_De la Naissance_
L'AUTHEUR du livre de la Sapience nous témoigne une chose
tres-veritable, _qu'une pareille entrée est à tous è la vie, & une
pareille issue_. Mais chacun peuple a apporté quelque ceremonie aprés
ces choses accomplies. Car les uns ont pleuré de voir que l'homme vinst
naitre sur le theatre de ce monde, pour y étre comme un spectacle de
miseres & calamitez. Les autres s'en sont réjouïs, tant pource que la
Nature a donné à chacune creature un desir de la conservation de son
espece, que pource que l'homme ayant eté rendu mortel par le peché, il
desire rentrer aucunement à ce droit d'immortalité perdu, & laisser
quelque image visible de soy par la generation des enfans. Je ne veux
ici discourir sur chacune nation car ce seroit chose infinie. Mais je
diray que les Hebrieux à la naissance de leurs enfans leurs faisoient
des ceremonies particulieres rapportées par le Prophete Ezechiel, lequel
ayant charge de representer à la ville de Jerusalem ses abominations, il
lui reproche & dit qu'elle a eté extraite & née du païs des Cananeens,
que son pere étoit Amorrhéen, & sa mere Hetheenne. _Et quant à ta
naissance (dit-il) au jour que tu naquis ton nombril ne fut point coupé,
& tu ne fus point lavée en eau, pour étre addoucie, ni salée de sel, ni
aucunement emmaillottée._ Les Cimbres mettoient leurs enfans nouveau-nés
parmi les neges, pour les endurcir. Et les François les plongeoient
dedans le Rhin, pour conoitre s'ils étoient legitimes: car s'ils
alloient au fond ils étoient reputés batars: & s'ilz nageoient dessus
l'eau ils étoient legitimes, quasi comme voulans dire que les François
naturellement doivent nager sur les eaux. Quant à noz Sauvages de la
Nouvelle-France, lors que j'étois par-dela ne pensant rien moins qu'à
cette histoire, je n'ay pas pris garde à beaucoup de choses que j'auroy
peu observer; mais toutefois il me souvient que comme une femme fut
delivrée de son enfant on vint en nôtre Fort demander fort instamment de
la graisse, ou de l'huile pour la lui faire avaller avant que teter, ni
prendre aucune nourriture. De ceci ilz ne sçavent rendre aucune raison,
sinon que c'est une longue coutume. Surquoy je conjecture que le diable
(qui a toujours emprunté les ceremonies de l'Eglise tant en l'ancienne,
qu'en la nouvelle loy) a voulu que son peuple (ainsi j'appelle ceux qui
ne croyent point en Dieu & sont hors de la communion des Saints) fût
oint comme le peuple de Dieu: laquelle onction il a fait interieure, par
ce que l'onction spirituele des Chrétiens est telle.