
pain à manger & du bétement pour se couvrir. Dieu n'a point de nom: car
tout ce que nous sçaurions dire ne le pourroit comprendre. Mais nous
l'appellons Dieu, pour ce qu'il donne. Et l'homme en donnant peut étre
appellé Dieu par ressemblance. _Fay_ (dis Saint Gregoire de Nazianze)
_que tu sois Dieu envers les calamiteux en imitant la misericorde de
Dieu. Car l'homme n'a rien de si divin en soy que le bien fait_. Les
Payens ont reconu ceci, & entre autres Pline quand il a dit que c'est
grand signe de divinité à un homme mortel d'ayder & soulager un autre
mortel. Ces peuples donc ressentans les fruits de l'usage des métiers &
culture de la terre, croiront tout ce qui leur sera annoncé, _in auditu
auris_, à la premiere voix qui leur frappera aux aureilles. Et de ceci
j'ay des témoignages certains, pour ce que je les ay reconus tout
disposés à cela par la communication qu'ils avoient avec nous: & y en a
qui sont Chrétiens de volonté & en font les actions telles qu'ilz
peuvent, encores qu'ils ne soient baptizés: entre léquels je nommeray
_Chkoudun_ Capitaine (alias _Sagamos_) de la riviere de Saint Jean
mentionné au commencement de cet oeuvre, lequel ne mange point un
morceau qu'il ne leve les ïeux au ciel, & ne face le signe de la Croix,
pour ce qu'il nous a veu faire ainsi: mémes à noz prieres il se mettoit
à genoux comme nous: & pource qu'il a veu une grande Croix plantée prés
de notre Fort, il en a fait autant chez lui, & en toutes ses cabannes: &
en porte une devant sa poitrine, disant Qu'il n'est plus Sauvage, &
reconoit bien qu'ilz sont bétes (ainsi dit-il en son langage) mais qu'il
est comme nous, desirant étre instruit. Ce que je de cetui-ci je le puis
affermer préque de tous les autres: & quand il seroit seul, il est
capable, étant instruit, d'attirer tout le reste.
Les Armouchiquois sont un grand peuple léquels aussi n'ont aucune
adoration: & étans arretez par ce qu'ilz cultivent la terre, on les peut
aisément congreger, & exhorter à ce qui est de leur salut. Ilz sont
vicieux & sanguinaires ainsi que nous avons veu ci-dessus: mais cette
insolence vient de ce qu'ilz se sentent forts, à cause de leur
multitude, & pour-ce qu'ilz sont plus à l'aise que les autres,
recueillans des fruits de la terre. Leur païs n'est pas encores bien
reconu, mais en ce peu que nous en avons découvert j'y trouve de la
conformité avec ceux de la Virginie, hors-mis en la superstition &
erreur en ce qui regarde nôtre sujet, d'autant que les Virginiens
commencent à avoir quelque opinion de chose superieure en la Nature, qui
gouverne ce monde ici.
Ils croyent plusieurs Dieux (ce dit un historien Anglois qui y a
demeuré) léquels ils appellent _Nontoac_: mais de diverses
sortes & degrez. Un seul est principal & grand, qui a toujours
été, lequel voulant faire le monde fit premierement d'autres
Dieux pour étre moyens & instrumens déquels il se peût servir à
la creation & au gouvernement. Puis aprés, le soleil, la lune, &
les étoilles comme demi dieux, & instrumens de l'autre ordre
principal. Ilz tiennent que la femme fut premierement faite,
laquelle par conjoncion d'un des Dieux eut des enfans.
Tous ces peuples generalement croyent l'immortalité de l'ame, & qu'aprés
la mort les gens de bien sont en repose, & les mechans en peine. Or les
méchans sont leurs ennemis, & eux les gens de bien: de sorte qu'à leur
opinion ilz sont tous après la mort bien à leur aise, & principalement
quand ils ont bien defendu leur païs & bien tué de leurs ennemis. Et
pource qui est de la resurrection des corps, encore y-a-il quelque
nations pardela qui en ont de l 'ombrage. Car les Virginiens font des
contes de certains hommes resuscitez, qui disent choses étranges: comme
d'un méchant, lequel aprés sa mort avoit eté prés l'entrée de
_Popogosso_ (qui est leur enfer) mais un Dieu le sauva & lui donna congé
de retourner au monde, pour dire à ses amis ce qu'ilz devoient faire
pour ne point venir en ce miserable tourment. Item en l'année que les
Anglois étoient là avint à soixante-deux lieuës d'eux (ce disoient les
Virginiens) qu'un corps fut deterré, comme le premier, & remontra
qu'étant mort en la fosse, son ame étoit en vie, & avoit voyagé fort
loin par un chemin long & large, aux deux cotez duquel croissoient des
arbres fort beaux & plaisans, portans fruits les plus rares qu'on
sçauroit voir: & qu'à la fin il vint à de fort belles maisons, prés
déquelles il trouva son pere qui étoit mort, lequel lui fit exprés
commandement de revenir & declarer à ses amis le bien qu'il falloit
qu'ilz fissent pour jouir des delices de ce lieu: & qu'aprés son message
fait il s'en retournât. L'Histoire generale des Indes Occidentales
rapporte qu'avant la venue des Hespagnols au Perou, ceux de _Cusco_, &
des environs, croyoient semblablement la resurrection des corps. Car
voyans que les Hespagnols, d'une avarice maudite, ouvrans les sepulchres
pour avoir l'or & les richesses qui étoient dedans, jettoient les
ossemens des morts ça & là, ilz les prioient de ne les écarter ainsi,
afin que cela ne les empechât de resusciter: qui est une croyance plus
parfaite que celle des Sadducéens, & des Grecs, léquels l'Evangile & les
Actes des Apôtre nous témoignent s'étre mocqué de la resurrection, comme
fait aussi préque toute l'antiquité Payenne.
Attendant cette resurrection quelques uns de nos Occidentaux ont estimé
que les ames des bons alloient au ciel, & celles des méchans en une
grande fosse _ou trou_ qu'ilz pensent étre bien loin au Couchant, qu'ils
appellent _Popogusso_, pour y bruler toujours, & telle est la croyance
des Virginiens: les autres (comme les Bresiliens) que les méchans s'en
vont aprés la mort avec _Aignan_, qui est le mauvais esprit qui les
tourmente: mais pour le regard des bons, qu'ils alloient derriere les
montagnes danser, & faire bonne chere avec leurs peres. Plusieurs des
anciens Chrétiens fondés sur certains passages d'Esdras, de sainct Paul,
& autres, ont estimé qu'aprés la mort nos ames étoient sequestrées en
des lieux souz-terrains, comme au sein d'Abraham, attendans le jugement
de Dieu: & là Origene a pensé qu'elles sont comme en une école d'ames &
lieu d'erudition; où elles apprennent les causes & raisons des choses
qu'elles ont veu en terre, & par ratiocination font des jugemens des
consequences du passé, & des choses à venir. Mais telles opinions ont
eté rejettées par la resolution des Docteurs de Sorbone au temps du Roy
Philippe le Bel, & depuis par le Concile de Florence. Que si les
Chrétiens mémes en ont eté là, c'est beaucoup à ces pauvres Sauvages
d'étre entrés en ces opinions que nous avons rapportées d'eux.
Quant à ce qui est de l'adoration de leurs Dieux, de tous ceux qui sont
hors la domination Hespagnole e ne trouve sinon les Virginiens qui
facent quelque service divin (si ce n'est qu'on y vueille aussi
comprendre ce que font les Floridiens, que nous dirons ci-aprés). Ilz
representent donc leurs Dieux en forme d'homme, léquels ils appellent
_Keuuasouuock_. Un seul est nommé _Keuuas_. Ilz les placent en maisons
ou temples faits à leur mode qu'ilz nomment _Machicomuch'_, équels ilz
font leurs prieres, chants, & offrandes à ces Dieux. Et puis que nous
parlons des infideles, je prise davantage les vieux Romains, léquels ont
eté plus de cent septante ans sans aucun simulacres de Dieux, ce dit
saint Augustin, ayant sagement eté defendu par Numa Pompilius d'en faire
aucun, pource que telle chose stolide & insensible les faisoit mépriser,
& de ce mépris venoit que le peuple perdoit toute crainte, n'étant rien
si beau que de les adorer en esprit, puis qu'ilz sont esprits. Et de
verité Pline dit, _qu'il n'y a chose qui demontre plus l'imbecillité du
sens humain, que de vouloir assigner quelque image ou effigie à Dieu.
Car en quelque part que Dieu se montre il est tout de sens, de veue,
d'ouïe, d'ame, d'entendement; & finalement il est tout de soy-méme, sans
user d'aucun organe._ Les anciens Allemans instruits en cette doctrine,
non seulement n'admettoient point de simulacres de leurs Dieux (ce dit
Tacite) mais aussi ne vouloient point qu'ilz fussent depeints contre les
parois, ni representés en aucune forme humaine, estimans cela trop
deroger à la grandeur de la puissance celeste. On peut dire entre nous
que les figures & representations sont les livres des ignorans. Mais
laissans les disputes à part, il seroit bien-seant que chacun fût sage &
bien instruit, & qu'il n'y eût point d'ignorans.
Noz Sauvages Souriquois & Armouchiquois ont l'industrie de la peinture &
sculpture, & font des images des bétes, oiseaux, hommes, en pierres & en
bois aussi joliment que des bons ouvriers de deça, & toutefois ilz ne
s'en servent point pour adoration, ains seulement pour le contentement
de la veue, & pour l'usage de quelques outils privez, comme des calumets
à petuner. Et en cela (comme j'ay dit au commencement) quoy qu'ilz
soient sans cult divin, je les prises davantage que les Virginiens, &
toutes autres sortes de gens qui plus bétes que les bétes adorent &
reverent des choses insensible.
Le Capitaine Laudonniere en son histoire de la Floride dit que ceux de
ce païs-là n'ont conoissance de Dieu, ni d'aucune Religion, sinon qu'ils
ont quelque reverence au soleil, & à la lune: auquels toutefois je ne
trouve point par tout ladite histoire qu'ilz facent aucune adoration,
fors que quand ilz vont à la guerre le _Paraousti_ fait quelque priere
au soleil pour obtenir victoire, & laquelle obtenue, il lui en rend la
louange, avec chansons en son honneur, comme j'ay plus particulierement
dit ci-dessus. Et toutefois Belleforet écrit avoir pris de ladite
histoire ce qu'il met en avant, qu'ilz font des sacrifices sanglans tels
que les Mexicains, s'assemblans en une campagne, & y dressans leurs
loges, là où aprés plusieurs danses & ceremonies ilz levent en l'air &
offrent au soleil celui sur qui le sort est tombé d'étre destiné pour le
sacrifice. Que s'il est hardi en cet endroit, il ne l'est pas moins
quand il en dit autant des peuples de _Canada_ léquels il fait
sacrificateurs de corps humains, encores qu'ilz n'y ayent jamais pensé.
Car si le Capitaine Jacques Quartier a veu des tétes de leurs ennemis
conroyées, étendues sur des pieces de bois, il ne s'ensuit qu'ils ayent
eté sacrifiés: mais c'est leur coutume, ainsi qu'aux anciens Gaulois,
d'en faire ainsi, c'est à dire d'enlever toutes les tétes d'ennemis
qu'ils auront peu tuer, & les pendre ne (ou dehors) leurs cabanes pour
trophées. Ce qui est coutumier par toutes les Indes Occidentales.
Pour revenir à noz Floridiens, si quelqu'un veut appeller acte de
Religion l'honneur qu'ilz font au soleil, je ne l'empeche. Car és vieux
siecles de l'age d'or lors que l'ignorance se mit parmi les hommes,
plusieurs considerans les admirables effects du soleil & de la lune
déquels Dieu se sert pour le gouvernement des choses d'ici bas, ilz leur
attribuerent la reverence deuë au Createur, & cette façon de reverence
Job nous l'explique quand il dit: _Si j'ay regardé le Soleil en sa
splendeur, & la lune cheminant claire: Et si mon coeur a eté seduit en
secret, & ma main a baisé ma bouche: Ce qui est une iniquité toute
jugée, car j'eusse renié le grand Dieu d'en haut_. Quant au baise-main
c'est une façon de reverence qui se garde encore aux homages. Ne pouvans
toucher au soleil ils étendoient la main vers lui, puis la baisoient: ou
touchoient son idole, aprés baisoient la main qui avoit touché. Et en
cette idolatrie est quelquefois tombé le peuple d'Israël comme nous
voyons en Ezechiel.
Au regard des Bresiliens, je trouve par le discours de Jean de Leri, que
non seulement ilz sont semblables aux nôtres, sans aucune forme de
Religion, ni conoissance de Dieu, mais qu'ilz sont tellement aveuglés &
endurcis en leur anthropophagie, qu'ilz semblent n'étre nullement
susceptibles de la doctrine Chrétienne. Aussi sont ils visiblement
tourmentez & battus du diable (qu'ils appellent _Aignan_) & avec telle
rigueur, que quand ilz le voyent venir tantot en guise de béte, tantot
d'oiseau, ou de quelque forme étrange, ilz sont comme au desespoir. Ce
qui n'est point à l'endroit des autres Sauvages plus en deça vers la
Terre-neuve, du moins avec telle rigueur. Car Jacques Quartier rapporte
qu'il leur jette de la terre aux ïeux, & l'appellent _Cudouagni_: & là
où nous étions (où il s'appelle _Aoutem_) j'ay quelquefois entendu qu'il
a egratigné _Membertou_ en qualité de devin du païs. Quand on remontre
aux Bresiliens qu'il faut croire en Dieu, ils en sont bien d'avis, mais
incontinent ils oublient leur leçon, & retournent à leur vomissement,
qui est une brutalité étrange, de ne vouloir au moins se redimer de la
vexation du diable par la Religion: Ce qui les rend inexcusables, mémes
qu'ils ont quelques restes de la memoire du deluge, & de l'Evangile (si
tant est que leur rapport soit veritable). Car ilz font mention en leurs
chansons que les eaux s'étans une fois débordées couvrirent toute la
terre, & furent tous les hommes noyés, exceptez leurs grandz peres, qui
se sauverent sur les plus hauts arbres de leur païs. Et de ce deluge ont
aussi quelque traditive d'autres Sauvages que j'ay mentionné ailleurs.
Quant à ce qui est de l'Evangile, ledit de Leri dit qu'ayant une fois
trouvé l'occasion de leur remontrer l'origine du monde, & leur miserable
condition, & comme il faut croire en Dieu, ilz l'ecouterent avec grande
attention, demeurans tout étonnez de ce qu'ilz avoient ouï: & que là
dessus un vieillard prenant la parole, dit, Qu'à la verité il leur avoit
recité de grandes merveilles, qui lui faisoient rememorer ce que
plusieurs fois ils avoient entendu de leurs grands-peres, que dés fort
longtemps un _Maïr_ (c'est à dire un étranger vétu & barbu comme les
François) avoit eté là les pensant ranger à l'obeïssance du Dieu qu'il
leur annonçoit, & leur avoit tenu le méme langage: mais qu'ilz ne le
voulurent point croire. Et partant y en vint un autre, qui en signe de
malediction leur bailla les armes dont depuis se sont tuez l'un l'autre:
& de quitter cette façon de vivre il n'y avoit apparence, pour ce que
toutes les nations à eux voisines se mocqueroient d'eux.
Or noz Souriquois, Canadiens, &leurs voisins, voire encores les
Virginiens & Floridiens ne sont pas tant endurcis en leur mauvaise vie,
& recevront fort facilement la doctrine Chrétienne quant il plaira à
Dieu susciter ceux que le peuvent à les secourir. Aussi ne sont-ilz
visiblement tourmentez, battus, dechirez du diable comme ce barbare
peuple du Bresil, qui est une maldiction étrange à eux particuliere plus
qu'aux autres nations de dela. Ce qui me fait croire que la trompette
des Apôtres pourroit avoit eté jusques là, suivant la parole du
vieillart susdit, à laquelle ayans bouché l'aureille ils en portent une
punition particuliere non commune aux autres qui paraventure n'ont
jamais ouï la parole de Dieu depuis le Deluge, duquel toutes ces nations
en plus de trois mille lieuës de terre ont une obscure conoissance qui
leur a eté donnée par tradition de pere en fils.