CHAP. XI

NOUS avons dit ci-dessus que la longueur du dernier voyage avoit

consommé beaucoup de vivres, & étoit besoin de retourner en France sans

beaucoup de fruit, pour faire un nouvel avitaillement. Ledit sieur de

Poutrincourt en print la charge, laissant à son fils le gouvernement de

dela. Il y avoit lors (c'étoit au mois d'Aoust) quelques navires sur la

côte des Etechemins, sçavoir le Capitaine Platrier de Dieppe à la

riviere Sainte-Croix & à la riviere saint Jean, Robert Gravé fils du

Capitaine Dupont de Honfleur, & un nommé Chevalier de saint Malo. Le

pere Biart, duquel on étoit en deffiance, se sachant au Port Royal,

demanda d'aller trouver ledit Dupont pour apprendre la langue du païs, &

tourner en icelle l'oraison Dominicale, le symbole des Apôtres, &

dresser quelque catechisme pour l'instruction des Sauvages. Ce que ne

voulut permettre le sieur de Biencourt sur le soupçon qu'il avoit que le

Jesuite ne machinât quelque chose pour le deposseder. Mais s'offrit à

l'y mener lui-méme dans peu de jours voire de lui traduire, ce qu'il

desiroit selon que la langue le pourroit permettre, n'étant ledit Dupont

plus sçavant que lui en cela. A quoy le Jesuite ne se voulut accorder.

Sur la fin du mois le sieur de Biencourt alla aux Etechemins pour se

faire reconoitre par les susdits en qualité de Vice-Admiral dont il

étoit pourveu dès y avoit quelques années & apporter leur charge-partie.

Platrier fit les submissions deuës, & se soumit à payer le cinquiéme des

castors qu'il avoit troqué, & assister ledit sieur, se plaignant de

l'empechement que lui faisoient les Anglois en son traffic. Mais les

autres ne firent pas de méme. Car il y eut (comme l'an precedent) des

rebellions, & violences que je ne veux minutter ici.

Au retour de ce voyage deceda le grand Sagamos des Sauvages Membertou,

le dix-huitiéme Septembre mille sis cens unze. Il receut les derniers

Sacremens, & fit beaucoup de belles remontrances à ses enfans sur la

concorde qu'ils devoient maintenir entre eux, & l'amour qu'ils devoient

porter au sieur de Poutrincourt (qu'il appelloit son frere) & les siens.

Et sur tout leur recommanda d'aymer Dieu, & demeurer fermes en la foy

qu'ilz avoient receuë, & la dessus leur donna sa benediction. Etant

passé de cette vie on alla querir le corps en armes, le tambour battant,

& fut enterré avec les Chrétiens.

En cette saison tandis que le temps permettoit encore d'aller au loin,

il print envie au compagnon du pere Biart dit Evemond Massé d'aller

passer quelques jours à la riviere Saint-Jean avec Louis fils du feu

Henri Membertou, se proposant avoir assez de force pour vivre à la

nomadique, ou plutot à la Sauvage. Mais luy & un valet qu'il avoit mené

se virent bientot dechuz de leur embonpoint, & tellement diminués, que

le Jesuite en devint malade, & quasi perclus des ïeux faute de bon

appareil. Ledit Louis le voyant en ce mauvais état, craignoit qu'il ne

mourût. Et pour-ce lui dit: Ecri donc à Biencourt, & à ton frere, que tu

es mort malade, & que nous ne t'avons pas tué. Je m'en garderay bien

(dit le Jesuite) car possible qu'aprés avoir écrit la lettre tu me

tuerois, & cette lettre porteroit que tu ne m'aurois pas tué. Là dessus

le Sauvage revint à soy; & se prenant à rire: Bien donc (dit-il) prie

Jesus que tu ne meure pas, afin qu'on ne nous accuse de t'avoir fait

mourir.

Une autre fois le Pere Biart voulut accompagner le sieur de Biencourt au

fond de la baye Françoise qui est entre le Port Royal & la riviere Saint

Jean. Ils eurent vent à propos en allant, mais au retour ils se virent

en double peril, & des vents & des vivres, car ilz n'en avoient porté

que pour huit jours, & ja ilz avoient atteint le quinziéme. En tette

extremité le Jesuite persuade la compagnie de faire un voeu à nôtre

Seigneur & à sa benoite Mere, que s'il leur plaisoit leur donner vent

propice, les quatre Sauvages qui étoient avec eux se feroient Chrétiens.

Le vent fut le lendemain propice. Mais les Sauvages ne furent Chrétiens.

Voila ce qui se passoit pardela, tandis que le sieur de Poutrincourt

travailloit à un nouvel embarquement pardeça pour secourir ses gens. Et

d'autant que (comme a eté veu ci-devant) au lieu d'avancer il s'étoit

depuis quatre ans laissé piper à toutes sortes de gens, & avoit fait des

voyages ruineux, son fond s'étant fort epuisé, les Jesuites qui avoient

interét à l'affaire lui firent associer pour quelque somme la dame

Marquise de Guercheville. Mais j'aymeroy mieux ouïr dire qu'ils eussent

liberalement employé les aumones par eux receuës à cela, puis qu'elles

avoient eté données à cette fin. Au moyen de cette association elle

prenoit bonne part en la terre de la Nouvelle-France, sans toutefois que

ledit sieur luy eût specifié ce qui étoit de sa reserve, pour n'avoir en

main les tiltres, léquels il avoit laissés en la Nouvelle-France. Quoy

voyant ladite Dame elle fut conseillée (le Pere Biart dit qu'elle eut

bien l'engin) de prendre retrocession du sieur de Monts de tous les

droits, actions, & pretentions qu'il avoit onques eu en la

Nouvelle-France par don du Roy Henry IIII, hors-mis seulement le Port

Royal, auquel ledit Jesuite dit que Poutrincourt fut serré & confiné

comme en prison. Voila belle recompense de tant de pertes & travaux.

Mais il ne dit point que lédits tiltres portent que le Roy donne audit

sieur _le port Royal & terres adjacentes tant & si avant qu'il se pourra

étendre_. De sorte que s'il a la force en main il aura bien le tout. Un

Jesuite nommé Gilbert du Ther fut envoyé par icelle dame administrateur

de son association, & nommé coadjuteur aux autres de dela, comme s'ils

en eussent eu affaire. Ainsi le vaisseau part de Dieppe à la fin de

Decembre sous la conduite du Capitaine l'Abbé, & arrive au Port-Royal un

mois aprés au grand contentement des attendans, ledit sieur de

Poutrincourt étant demeuré en France.

_Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jesuites

s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés. Biart

excommunie Biencourt & les siens. Exercices de Religion delaissez.

Reconciliation simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de

lui-méme plaintive contre les Jesuites._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 233 / 303 题