EN cette expedition les Anglois retournerent premierement à Pemptegoet,
où ilz brulerent les fortifications commencées des Jesuites, & au lieu
de leurs croix en dresserent une portant le nom gravé du Roy de la
Grande Bretagne. Ils en firent autant à l'ile Sainte-Croix, d'où ilz
traverserent au Port Royal, & n'y ayans trouvé personne (car le sieur de
Biencourt ne se doutant d'aucun ennemi étoit allé à la mer, & partie de
ses gens étoient au labourage à deux lieuës du Fort) ils eurent beau jeu
pour voler tout ce qui y étoit, à quoy ilz ne manquerent, ni à ravir le
bestial qui étoit au dehors, chevaux, vaches, & pourceaux, puis
brulerent l'habitation, & à force de pics & cizeaux effacerent les
fleurs de lis, & les noms des sieurs de Monts & de Poutrincourt gravés
dans un roc prés icelle habitation. Le pere Biart écrit qu'il se mit
deux fois à genoux devant Argal, à ce qu'il eût pitié des pauvres
François qui étoient là, & leur laissât une chaloupe & quelques vivres
pour passer l'Hiver. Item que l'Anglois lui a voulu mal pour ne lui
avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix, ni le conduire au Port Royal:
Ains qu'un Sagamos des Sauvages fut couru & attrappé, lequel fit cet
office. Mais le sieur de Poutrincourt décrit cette affaire autrement en
une lettre que je receu de sa part l'an suivant mille six cens quatorze,
étant encore en Suisse:
_Vous avés sceu_ (dit-il) _comme les envieux & cupides de regner
firent bende à part ne pouvans mettre à fin leurs mauvais
desseins contre mon fils & moy, dont Dieu m'a vengé à leur
ruine, mais non sans que j'en aye ressenti de la disgrace.
Arrivé dont que je fus au mois de May six cens quatorze je
trouvay nôtre habitation brulée, les armes du Roy & les nôtres
brisées, tous nos bestiaux enlevés, & nôtre moulin reservé,
parce qu'ils n'y sceurent aborder, d'autant que la mer perdoit &
que de noz gens étoient au labourage, auquel parla Biart l'un
des habiles de son ordre, leur voulant persuader de se retirer
avec les Anglois: que c'étoient bonnes gens: qu'est-ce qu'ilz
vouloient faire avec leur Capitaine (parlant de mon fils)
destitué de moyens, avec lequel ilz seroient contraints de vivre
comme bétes. Aquoy repondit un nommé la France: Retire toy,
autrement je te couperay le col de cette hache,_ id est vade
retrorsum satana. _A l'instant mon fils, qui étoit devers l'ile
longue, averti par les Sauvages, arrive, & presente le combat
seul à seul, tant pour tant. Mais au lieu de ce le Capitaine
Anglois demanda de parler à lui en seureté. Ce qui lui fut
accordé, & mit lui deuxiéme pied à terre, raconte que mon fils
étant Gentilhomme il avoit regret de ce qui s'étoit passé; mais
que ces pervers avoient suscité leur general de la Virginie
d'envoyer executer ce malheureux acte, lui ayans fait croire que
nous avions pris un navire Anglois, ce qui étoit faux: que je
viendrois avec trente canons pour me fortifier sur le
Port-Royal, & qu'il seroit impossible aprés de nous avoir: que
si on nous permettoit celà, la France étant remplie de peuple il
y en viendroit telle quantité qu'on les depossederoit de la
Virginie, mais qu'à l'heure le sieur de Biencourt étoit foible,
& vouloit qu'on le fit mourir s'ilz ne venoient à bout de lui:
que s'il y étoit tué, ou incommodé de vivres, lui & les siens
mourroient de faim: que le pere perdroit tout courage, & ne
pourroit venir à chef de son entreprise. Souvenez vous de
l'histoire de Laudonniere, au voyage duquel ceux qui voulurent
se separer attirerent les Hespagnols sur eux. Si vous sçaviez
toutes les particularités, il y auroit bien dequoy enfler vôtre
histoire. A Dieu mon cher ami_.
Je ne veux me meler d'étre juge en ces rapports contraires. Mais par le
discours du Pere Biart il y a lumiere pour croire qu'il a eté conducteur
des Anglois en ces choses. Car à quel propos le mener là par apres
retourner en Virginia, là où (dit-il) Argal s'attendoit de le faire
mourir en acquerant louange de fidelité à son office? Et le sujet de le
faire mourir, c'est pour ne lui avoir voulu montrer l'ile Sainte-Croix,
& le Port-Royal. Il est donc à presumer qu'il l'avoit promis. Mais qui
avoit dit aux Anglois qu'il y avoit du bestial, méme des pourceaux aux
glands dans les bois, & des hommes au labourage à deux lieuës de là,
sinon le Pere Biart? D'ailleurs il ne dit point qui étoit ce Sagamos qui
fut attrappé, ni où il fut remis à terre. Et me semble impossible de
pouvoir attrapper par force un Sauvage qui peut aisement nous devancer
par les bois à la course, & à la mer dans un canot d'écorce.
J'adjoute à ceci (& le Pere Biart en est d'accord) que les Sauvages
n'aiment nullement les Anglois à-cause des outrages qu'ilz leur ont
fait: de sorte qu'iceux Sauvages tuerent il y a quelques années un de
leurs Capitaines. Suivant quoy il n'y a point d'apparence qu'un
Capitaine Sauvage leur eût voulu rendre ce bon office, ains se seroit
plutot fait tailler en pieces.
Or si en justice le premier complaignant & informant est receu au
prejudice de celui qui vient en recriminant, le sieur de Poutrincourt
aura sans doute gain de cause en ceci. Car l'apologie du Pere Biart
n'est que de l'année mille six cens seze, & la plainte dudit sieur faite
devant le Juge de l'Admirauté de Guyenne au siege de la Rochelle, est du
dix-huitiéme Juillet six cens quatorze, dont voici la teneur.
Messire Jean de Biencourt Chevalier sieur de Poutrincourt, Baron
de Saint-Just, seigneur du Port-Royal & païs adjacens en la
Nouvelle-France, vous remontre que le dernier jour du mois de
Decembre dernier il partit de cette ville, & fit sortir hors le
port & havre d'icelle un navire de soixante-dix tonneaux, ou
environ, nommé La prime de la tremblade, pour faire voile, &
aller de droite route au Port-Royal, où il seroit arrivé le
dix-septiéme Mars dernier. Et y étant il auroit appris par le
rapport de Charles de Biencourt son fils ainé Vice-Admiral &
Lieutenant general és païs terres & mers de toute la
Nouvelle-France, que le general de quelques Anglois étant en
Virginia distant six-vints lieuës, ou environ du susdit Port,
auroit à la persuasion de Pierre Biart Jesuite envoyé audit port
un grand navire de deux à trois cens tonneaux, un autre de cent
tonneaux, ou environ, & une grande barque, avec nombre d'hommes,
léquels au jour & féte de Toussains dernirere auroient mis pied
à terre, & conduits par ledit Biart seroit allés où ledit sieur
de Poutrincourt auroit fait son habitation & pour la commodité
d'icelle, & des François y demeurans, fait un petit Fort quarré,
qui se seroit trouvé sans garde, ledit sieur de Biencourt étant
allé le long des côtes visiter ces peuples avec la pluspart de
ses gens, afin de les entretenir en amitié: outre qu'audit lieu
n'y avoit sujet de crainte pour n'y avoir guerre contre aucun, &
par ainsi n'y avoit apparence qu'audit temps aucuns navires
étrangers peussent venir audit pour & habitation: & pour le
surplus de ses hommes ils étoient à deux lieuës delà au
labourage de la terre. Et sur cette rencontre lédits Anglois
pillerent tout ce qui étoit en ladite habitation, prindrent
toutes les munitions qui y étoient, & tous les vivres
marchandises, & autres choses, demolirent & demonterent les bois
de charpenterie & menuiserie qu'ilz jugerent leur pouvoir
servir, & les porterent dans leurs vaisseaux. Ce fait, mirent le
feu au parsus. Et non contens de ce (poussés & conduits par ledit
Biart) ilz rompirent avec une masse de fer les armes du Roy
nôtre Sire, gravées dans un rocher, ensemble celles dudit sieur
de Poutrincourt, & celles du sieur de Monts. Puis allerent en un
bois distant d'une lieuë de ladite habitation, prendre nombre de
pourceaux, qui y avoient eté menez pour paitre & manger du glan:
& delà en une prairie où l'on avoit accoutumé de mettre les
chevaux, jumens, & poullains, & prindrent tout. Puis souz la
conduite dudit Biart se seroient transportés au lieu où se
faisoit le labourage, pour se saisir de ceux qui y étoient, la
chaloupe déquels ilz prindrent & ne pouvans les prendre (pour ce
qu'ilz se seroient retirez sus une colline) ledit Biart se
seroit separé des Anglois, & seroit allé vers ladite colline,
pour induire ceux qui y étoient de quitter ledit de Biencourt, &
aller avec lui & lédits Anglois audit lieu de la Virginie. A
quoy n'ayans voulu condescendre, il se seroit retiré avec lédits
Anglois, & embarqué dans l'un dédits navires. Mais premier
qu'ils eussent fait voile seroit arrivé ledit sieur de
Biencourt, lequel voyant ce qui s'étoit passé, se seroit mis
dans un bois, & auroit fait appeller le Capitaine dédits
Anglois, feignant de vouloir traiter avec lui, afin de le
pouvoir envelopper, & tacher par ce moyen de tirer raison du mal
qu'il avoit fait. Mais il seroit entré en quelque deffiance, &
n'auroit voulu mettre pied à terre. Ce que ledit sieur de
Biencourt voyant, il auroit paru. Et sur ce que ledit Capitaine
dit vouloir parler à lui, il lui auroit fait reponse que s'il
vouloit mettre pied à terre il n'auroit aucun déplaisir. Ce
fait, apres s'étre respectivement donné la foy, & promis ne se
deffaire ne médire, ledit Capitaine auroit mis pied à terre lui
deuxieme, & seroit demeuré prés de deux heures avec ledit de
Biencourt, auquel icelui Capitaine auroit fait entendre les
artifices déquels ledit Biart auroit usé pour disposer le
General dédits Anglois à aller audit lieu, où ledit de Biencourt
auroit demeuré avec ses gens depuis le jour & féte de Toussains
jusques au vint-septieme Mars (que ledit sieur de Poutrincourt
son pere y seroit allé) sans aucuns vivres, reduits tous à
manger des racines, des herbes & des bourgeons d'arbres. Et lors
que la terre fut gelée, ne pouvans avoir ni herbes, ni racines,
ni aller par les bois, auroient eté contraints d'aller dans les
rochers prendre des herbes attachées contre iceux, dont aucuns,
& des plus robustes, n'ayans peu se nourrir, seroient morts de
faim, & les autres auroient eté fort malades, & fussent aussi
morts sans l'assistance qu'ils receurent par l'arrivée dudit
sieur de Poutrincourt, auquel tout ce que dessus auroit eté
representé plusieurs & diverses fois par sondit fils & autre
étans avec lui en presence de ceux de l'equippage dudit navire
nommé La prime, qu'il y auroit mené de cette ville, en laquelle
il est arrivé le... jour du present mois. Et quoy que lui &
sondit fils ayent fait procés verbaux de tout ce que dessus,
auquels foy doit étre adjoutée, attendu leurs qualités,
neantmoins desire les presenter à sa Majesté & à Monseigneur
l'Admiral, duquel ledit de Biencourt est Lieutenant esdit païs,
afin d'y pourvoir au tour comme il appartiendra, pour d'autant
moins revoquer en doute la verité d'iceux. Et à cette fin ledit
sieur de Poutrincourt voudroit faire ouïr & interroger ledit
equippage sur les faits susdits, & sur l'étant auquel il a
trouvé le lieu où étoit ladite habitation audit Port-Royal,
selon qu'il est rapporté par le procez verbal qu'il en a fait
dresser. Ce consideré &c., le dix huitiéme Juillet 1614, signé
P. Guillaudeau, Le procureur du Roy ne veut point empecher &c.
Il est permis audit suppliant, &c.
Que si tels actes ci-dessus recitez sont veritables, nous pourrons à bon
droit approprier à cette cause cette parcelle d'une requéte elegante
presentée par les Anciens de la ville de Canton en la Chine contre les
Jesuites, rapportée par eux-mémes en leurs histoires en ces mots: _Unde
non immerito formidamus eos_ (Jesuitas) _esse cætreorum_ (Lusitanorum)
_exploratores, qui secreta nostra scire ad laborent, quos post multum
deinde temporis veremur ne cum rereu novarum cupidis uniti ex ipsa
nostra gente grande aliquod Reipub. Sinensi malum calamitatemque
procurent, & gentem nostram per vasta maria ut pisces ac ceté
dispergant. Hoc ipsum est quod libri nostri forti prædicunt, Spoinas &
urticas in misi solo seminastis, serpentes draconesque in ades vestras
induxistis &c._ Cela veut dire en François qu'ils (c'est à dire les
Jesuites) ne soient les espions des autres (c'est à dire des Portugais)
par le moyen déquels ilz s'efforcent de decouvrir noz secrets. Et ne
pouvons que n'entrions en grande apprehension du temps à venir, que
conspirans avec ceux qui desirent choses nouvelles, ilz ne trament
quelque grand mal & calamité à la Republique Chinoise par le moyen de
nôtre propre nation, & chassé de nôtre païs nous envoyent comme poissons
errans par le vague espace de la mer. C'est paraventure ce que nous
predisent noz livres, & dont ilz nous menacent: Vous avés (disent-ils)
planté des epines & semé des orties en une terre douce & aymable, & avés
introduit des serpens & dragons dans voz maisons &c.
Ces beaux exploits achevés au Port-Royal les Anglois en partirent les
neufieme Novembre en intention (dit Biart) de s'aller rendre à leur
Virginie, mais le lendemain un si grand orage s'éleva, qu'il écarta les
trois vaisseaux, léquels depuis ne se sont point reveuz. La nav
Capitainesse vint heureusement à port en ladite Virginie, quant à la
barque il n'en est nouvelles, mais le vaisseau captif des Jesuites où
eux-mémes étoient, aprés avoir long temps combattu les vents, par commun
conseil print la route des Essores pour se raffrechir, & delà en
Angleterre.
_Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit, & mort d'icelui.
Epitaphes en sa memoire._