_De l'Imposition des Noms_
POUR l'imposition des noms ilz les donnent par tradition, c'est à dire
qu'ils ont des noms en grande quantité léquels ilz choisissent &
imposent à leurs enfans. Mais le fils ainé volontiers porte le nom de
son pere, en adjoutant un mot diminutif au bout: comme l'ainé de
_Membertou_ s'appellera _Membertouchis_ quasi Le petit, ou le jeune
_Membertou_. Quant au puis-né il ne porte le nom du pere, ains on lui en
impose un à volonté: & son puisné portera son nom avec une addition de
syllabe: comme le puis-né de _Membertou_ s'appelle _Actaudin_, celui qui
suit aprés s'appelle _Actaudinech'_. Ainsi _Memembourré_ avoit un fils
nommé _Semcoud_ et son puisné s'appelloit _Semcoudech'_. Ce n'est pas
toutefois une regle necessaire d'adjouter cette terminaison _ech'_. Car
le puis-né de _Panoniac_ (duquel est mention en la guerre de _Membertou_
contre les Armouchiquois que j'ay décrit entre les Muses de la
Nouvelle-France) s'appelloit _Panoniagués_: de maniere que cette
terminaison se se fait selon que le nom precedent le desire. Mais ils
ont une coutume que quand ce frere ainé, ou le pere est mort, ilz
changent de nom, pour eviter la tristesse que la ressouvenance des
decedez leur pourroit apporter. C'est pourquoy aprés le decés de
_Memembourré_, & _Semcoud_ (qui sont morts cet hiver dernier, mille six
cens sept) _Semcoudech'_ a quitté le nom de son frere, & n'a point pris
celui de son pere, ains s'est fait appeller Paris, parce qu'il a demeuré
à Paris. Et aprés la mort de _Panoniac, Panonaiqués_ quitte son nom, &
fut appellé Roland par l'un des nôtres. Ce que je trouve mal &
inconsiderément fait de prophaner ainsi les noms des Chrétiens & les
imposer à des infideles: comme j'ay memoire d'un autre qu'on a appellé
Martin. Alexandre le grand (quoy que Payen) ne vouloit qu'aucun fut
honoré de son nom qu'il ne s'en rendît digne par la vertu. Et comme un
jour un soldat portant le nom d'Alexandre fut accusé devant lui d'étre
voluptueux & paillard, il lui commanda de quitter ce nom, ou de changer
sa vie.
Je ne voy point dans noz livres qu'aucun peuple ait eu cette coutume de
noz Sauvages de changer de nom, pour eviter la tristesse qu'aporte la
rememoration d'un decedé. Bien trouve-je que les Chinois changent
quatre, ou cinq fois de nom en leur vie. Car il y a le nom de l'enfance,
le nom d'escolier, celui du mariage, & le nom d'honneur lors qu'ils ont
atteint l'âge viril. Item le nom de religion, quand ils entrent en
quelque secte. Mais rien de semblable à noz Sauvages. Plusieurs
anciennement & encore aujourd'hui changeans d'état & de fortune ont
changé & changent leurs noms. Abram au commencement avoit un nom
excellent signifiant Pere haut. Mais aprés les promesses Dieu voulut
qu'il s'appellât Abraham, Pere de _plusieurs gents & nations_. Et à méme
intention sa femme Sarai (_Dame)_ fut appellée Sara (Dame de grande
multitude). Ainsi Jacob aprés la lucte qu'il eut avec l'Ange (ou Dieu)
fut appellé Israël, c'est à dire _Prince avec Dieu_, ou _surmontant le
Dieu fort_. De méme Esaü (_Pelu_) fut appellé Edom (_Rousseau_) à cause
d'un brouët, ou potage roux qu'il acheta de son frere Jacob au pris de
sa primogeniture. Depuis ces premiers siecles plusieurs Roys ont suivi
cette trace. Et premierement ceux de Perse remarqués par le sçavant
Joseph Scaliger en son livre sixiéme de la correction des temps. Item
les Empereurs Grecs, dont quelques exemples sont rapportés par Zonarc au
troisiéme de ses Annales. Et les Rois de France, ainsi que dit Aymon le
Moyne au livre quatrieme de son histoire, auquel s'accorde Ado
Archevéque de Vienne en sa Chronique souz l'an six cens soixante neuf.
Les Papes aussi à l'imitation de l'Apôtre saint Pierre (que premierement
on appelloit Simon) ont voulu participer à ce privilege principalement
depuis l'an huit cens de nôtre salut, à quoy (dit Platine) donna
occasion le nom sordide d'un qui s'appelloit Groin de porc, lequel fut
nommé Sergius. Plusieurs ordres nouveaux de Moines & autres prenans le
nom de religieux font de méme aujourd'hui entre le peuple, soit pour
étre invités à oublier le monde, soit pour receler mieux à couvert les
enfans, qu'ilz retirent à eux contre le gré de leurs parens.
Les Bresiliens (à ce que dit Jean de Leri) imposent à leurs enfans les
noms des premieres choses qui leur viennent au devant; comme s'il leur
vient en imagination un arc avec sa corde, ils appelleront leur enfant
_Ourapatem_, qui signifie l'arc & la corde. Et ainsi consequemment. Pour
le regard de noz Sauvages ils ont aujourd'hui des noms sans
signification, léquels paraventure en leur premiere imposition
signifioient quelque chose. Mais comme les langues changent, on en pert
la conoissance. De tout les noms de ceux que j'ay conu je n'ay appris
sinon que _Chkoudun_ signifie une Truite: & _Oigoudi_ nom de la riviere
dudit _Chkoudun_ qui signifie Voir. Il est bien certain que les noms
n'ont point eté imposez sans sujet à quelque chose que ce soit. Car Adam
a donné le nom à toute creature vivante selon sa proprieté & nature: &
par-ainsi les noms ont eté imposez aux hommes signifians quelque chose
comme _Adam_ signifie homme, ou qui est fait de terre: _Eve_ signifie
mere de tous vivans; _Abel_ Pleur: _Caïn_ Possession: _Jesus_, Sauveur:
_Diable_, Calomniateur: _Satan_, Adversaire, &c. Entre les Romains les
uns furent appelez _Lucius_ pour avoir eté nais au point du jour: les
autres _Cesar_, pour ce qu'à la naissance du premier de ce nom on ouvrit
par incision le ventre à sa mere: De méme _Lentulus, Piso, Fabius,
Cicero_, &c. tous noms de soubriquets donnés par quelqu'accident, ainsi
que les noms de noz Sauvages, mais avec plus de jugement.
Ainsi noz Roys anciens ont participé à cette façon de noms, comme on
peut remarquer en Clodion le chevelu, Charles Martel, le grand, le
chauve, le simple; Loys le debonnaire, le begue, le gros, hutin: Pepin
le bref, Hugues Capet, &c. Mais ces soubriquets ne leur ont eté
volontiers donnez qu'aprés leur decés. Et entre le menu peuple cela
s'est transferé aux enfans: comme un Notaire étoit surnommé le Clerc; un
forgeron, marechal, ou serrurier, s'appelloit le Févre, ou Fabre, ou
Faur, &c. A plusieurs on a imposé le nom de leur païs, ou des lieux où
ils avoient pris naissance. D'autres ont hérité de leurs peres des noms
dont on ne sçait aujourd'huy la cause ni l'origine: comme Lescarbot qui
est mon nom de famille. Et toutefois il y a des tres-nobles maisons és
païs d'Artois, du Maine, & de la basse Bretagne prés saint Paul de Leon
qui s'apellent de ce nom.
Quant aux noms des Provinces, nous voyons par l'histoire sacrée que les
premiers hommes leur ont imposé les leurs. Ce que le psalmiste semble
blamer quand il dit:
_Ils lairront pour autrui ces biens qu'ils amoncelent,_
_Leurs palais eternels des sepulcres feront,_
_En diverses maisons leurs terres passeront,_
_Et ces lieux qui si fiers de leurs noms ils appellent._
Mais il parle de ceux qui trop avidement recherchent celà, & pensent
étre immortels ici bas. Car certes s'il faut imposer quelque noms aux
lieux, places & provinces, il vaut autant que ce soient les noms de ceux
qui les établissent que d'un autre, quand ce ne seroit que pour emouvoir
la posterité à bien faire; laquelle méme reçoit une tristesse quand elle
ne sçait qui est son autheur & la cause de son bien. Et de cette
cupidité ont eté touchez ceux-mémes qui ont haï le monde, & se sont
sequestrez de la compagnie des hommes, dont plusieurs on fait des sectes
qu'ils ont appellées de leurs noms.