LA venue dudit Gillebert ne guerit pas la maladie de contention &
mes-intelligence qui dés long temps s'étoit formée en cette petite
compagnie. Car il se voulut mesler d'accuser un nommé Simon Lambert
d'avoir vendu du blé de l'embarquement à Dieppe, & mis en compte deux
barils de biscuit plus qu'il n'y en avoit: Et cetui-ci l'accusa de
plusieurs discours tenus dans le navire au voyage. Qui ressentoient un
fort mauvais François. Et à ce coup ne pare point le Pere Biart en son
apologie, sinon qu'il dit qu'il y a de bons & authentiques actes de
l'innocence dudit Gillebert à Dieppe.
Aussi a-il bien froidement paré à la plainte du sieur de Biencourt,
lequel allegue qu'un nommé Merveille avoit projetté de le tuer sous
ombre de confession sacramentale, ayant prés de soy un pistolet bendé,
amorcé, & le chien abbatu au méme lieu où il se confessoit, se
pourmenant là méme icelui Biencourt à la riviere Saint-Jean.
Le méme pere Biart passe sous silence sept mois de temps, sçavoir depuis
Janvier jusques à la fin d'Aoust, durant léquels y eut un divorce entre
eux fort memorable, & qui sert à l'histoire. Car on dit, & le sieur de
Poutrincourt écrit, que les Jesuites aprés avoir reconu le païs, & tiré
des tables geographiques d'icelui, voulurent fausser compagnie, & s'en
retourner furtivement en France dans le navire du Capitaine l'Abbé. A
l'effect dequoy ilz s'y retirerent secretement sans dire Adieu. Dont le
sieur de Biencourt ayant eu avis, il arreta ledit Capitaine (qui étoit à
terre) jusques à ce qu'il luy eût rendu ses gens. Car il disoit
prudemment que, peut étre, ils avoient consulté ensemble de mener le
navire en Espagne, ou ailleurs, & non à Dieppe. Item que le Roy & la
Royne regente sa mere les avoient fort recommandés à son pere, & par
ainsi ne les pouvoit perdre de veuë. D'ailleurs qu'il ne voyoit aucune
revocation de leur general, ni d'autre quelconque. Et en somme, qu'ilz
ne devoient laisser là une troupe de Chrétiens sans exercice de
religion, & qu'ilz devoient se souvenir à quelle fin ils étoient là
venus. Adjoutant qu'à leur occasion étoit retourné en France un honnéte
homme Prétre, duquel chacun se contentoit fort. Le Capitaine se voyant
pris, pria les Jesuites de sortir de son vaisseau, mais aprés
interatives prieres ilz n'en voulurent rien faire, ains le Pere Biart
envoya par écrit audit Biencourt une Excommunication tres-ample tant
contre luy que ses adherans, laquelle est couchée tout au long au Factum
du sieur de Poutrincourt contre lédits Biart, & Massé. Ce qu'entendant
Louis fils de Membertou il s'offrit de les depécher, mais ledit
Biencourt leur defendit fort expressement de leur faire tort, disant
qu'il avoit à en repondre au Roy. Bref il fallut rompre les portes & luy
faire commandement de par le Roy, & dudit sieur de Biencourt de
descendre à terre, & venir parler à luy. A quoy fut répondu qu'il n'en
feroit rien, & ne le reconoissoit que pour un voleur (le procés verbal
porte cela) & excommunioit tous ceux qui lui toucheroient. Je veux
croire que la colere le faisoit parler ainsi, & dire beaucoup d'autres
choses: car quand il fut appaisé il descendit, voyant qu'il falloit
passer par là. Mais ilz furent plus de trois mois sans faire aucun
service, ni acte public de religion.
En fin le lendemain de la saint Jean Baptiste ledit Biart regardant plus
loin vint à demander la paix, & reconciliation, s'excusant avec un ample
discours de tout ce qui s'étoit passé, & priant de l'oublier. Cela fait
il dit la Messe, & sur le vépre pria ledit sieur de faire passer ledit
Gillebert en France dans quelques navires qui étoient aux Etechemins
(car l'Abbé étoit parti dés le mois de Mars) ce que lui étant accordé,
il écrivit une lettre au sieur de Poutrincourt pleine de louanges de son
fils, avec tant d'honneteté & humilité que rien plus. Mais auparavant
l'Abbé n'avoit pas eté plutot arrivé à Dieppe que les Jesuites de Rouen
& d'Eu firent saisir souz le nom de ladite Dame tout ce qui étoit dans
le navire, qui fut consommé en allées & venuës & frais de justice. De
sorte que voila le pauvre Gentilhomme mis au blanc, dont s'ensuivit une
maladie qui pensa l'atterrer du tout. Cependant l'hiver venu n'y eut
moyen d'envoyer nouveau secours à ceux qui étoient pardela en grande
misere, contraints d'aller chercher du gland pour vivre: en quoy faisant
ilz trouverent des racines fort bonnes à manger dont je parle ci-dessous
au chapitre de la Terre. Aprés vint le Printemps qui leur apporta du
poisson à foison.
Pour entendre ce qui suivit ladite saisie est bon de representer ce que
m'en écrivit ledit sieur par une lettre datée à Paris du quinziéme May
mille six cens treze, moy étant en Suisse, car le Pere Biart n'en fait
aucune mention, quoy qu'il soit fort exact à repondre au Factum publié
contre luy & ses associez:
Comme je vouloy (dit-il) faire declarer l'excommunication
abusive, le Pere Coton me fait rechercher par un nommé du
Saulsay pour renouveler l'amitié & secourir nos gens. Je m'y
accorde volontiers veu la necessité où ils étoient. Ilz me
mettent un Marchant en main, auquel ma femme & moy nous
obligeames par corps pour ls somme de sept cens cinquante
livres. Ilz supposent la Marquise en avoir donné autant par un
écrit signé de sa main. Ledit Du Saulsay prent l'argent &
s'oblige de faire le voyage. Mais comme il étoit prét à partir,
voici arriver ledit Gillebert, qui renverse l'affaire en sorte
que Du Saulsay fut contremandé, le secours abandonné, & mon
argent perdu. Me voyant ainsi traité je fais appeller le Pere
Coton au Chatelet pour me representer ledit Du Saulsay, ou me
rendre mon argent, ou l'obligation. Il dit qu'il ne conoissoit
ledit Du Saulsay. Toutefois il est leur Lieutenant general en
leur entreprise couverte du nom de ladite Marquise. Je fus
condemné par corps à payer le Marchant. Comme je faisois
radouber nôtre navire à Dieppe ilz me font arréter prisonnier.
Ces longues traverses m'ont beaucoup retardé. Mais aprés Dieu a
permis que mon navire est arrivé à la Rochelle, où Messieurs
George & Macquin on mis ce qui y manquoit, & au commencement de
ce mois a fait sa route. Dieu le vueille conduire. Je say ce que
je puis pour me déchainer des miseres de deça. Monsieur le Prins
ha l'affaire de la Nouvelle-France, reservé ce qui m'est cedé
&c.
_Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur
arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris pillés, & emmenés
par les Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté de Capitaine.
Charité des Sauvages. Retour des Anglois en Virginie avec leur butin &
les Jesuites. Et retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la
Nouvelle-France._