CHAP. III

_De la Nourriture des enfans, & amour des peres & meres envers eux._

LE Tout-puissant voulant montrer quel est le devoir d'une vraye mere,

dit par le prophete Esaie: _La femme peut-elle oublier son enfant

qu'elle allaite, qu'elle n'ait pitié du fils de son ventre?_ Cette pitié

que Dieu requiert és meres est de bailler la mammelle à leurs enfans, &

ne leur point changer la nourriture qu'elles leur ont donnée avant la

naissance. Mais aujourd'hui la plus part veulent que leurs mammelles

servent d'attraits de paillardise: & se voulans donner du bon temps

envoyent leurs enfans aux champs, là où ilz sont paraventure changés ou

donnés à des nourrices vicieuses, déquelles ilz sucent avec lait la

corruption & mauvaise nature. Et de là viennent des races fausses,

infirmes & degenerantes de la souche dont elles portent le nom. Les

femmes Sauvages ont plus d'amour que cela envers leurs petits: car

autres qu'elles ne les nourrissent: ce qui est general en toutes les

Indes Occidentales. Aussi leurs tetins ne servent-ilz point de flamme

d'amour, comme pardeça, ains en ces terres là l'amour se traite par la

flamme que la nature allume en chacun, sans y apporter des artifices

soit par le fard, ou les poisons amoureuses, ou autrement. Et de cette

façon de nourriture sont louées les anciennes femmes d'Allemagne par

Tacite, d'autant que chacune nourrissoit ses enfans de ses propres

mamelles, & n'eussent voulu qu'une autre qu'elles les eût alaités: Ce

que pour la pluspart elles ont gardé religieusement jusques aujourd'hui.

Or noz Sauvages avec la mammelle leur baillent des viandes déquelles

elles usent, aprés les avoir bien machées: & ainsi peu à peu les

élevent. Pour ce qui est de l'emmaillottement, és païs chauds & voisins

des tropiques ilz n'en ont cure, & les laissent comme à l'abandon. Mais

tirant vers le Nort les meres ont une planche bien unie, comme la

couverture d'une layette, sur laquelle mettent l'enfant enveloppé d'une

fourrure de Castor, s'il ne fait trop chaud, & lié là-dessus avec

quelque bende elles le portent sur leurs dos les jambes pendantes en

bas: puis retournées en leurs cabannes elles les appuient de cette façon

tout droits contre une pierre, ou autre chose. Et comme pardeça on

baille des petits panaches & dorures aux petits enfans, ainsi elles

pendent quantité de chapelets, & petits quarreaux diversement colorés en

la partie superieure de ladite planche pour l'ornement des leurs. Les

nourissans ainsi, & avec un soin tel que doivent les bonnes meres, elles

les ayment aussi, comme pareillement font les peres, gardans cette loy

que la Nature a entée és coeurs de tous animaux (excepté des femmes

debauchées) d'en avoir le soin. Et quand il est question de leur

demander (je parle des Souriquois, en la terre déquels nous avons

demeuré) de leurs enfans pour les amener & leur faire voir la France,

ilz ne les veulent bailler: que si quelqu'un s'y accorde il lui faut

faire des presens, & promettre merveilles ou bailler otage. Nous en

avons touché quelque chose ci-dessus, à la fin du dix-septiéme chapitre

du livre quatriéme. Et ainsi je trouve qu'on leur fait tort de les

appeller barbares, veu que les anciens Romains l'étoient beaucoup plus,

qui vendoient le plus souvent leurs enfans, pour avoir moyen de vivre.

Or ce qui fait qu'ils aiment leurs enfans plus qu'on ne fait pardeça,

c'est qu'ilz sont le support des peres en la vieillesse, soit pour les

aider à vivre, soit pour les defendre de leurs ennemis: & la nature

conserve en eux son droit tout entier pour ce regard. A cause dequoy ce

qu'ilz souhaitent le plus c'est d'avoir nombre, pour étre tant plus

forts, ainsi qu'és premiers siecles auquels la virginité étoit chose

reprochable, pour ce qu'il y avoit commandement de Dieu à l'homme & à la

femme de croitre, & multiplier, & remplir la terre. Mais quand elle a

eté remplie, cet amour s'est merveilleusement refroidi, & les enfans ont

commencé d'étre un fardeau aux pers & meres, léquels plusieurs ont

dédaigné & bien souvent ont procuré leur mort. Aujourd'huy le chemin est

ouvert à la France pour remedier à cela. Car s'il plait à Dieu conduire

& feliciter les voyages de la Nouvelle-France, quiconque pardeça se

trouvera oppressé pourra passer là, y confiner ses jours en repos & sans

pauvreté; ou si quelqu'un se trouve trop chargé d'enfans il en pourra là

envoyer la moitié, & avec un petit partage ilz seront riches &

possederont la terre qui est la plus asseurée condition de cette vie.

Car nous voyons aujourd'hui de la peine en tous états, méme és plus

grans léquels sont souvent traversez d'envies & destitutions: les autres

feront cent bonetades & corvées pour vivre, & ne feront que languir: les

autres vivent en perpetuel servage. Mais la terre ne nous trompe jamais

si nous la voulons caresser à bon escient. Témoin la fable de celui qui

par son testament declara à ses enfans qu'il avoit caché un thresor en

sa vigne, & comme ils eurent bien remué profondement ilz ne trouverent

rien, mais au bout de l'an ilz recueillirent si grande quantité de

raisins qu'ils ne sçavoient où les mettre. Ainsi par toute l'Ecriture

sainte les promesses que Dieu fait aux patriarches Abraham, Isaac, &

Jacob, & depuis au peuple d'Israël par la bouche de Moyse, & du

Psalmiste, c'est qu'ils possederont la terre, comme un heritage certain,

qui ne peut perir, & où un homme ha dequoy sustenter sa famille, se

rendre fort, & vivre en innocence: suivant le propos de l'ancien Caton,

lequel disoit que les fils des laboureurs ordinairement sont vaillans &

robustes, & ne pensent point és mal.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 241 / 303 题