VOILA le fruit de la reconciliation mentionnée ci-dessus, qui ne demeura
pas là: Car il paroit à un bon entendeur que les Peres aprés voir reconu
la terre, voulurent avoir part au gateau, & regner sous le nom emprunté
d'une dame. Ilz firent donc un embarquement au temps qu'ilz tenoient le
sieur de Poutrincourt en arrét, pour aller en son voisinage pardela
prendre possession de ladite terre. A l'effect dequoy ils avoient mené
bon nombre d'hommes, & recuilli de grandes aumones. La Royne (dit le
Pere Biart) leur avoit baillé quatre tentes, ou pavillons du Roy, & les
munitions de guerre. Il ne dit paraventure pas tout. D'autres avoient
contribué pour fournir au surplus. Et ainsi bien equippé partirent de
Honfleur le 12 Mars, mille six cens treze.
Arrivans à la Heve ils y planterent une Croix, & y apposerent les armes
de ladite Dame pour marque de prise de possession. Puis vindrent au Port
Royal, où ilz ne trouverent que deux hommes (car le sieur de Biencourt
étoit allé avec ses gens à la découverte) & les deux Jesuites Biart &
Massé, léquels ilz receurent dans leur navire pour les accompagner au
lieu où ils alloient planter leur colonnie, sçavoir à Pemptegoet,
autrement dit la riviere de Norombegue, où des contestations s'émeurent
dés le commencement, qui furent les avant-courrieres de leur deffaite et
ruine. En quoy semble qu'il y ait quelque effect du jugement de Dieu qui
n'a peu approuver cette entreprise apres tant de torts faits au sieur de
Poutrincourt. Car ilz ne furent plutot arrivés que quelques Sauvages en
avertirent certains Anglois de Virginia, qui étoient à la côte, léquels
venans voir quels gens c'étoient, amis ou ennemis, on dit que Gillebert
du Thet Jesuite commença à crier Arme, arme, ce sont Anglois, &
là-dessus tira le canon, auquel fut repondu vigoureusement, & de telle
sorte que l'Anglois aprés en avoir tué trois (du nombre déquels fut
ledit Gillebert) & blessé cinq, il s'empara du navire, lequel il pilla
entierement, pois descendant à terre fit tout de méme sans resistance:
Car le Capitaine du Saulsay s'en étoit lachement fui avec quatorze de
ses gens dans les bois, & le Pilote Isac Bailleul s'étoit semblablement
retiré derriere une ile avec autres quatorze attendant l'issue de
l'affaire. Le reste étoit ou mort, ou prisonnier. Le lendemain sur
parole d'asseurance vint du Saulsay, auquel on demande ses commission &
sa charte partie, ce que n'ayant sceu representer, on l'arguë d'étre un
forban & pyrate, & en consequence de ce on distribue le butin aux
soldats. Le Capitaine Anglois s'appelloit Samuel Argal, & son Lieutenant
Guillaume Turnel, léquels ne se voulans charger de tant d'hommes,
retindrent seulement les Jesuites, Le Capitaine de marine Charle Fleuri
d'Abbeville, un nommé La Motte, & une douzaine de manouvriers,
r'envoyant le reste dans une chaloupe avec peu de vivres chercher
fortune où ilz pourroient, léquels par un bon-heur non attendu, en cet
equippage rencontrerent le pilote Bailleul avec quatorze de leurs
compagnons parmi des iles, & s'en allerent le long de la côte, avec
beaucoup de peines jusques à l'ile de Menane, qui est entre le Port
Royal & les iles Sainte-Croix premiere demeure de nos François. De là
traversans la Baye Françoise ilz gagnerent l'ile longue, où ilz
butinerent un magazin de sel appartenant au sieur de Poutrincourt, qui
leur servit à faire provision de poisson. Puis traversans la baye
sainte-Marie vindrent au Cap fourchu, où Louis fils de Membertou leur
fit tabagie (c'est à dire festin) d'un orignac, ou Ellan. Plus outre
vers le port au Mouton ils eurent en rencontre quatre chaloupes de
Sauvages qui leur donnerent liberalement à chacun demie galette de
biscuit, qui est chose bien considerable, & en quoy se reconoit une
merveilleuse charité de ces peuples, laquelle vint bien à point à ces
pauvres gens qui n'avoient mangé pain il y avoit trois semaines. Ces
Sauvages leur donnerent avis que non loin de là y avoit deux navires
François de Saint-Malo, dans léquels ilz repasserent en France.
Les Anglois ce-pendant reprindrent la route de Virginia avec leurs
brigandages, où arrivés, le Pere Biart dit que le nom de Jesuite fut si
odieux qu'on ne parloit que de gibets & de les pendre tretous. A quoy
resista le Capitaine Argal, parce qu'il leur avoit donné parole
d'assurance. Mais le méme dit que conseil fut tenu, & resolu d'envoyer
les trois vaisseaux susdits courir la côte, raser toutes les places des
François, & mettre au fil de l'epée tout ce qui feroit resistance,
pardonnant neantmoins à ceux qui se rendroient volontairement léquels on
renvoyeroit en France. Argal étoit dans la Capitainesse Angloise & avec
lui le Capitaine Fleuri, & quatre autres François. Turnel avec les
Jesuites étoit dans le navire captif. La barque sus-mentionnée suivoit
aussi.
_Brigandage des Anglois. Lettre du sieur de Poutrincourt narrative de ce
qui s'est passé. Conjectures entre les Jesuites. Plainte de
Poutrincourt. Extrait d'une requéte contre les Jesuites par les Chinois.
Anglois retournas en Virginie écartez diversement. Le navire Jesuite
porté par vents contraires en Europe._