CHAP. XII

LA venue dudit Gillebert ne guerit pas la maladie de contention &

mes-intelligence qui dés long temps s'étoit formée en cette petite

compagnie. Car il se voulut mesler d'accuser un nommé Simon Lambert

d'avoir vendu du blé de l'embarquement à Dieppe, & mis en compte deux

barils de biscuit plus qu'il n'y en avoit: Et cetui-ci l'accusa de

plusieurs discours tenus dans le navire au voyage. Qui ressentoient un

fort mauvais François. Et à ce coup ne pare point le Pere Biart en son

apologie, sinon qu'il dit qu'il y a de bons & authentiques actes de

l'innocence dudit Gillebert à Dieppe.

Aussi a-il bien froidement paré à la plainte du sieur de Biencourt,

lequel allegue qu'un nommé Merveille avoit projetté de le tuer sous

ombre de confession sacramentale, ayant prés de soy un pistolet bendé,

amorcé, & le chien abbatu au méme lieu où il se confessoit, se

pourmenant là méme icelui Biencourt à la riviere Saint-Jean.

Le méme pere Biart passe sous silence sept mois de temps, sçavoir depuis

Janvier jusques à la fin d'Aoust, durant léquels y eut un divorce entre

eux fort memorable, & qui sert à l'histoire. Car on dit, & le sieur de

Poutrincourt écrit, que les Jesuites aprés avoir reconu le païs, & tiré

des tables geographiques d'icelui, voulurent fausser compagnie, & s'en

retourner furtivement en France dans le navire du Capitaine l'Abbé. A

l'effect dequoy ilz s'y retirerent secretement sans dire Adieu. Dont le

sieur de Biencourt ayant eu avis, il arreta ledit Capitaine (qui étoit à

terre) jusques à ce qu'il luy eût rendu ses gens. Car il disoit

prudemment que, peut étre, ils avoient consulté ensemble de mener le

navire en Espagne, ou ailleurs, & non à Dieppe. Item que le Roy & la

Royne regente sa mere les avoient fort recommandés à son pere, & par

ainsi ne les pouvoit perdre de veuë. D'ailleurs qu'il ne voyoit aucune

revocation de leur general, ni d'autre quelconque. Et en somme, qu'ilz

ne devoient laisser là une troupe de Chrétiens sans exercice de

religion, & qu'ilz devoient se souvenir à quelle fin ils étoient là

venus. Adjoutant qu'à leur occasion étoit retourné en France un honnéte

homme Prétre, duquel chacun se contentoit fort. Le Capitaine se voyant

pris, pria les Jesuites de sortir de son vaisseau, mais aprés

interatives prieres ilz n'en voulurent rien faire, ains le Pere Biart

envoya par écrit audit Biencourt une Excommunication tres-ample tant

contre luy que ses adherans, laquelle est couchée tout au long au Factum

du sieur de Poutrincourt contre lédits Biart, & Massé. Ce qu'entendant

Louis fils de Membertou il s'offrit de les depécher, mais ledit

Biencourt leur defendit fort expressement de leur faire tort, disant

qu'il avoit à en repondre au Roy. Bref il fallut rompre les portes & luy

faire commandement de par le Roy, & dudit sieur de Biencourt de

descendre à terre, & venir parler à luy. A quoy fut répondu qu'il n'en

feroit rien, & ne le reconoissoit que pour un voleur (le procés verbal

porte cela) & excommunioit tous ceux qui lui toucheroient. Je veux

croire que la colere le faisoit parler ainsi, & dire beaucoup d'autres

choses: car quand il fut appaisé il descendit, voyant qu'il falloit

passer par là. Mais ilz furent plus de trois mois sans faire aucun

service, ni acte public de religion.

En fin le lendemain de la saint Jean Baptiste ledit Biart regardant plus

loin vint à demander la paix, & reconciliation, s'excusant avec un ample

discours de tout ce qui s'étoit passé, & priant de l'oublier. Cela fait

il dit la Messe, & sur le vépre pria ledit sieur de faire passer ledit

Gillebert en France dans quelques navires qui étoient aux Etechemins

(car l'Abbé étoit parti dés le mois de Mars) ce que lui étant accordé,

il écrivit une lettre au sieur de Poutrincourt pleine de louanges de son

fils, avec tant d'honneteté & humilité que rien plus. Mais auparavant

l'Abbé n'avoit pas eté plutot arrivé à Dieppe que les Jesuites de Rouen

& d'Eu firent saisir souz le nom de ladite Dame tout ce qui étoit dans

le navire, qui fut consommé en allées & venuës & frais de justice. De

sorte que voila le pauvre Gentilhomme mis au blanc, dont s'ensuivit une

maladie qui pensa l'atterrer du tout. Cependant l'hiver venu n'y eut

moyen d'envoyer nouveau secours à ceux qui étoient pardela en grande

misere, contraints d'aller chercher du gland pour vivre: en quoy faisant

ilz trouverent des racines fort bonnes à manger dont je parle ci-dessous

au chapitre de la Terre. Aprés vint le Printemps qui leur apporta du

poisson à foison.

Pour entendre ce qui suivit ladite saisie est bon de representer ce que

m'en écrivit ledit sieur par une lettre datée à Paris du quinziéme May

mille six cens treze, moy étant en Suisse, car le Pere Biart n'en fait

aucune mention, quoy qu'il soit fort exact à repondre au Factum publié

contre luy & ses associez:

Comme je vouloy (dit-il) faire declarer l'excommunication

abusive, le Pere Coton me fait rechercher par un nommé du

Saulsay pour renouveler l'amitié & secourir nos gens. Je m'y

accorde volontiers veu la necessité où ils étoient. Ilz me

mettent un Marchant en main, auquel ma femme & moy nous

obligeames par corps pour ls somme de sept cens cinquante

livres. Ilz supposent la Marquise en avoir donné autant par un

écrit signé de sa main. Ledit Du Saulsay prent l'argent &

s'oblige de faire le voyage. Mais comme il étoit prét à partir,

voici arriver ledit Gillebert, qui renverse l'affaire en sorte

que Du Saulsay fut contremandé, le secours abandonné, & mon

argent perdu. Me voyant ainsi traité je fais appeller le Pere

Coton au Chatelet pour me representer ledit Du Saulsay, ou me

rendre mon argent, ou l'obligation. Il dit qu'il ne conoissoit

ledit Du Saulsay. Toutefois il est leur Lieutenant general en

leur entreprise couverte du nom de ladite Marquise. Je fus

condemné par corps à payer le Marchant. Comme je faisois

radouber nôtre navire à Dieppe ilz me font arréter prisonnier.

Ces longues traverses m'ont beaucoup retardé. Mais aprés Dieu a

permis que mon navire est arrivé à la Rochelle, où Messieurs

George & Macquin on mis ce qui y manquoit, & au commencement de

ce mois a fait sa route. Dieu le vueille conduire. Je say ce que

je puis pour me déchainer des miseres de deça. Monsieur le Prins

ha l'affaire de la Nouvelle-France, reservé ce qui m'est cedé

&c.

_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur

arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris pillés, & emmenés

par les Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté de Capitaine.

Charité des Sauvages. Retour des Anglois en Virginie avec leur butin &

les Jesuites. Et retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la

Nouvelle-France._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 234 / 303 题