NOUS avons ci-devant laissé le fils du sieur de Poutrincourt (que nous
nommerons d'orenavant le sieur de Biencourt) au port de la Heve. Voyons
maintenant la suitte de son voyage. Aprés qu'il fut arrivé sur le Banc
aux Morues, il eut nouvelle de la mort du Roy: ce qui le mit en grande
angoisse d'esprit, cuidant que la France seroit tout en trouble &
confusion. Par qui, ni comment cette mort il ne le peût sçavoir, fors
que quelques Anglois trop prompts à croire en accusoient les Jesuites.
Ce fut une merveille qu'en un si grand desarroy la France fût demeurée
en son calme, voire qu'au méme temps l'on eût poursuivi le dessein du
siege de Juliers. Or pour ne nous éloigner de nôtre sujet, ledit de
Biencourt s'étant presenté à la Royne regente, elle fut fort contente
d'entendre ce qui s'étoit passé aux regenerations spirituelles des
Sauvages. En cette rencontre les Jesuites de Court qui virent l'occasion
opportune, ne manquerent de l'empoigner par les cheveux, disans que le
feu Roy leur avoit promis d'y envoyer de leurs gens, avec deux mille
livres de pension. Et de fait long temps auparavant un nommé du Jarric
de Bordeau l'avoit écrit. Aquoy la Royne enclinant, elle recommanda fort
étroitement (comme aussi Madame de Guercheville) au sieur de
Poutrincourt, ceux qui furent destinés à cela, sçavoir les Peres Pierre
Biart, & Evemond Massé. Mais ilz me pardonneront si je repete ici ce que
je leur dis lors, & leur avoit dit auparavant ledit sieur de
Poutrincourt, qu'il n'étoit pas encore temps, & ne se devoient tant
hater d'aller là, où ilz ne verroient que solitude, & une façon ce vivre
difficile & insupportable à gens de leur sorte: de maniere que leur
travail pourroit étre mieux employé pardeça. Toutefois soit par zele, ou
avidité de tout voir & conoitre, & de s'établir par tout, ilz
poursuivirent leur pointe, & firent si bien avec ledit Biencourt, âgé
pour lors de dix-huit ans, que le rendez-vous leur fut donné à Dieppe au
vint-quatriéme d'Octobre.
Le sieur de Poutrincourt ayant fait de grandes pertes, comme nous avons
veu ci-devant, & ha ne pouvant seul suffire à l'entreprise, s'étoit
associé avec deux honorables Marchans de ladite ville de Dieppe, Du
Jardin, & Du Quene. Le navire étoit quasi prét à faire voile pour se
rendre en la Nouvelle-France dans le temps ordonné, & secourir ledit
Poutrincourt. Mais il eut tout loisir d'attendre, & se curer les dents
lui & sa troupe jusques sur la fin de Juin, & ce par l'occasion qui
s'ensuit.
Quand les marchans susdits virent les Jesuites en état de se vouloir
mettre dans leur navire avec leur equippage (chose du tout eloignée de
leur intention) ilz ne les y voulurent recevoir, disans que la mort du
Roy leur étoit encor trop recente, qu'ilz ne vouloient point fournir à
une habitation qui seroit à la devotion de l'Espagnol, & qu'ilz ne
pouvoient tenir leur bien asseuré en la compagnie de ces gens ici.
Offrans neantmoins recevoir toutes autres sortes d'ordres, Capuccins,
Cordeliers, Recollets &c. Mais non les Jesuites, sinon que la Royne les
voulût tous ensemble envoyer pardela. Autrement qu'on leur rendit leur
argent.
La dessus des plaintes à sa Majesté, qui en écrivit au sieur de Cigogne
Gouverneur de Dieppe. Mais pour cela les marchans ne flechissent point:
ains persistent au remboursement de leurs deniers. Trois mois se passent
en allées & venues. En fin la Royne ordonne deux mille écus pour ledit
remboursement. Belle occasion pour faire des collectes par les maisons
des Princesses, & Dames devotes à Paris, Rouën, & ailleurs. Ce qui fut
fait avec un fruit qui pouvoit amener l'affaire à perfection. Mais les
peres n'y employerent que quatre mille livres, moyennant quoy ilz
debusquerent lédits marchans, & prindrent leur association, pour
participer aux profits & emolumens de la navigation, dont fut passé
contract le vintieme Janvier mil six cens unze, pardevant le Vasseur
Notaire à Dieppe, & Bensé son adjoint, ainsi que s'ensuit.
_A Tous ceux qui ces presentes lettres verront ou oyront, Daniel de
Guenteville Bourgeois Conseiller Eschevin de la ville de Dieppe, & garde
du seel aux obligations du la Viconté dudit lieu, pour tres-haut &
tres-puissant Seigneur, Monseigneur le Reverendissime & Illustrissime
François de Joyeuse par permission divine Cardinal du saint Siege
Apostolique, Archevesque de Rouen, Primat de Normandie, Conte & Seigneur
dudit Dieppe au droit du Roy nôtre Sire, salut: Sçavoir faisons que
pardevant Thomas Le Vasseur Tabellion juré audit Dieppe, & René Bensé
son adjoint, furent presens Thomas Robin Ecuier sieur de Colognes,
demeurant en la ville de Paris, & Charles de Biencourt Ecuyer sieur de
saint Just, de present resident en ceste ville de Dieppe: léquels
volontairement & sans aucune contrainte par ces presentes reconurent &
confesserent avoir associé avec eux les venerables peres Pierre Biart
superieur de la mission de la nouvelle-France, & Evemond Massé de la
compagnie de Jesus presens & stipulans, tant pour eux que pour la
Province de France, en ladicte compagnie de Jesus, pour la moitié de
toutes & chacunes les marchandises, victuailles, avansements, &
generalement en la totale carguaison du navire nommé la Grace de Dieu,
appartenant audit sieur de Biencourt, étant de present en ce port &
havre de cette ditte ville de Dieppe, prét à faire voyage au premier
temps convenable qu'il plaira à Dieu envoyer, en ladicte terre & païs de
la nouvelle-France. Toute laquelle carguaison s'est trouvée monter pour
le compte, get & calcul que lédites parties ont dit avoir fait entr'eux
& dont ilz sont demeurez d'accord & contens, à la somme de sept mil six
cens livres, sauf erreur de get & calcul: La presente association faite
moyennant le pris & somme de trois mil huit cens livres que lédits
sieurs de Biencourt & Robin ont reconu & confessé avoir receu par
avance, pour ladite moitié en ladite carguaison dudit navire, dédits
peres Biart & Massé, tant pour eux qu'audit nom, dont iceux sieurs Robin
& de Biencourt se sont tenus pour contens, au moyen dequoy ils ont
accordé & consenti que lédits peres Biart & Massé, tant en leurs noms
qu'en la qualité susdite, jouissent & ayent à leur profit la totale
moitié de toutes & chacunes les marchandises, profits & autres choses,
circonstantes & dependances qui pourront provenir de la traite que se
fera audit lieu de la nouvelle-France. Et en outre ont lédits sieurs
Robin & de Biencourt reconu & confesssé avoir receu dédits peres Biart &
Massé, en leurs noms & en ladite qualité, la somme de sept cens trente
sept livres en pur & loyal prét qu'ilz reconoissoient leur avoir été
fait par iceux sieurs Biart & Massé, édites qualitez, laquelle somme de
sept cens trente-sept livres iceux sieurs Robin & de Biencourt se
submettent & obligent payer & rendre audits sieurs Biart & Massé, ou
autres ayans d'eux pouvoir & mandement, en ladite ville de Paris, ou en
la ville de Rouen, au retour dudit voyage. Et ledit sieur de Biencourt
de sa part a reconnu & confessé avoir eté payé par lédits peres Biart,
Massé, & sieur Robin, de la somme de douze cens vint-cinq livres pour le
radoub dudit navire La grace de Dieu, promettant ledit sieur de
Biencourt payer & rendre icelle somme de douze cens vint cinq livres au
retour dudit navire dudit voyage de la nouvelle France, ou icelle somme
rabatre & diminuer sur le fret dudit navire, qui se monte à la somme de
mille livres, & le reste montant à deux cens vint-cinq livres sera payé
par ledit sieur de Biencourt audit retour, ainsi que dit est: Pour
l'accomplissement & effect déquelles choses susdites lédites parties ont
obligé, chacun pour son fait & regard, tous & chacuns leurs biens &
revenus presens & à venir, jurant n'aller jamais au contraire: & requis
faire controller ces presentes suivant l'Edict: En témoin de ce, nous à
la relation dédits Tabellion & Adjoint, avons mis à ces presentes ledit
seel. Ce fut faict & passé audit Dieppe en la maison dite la Barbe d'Or,
le Jeudy aprés midi vintiéme jour de Janvier, l'an de grace mille six
cens unze. Presens à ce honorable homme Jacques Baudouin Marchand
demeurant audit lieu de Dieppe, témoins qui ont signé à la minute avec
lédits sieurs contractans, Tabellion & Adjoint suivant l'ordonnance,
signé le Vasseur & Bensé, & seelé._
Plusieurs ont crié & parlé de ce contract au desadvantage des Jesuites,
si bien ou mal je m'en rapporte.
Le surplus des aumones nous ne voyons pas à quoy il a eté employé. Bien
est-il certain que ce n'a point eté à cet affaire. Que si le jugement de
Brutus avoit lieu, lequel (au rapport d'Agellius) condemnoit celuy qui
avoit employé une béte de charge à autre usage qu'il n'avoit dit en la
prenant, les Peres qui ont receu lédites aumones se trouveroient avoir
tort. Certe telles voyes sont d'autant plus à blamer, qu'elles otent la
volonté de bien faire & ayder à cette entreprise à ceux qui autrement y
seroient disposés. C'est pourquoy s'il falloit donner quelque chose,
c'étoit à Poutrincourt & non au Jesuite, qui ne peut subsister sans lui.
Je veux dire qu'il falloit premierement ayder à établir la Republique,
sans laquelle l'Eglise ne peut étre, d'autant que (comme disoit un
ancien Evéque) _l'Eglise est en la Republique, & non la Republique en
l'Eglise_.
Le navire equippé, on le met en mer le vint-sixiéme Janvier. Mais tant
de vents contraires s'éleverent en cette saison, que c'est chose
incroyable. Ayans passé le grand Banc des Morues noz gens rencontrerent
des bancs de glace hauts comme des montaignes, de plus de cinquante
lieuës d'étendue, que l'on pense se décharger de la grande riviere de
Canada à la mer, & ne viennent pas toutes de la mer glaciale, comme on
pourroit penser. Car la longue navigation ayant epuisé d'eau douce le
vaisseau, la necessité en fit faire l'experience.
Le saint Esprit consolateur des affligés amena en fin le sieur de
Biencourt au Port-Royal le jour de Pentecôte, dont furent rendues graces
solennelles à Dieu. Mais le voyage se trouva inutil & ruineux, d'autant
que faute d'étre venu comme il avoit eté ordonné, les Sauvages (qui ne
vivent de provision) ayans eu necessité de vivres durant l'hiver (car
lors ils ne peuvent pécher, & la chasse leur est difficile quand la
saison est trop douce) avoient mangé une partie de leurs pelleteries, &
ce qui étoit resté avoit préque eté troqué par des Maloins & Rochelois
arrivés en ces cotes là long temps auparavant.
La méme longueur de voyage avoit fait consommer beaucoup de vivres, &
n'étoit question d'employer le surplus à la troque des Castors. Et
neantmoins il falloit faire argent pour payer les gages des matelots, &
retourner au secours. Occasion que l'on bailla à la troque le moins de
vivres qu'il fut possible. Cependant le sieur de Poutrincourt ayant eu
avis par les Sauvages que lédits Rochelois & Maloins étoient aux
Etechemins en un port dit La pierre blanche, il y alla partie pour
recouvrer quelques vivres (se souvenant de l'année precedente) partie
pour rendre justice ausdits Sauvages sur la plainte qu'ilz luy faisoient
qu'un de Honfleur les avoit pillé, & tué une de leurs femmes, & un autre
avoit ravi une de leurs filles. Là on procede juridiquement contre
cetui-ci. Son procés luy est fait & parfait & non à l'autre qui ne fut
trouvé. Le Pere Biart se rend mediateur pour le captif jusques à l'excés
& importunité. Si bien que sur quelques consideration in impetra sa
grace, toutefois avec cette honnete remontrance audit Biart: _Mon pere_
(dit Poutrincourt) _je vous prie me laisser faire ma charge, je la sçay
bien, & espere aller aussi bien en Paradis avec mon epée, que vous avec
votre breviaire. Montrez moy le chemin du ciel, je vous conduiray bien
en terre_. Par ceci se reconoit qu'il y avoit déja de la mauvaise
intelligence entre les Jesuites & leur Capitaine, dont on attribue la
cause à ce qu'ilz vouloient trop entreprendre, & se meler de trop de
choses, qui seroient longues à deduire, à quoy ne se pouvoit accommoder
ledit sieur de Poutrincourt. Ce qui a tousjours continué depuis, &
apporté beaucoup de ruine à cet affaire, comme sera veu par la suitte de
ceste histoire.
Et non seulement cette antiphatie s'est rencontré de mauvais augure dés
le commencement entre les Jesuites & les François, mais aussi entre eux
& les Sauvages baptizés, léquels ayans par la liberté naturelle l'usage
de la polygamie, c'est à dire de plusieurs femmes, ainsi qu'aux premiers
siecles de la naissance & renaissance du monde, ilz les ont de premier
abord voulu reduire à la monogamie, c'est à dire, à la societé d'une
seule femme, chose qui ne se pouvoit faire sans beaucoup de scandales à
ces peuples, ainsi qu'il est arrivé: car les Sauvages voyans qu'on leur
commandoit de quitter leurs femmes, ont dit que les Jesuites étoient des
méchantes gens, au lieu de concevoir une bonne opinion d'eux. Et falloit
apporter en telle affaire la prudence que nôtre Sauveur a recommandée &
commandée à ses Apôtres, en sorte que cela fût venu de gré à gré, ou
autrement laisser les choses en l'état qu'elles se retrouvoient par une
tolerance telle que Dieu l'avoit eue envers les anciens Peres auquels la
polygamie n'est en nul lieu blamée ni tournée à vice, ni cette
permission que nous voyons en la loy de Nature & en la loy écrite,
expressement revoquée en la loy Evangelique. J'ay quelquefois, me
trouvant le loisir, fait un écrit sur cette matiere en faveur de la
polygamie, auquel je n'ay trouvé personne qui m'ait sçeu valablement
repondre: non que je me soucie de cela, mais pour defendre par maniere
de paradoxe, l'honnéte liberté de la nature, qui par tant de siecles a
eté approuvée par tout le monde, hors-mis en l'Empire Romain, dans
lequel la pluspart des Apôtres ayans exercé leur ministere, se sont
aisément accomodés à la loy civile & politique, sous laquelle ilz
vivoyent.
_Retour de Poutrincourt en France. Defiance sur les Jesuites: Biencourt
Vice-Admiral. Rebellion. Mort du grand Membertou. Un Jesuite en vain
essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage:
Association de la dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la salvation
des Jesuites elle se fait donner la terre, & prend pour administrateurs
iceux Jesuites._