CHAP. II

_De l'Imposition des Noms_

POUR l'imposition des noms ilz les donnent par tradition, c'est à dire

qu'ils ont des noms en grande quantité léquels ilz choisissent &

imposent à leurs enfans. Mais le fils ainé volontiers porte le nom de

son pere, en adjoutant un mot diminutif au bout: comme l'ainé de

_Membertou_ s'appellera _Membertouchis_ quasi Le petit, ou le jeune

_Membertou_. Quant au puis-né il ne porte le nom du pere, ains on lui en

impose un à volonté: & son puisné portera son nom avec une addition de

syllabe: comme le puis-né de _Membertou_ s'appelle _Actaudin_, celui qui

suit aprés s'appelle _Actaudinech'_. Ainsi _Memembourré_ avoit un fils

nommé _Semcoud_ et son puisné s'appelloit _Semcoudech'_. Ce n'est pas

toutefois une regle necessaire d'adjouter cette terminaison _ech'_. Car

le puis-né de _Panoniac_ (duquel est mention en la guerre de _Membertou_

contre les Armouchiquois que j'ay décrit entre les Muses de la

Nouvelle-France) s'appelloit _Panoniagués_: de maniere que cette

terminaison se se fait selon que le nom precedent le desire. Mais ils

ont une coutume que quand ce frere ainé, ou le pere est mort, ilz

changent de nom, pour eviter la tristesse que la ressouvenance des

decedez leur pourroit apporter. C'est pourquoy aprés le decés de

_Memembourré_, & _Semcoud_ (qui sont morts cet hiver dernier, mille six

cens sept) _Semcoudech'_ a quitté le nom de son frere, & n'a point pris

celui de son pere, ains s'est fait appeller Paris, parce qu'il a demeuré

à Paris. Et aprés la mort de _Panoniac, Panonaiqués_ quitte son nom, &

fut appellé Roland par l'un des nôtres. Ce que je trouve mal &

inconsiderément fait de prophaner ainsi les noms des Chrétiens & les

imposer à des infideles: comme j'ay memoire d'un autre qu'on a appellé

Martin. Alexandre le grand (quoy que Payen) ne vouloit qu'aucun fut

honoré de son nom qu'il ne s'en rendît digne par la vertu. Et comme un

jour un soldat portant le nom d'Alexandre fut accusé devant lui d'étre

voluptueux & paillard, il lui commanda de quitter ce nom, ou de changer

sa vie.

Je ne voy point dans noz livres qu'aucun peuple ait eu cette coutume de

noz Sauvages de changer de nom, pour eviter la tristesse qu'aporte la

rememoration d'un decedé. Bien trouve-je que les Chinois changent

quatre, ou cinq fois de nom en leur vie. Car il y a le nom de l'enfance,

le nom d'escolier, celui du mariage, & le nom d'honneur lors qu'ils ont

atteint l'âge viril. Item le nom de religion, quand ils entrent en

quelque secte. Mais rien de semblable à noz Sauvages. Plusieurs

anciennement & encore aujourd'hui changeans d'état & de fortune ont

changé & changent leurs noms. Abram au commencement avoit un nom

excellent signifiant Pere haut. Mais aprés les promesses Dieu voulut

qu'il s'appellât Abraham, Pere de _plusieurs gents & nations_. Et à méme

intention sa femme Sarai (_Dame)_ fut appellée Sara (Dame de grande

multitude). Ainsi Jacob aprés la lucte qu'il eut avec l'Ange (ou Dieu)

fut appellé Israël, c'est à dire _Prince avec Dieu_, ou _surmontant le

Dieu fort_. De méme Esaü (_Pelu_) fut appellé Edom (_Rousseau_) à cause

d'un brouët, ou potage roux qu'il acheta de son frere Jacob au pris de

sa primogeniture. Depuis ces premiers siecles plusieurs Roys ont suivi

cette trace. Et premierement ceux de Perse remarqués par le sçavant

Joseph Scaliger en son livre sixiéme de la correction des temps. Item

les Empereurs Grecs, dont quelques exemples sont rapportés par Zonarc au

troisiéme de ses Annales. Et les Rois de France, ainsi que dit Aymon le

Moyne au livre quatrieme de son histoire, auquel s'accorde Ado

Archevéque de Vienne en sa Chronique souz l'an six cens soixante neuf.

Les Papes aussi à l'imitation de l'Apôtre saint Pierre (que premierement

on appelloit Simon) ont voulu participer à ce privilege principalement

depuis l'an huit cens de nôtre salut, à quoy (dit Platine) donna

occasion le nom sordide d'un qui s'appelloit Groin de porc, lequel fut

nommé Sergius. Plusieurs ordres nouveaux de Moines & autres prenans le

nom de religieux font de méme aujourd'hui entre le peuple, soit pour

étre invités à oublier le monde, soit pour receler mieux à couvert les

enfans, qu'ilz retirent à eux contre le gré de leurs parens.

Les Bresiliens (à ce que dit Jean de Leri) imposent à leurs enfans les

noms des premieres choses qui leur viennent au devant; comme s'il leur

vient en imagination un arc avec sa corde, ils appelleront leur enfant

_Ourapatem_, qui signifie l'arc & la corde. Et ainsi consequemment. Pour

le regard de noz Sauvages ils ont aujourd'hui des noms sans

signification, léquels paraventure en leur premiere imposition

signifioient quelque chose. Mais comme les langues changent, on en pert

la conoissance. De tout les noms de ceux que j'ay conu je n'ay appris

sinon que _Chkoudun_ signifie une Truite: & _Oigoudi_ nom de la riviere

dudit _Chkoudun_ qui signifie Voir. Il est bien certain que les noms

n'ont point eté imposez sans sujet à quelque chose que ce soit. Car Adam

a donné le nom à toute creature vivante selon sa proprieté & nature: &

par-ainsi les noms ont eté imposez aux hommes signifians quelque chose

comme _Adam_ signifie homme, ou qui est fait de terre: _Eve_ signifie

mere de tous vivans; _Abel_ Pleur: _Caïn_ Possession: _Jesus_, Sauveur:

_Diable_, Calomniateur: _Satan_, Adversaire, &c. Entre les Romains les

uns furent appelez _Lucius_ pour avoir eté nais au point du jour: les

autres _Cesar_, pour ce qu'à la naissance du premier de ce nom on ouvrit

par incision le ventre à sa mere: De méme _Lentulus, Piso, Fabius,

Cicero_, &c. tous noms de soubriquets donnés par quelqu'accident, ainsi

que les noms de noz Sauvages, mais avec plus de jugement.

Ainsi noz Roys anciens ont participé à cette façon de noms, comme on

peut remarquer en Clodion le chevelu, Charles Martel, le grand, le

chauve, le simple; Loys le debonnaire, le begue, le gros, hutin: Pepin

le bref, Hugues Capet, &c. Mais ces soubriquets ne leur ont eté

volontiers donnez qu'aprés leur decés. Et entre le menu peuple cela

s'est transferé aux enfans: comme un Notaire étoit surnommé le Clerc; un

forgeron, marechal, ou serrurier, s'appelloit le Févre, ou Fabre, ou

Faur, &c. A plusieurs on a imposé le nom de leur païs, ou des lieux où

ils avoient pris naissance. D'autres ont hérité de leurs peres des noms

dont on ne sçait aujourd'huy la cause ni l'origine: comme Lescarbot qui

est mon nom de famille. Et toutefois il y a des tres-nobles maisons és

païs d'Artois, du Maine, & de la basse Bretagne prés saint Paul de Leon

qui s'apellent de ce nom.

Quant aux noms des Provinces, nous voyons par l'histoire sacrée que les

premiers hommes leur ont imposé les leurs. Ce que le psalmiste semble

blamer quand il dit:

_Ils lairront pour autrui ces biens qu'ils amoncelent,_

_Leurs palais eternels des sepulcres feront,_

_En diverses maisons leurs terres passeront,_

_Et ces lieux qui si fiers de leurs noms ils appellent._

Mais il parle de ceux qui trop avidement recherchent celà, & pensent

étre immortels ici bas. Car certes s'il faut imposer quelque noms aux

lieux, places & provinces, il vaut autant que ce soient les noms de ceux

qui les établissent que d'un autre, quand ce ne seroit que pour emouvoir

la posterité à bien faire; laquelle méme reçoit une tristesse quand elle

ne sçait qui est son autheur & la cause de son bien. Et de cette

cupidité ont eté touchez ceux-mémes qui ont haï le monde, & se sont

sequestrez de la compagnie des hommes, dont plusieurs on fait des sectes

qu'ils ont appellées de leurs noms.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 240 / 303 题