CES generations spirituelles ainsi achevées, le sieur de Poutrincourt
pensa de renvoyer son fils en France pour faire une nouvelle charge de
vivres & marchandises propres pour pour la troque avec les Sauvages. A
cette fin il partit le huitiéme de Juillet mil six cens dix, avec
commandement d'estre de retour dans quatre mois. Son pere le conduisit
jusques au port de la Héve à cent lieues loin, 08 environ, du port
Royal, auquel voulant retourner il fut surpris d'un vent de terre à
l'endroit du Cap Fourchu, & porté si avant en mer, qu'il fut six jours
sans voir rien que Ciel & eau, sans autres vivres que de quelques
oiseaux pris auparavant en des iles, & sans autre eau douce que celle
qui se pouvoit recuillir tombant de l'air dans les voiles d'une pinasse
dans laquelle il étoit. En fin par son industrie & jugement il parvint à
la côte de l'ile Sainte-Croix, où Oagimont Capitaine du quartier le
secourut de quelques galettes de biscuit, & delà traversa jusques au
Port-Royal, où il parvint cinq semaines apres sa departie au grand
contentement des siens, qui ja desesperoient de lui, & projettoient un
changement qui ne pouvoit étre que funeste.
Là plusieurs Sauvages sur le bruit de ce qui s'étoit passé le jour saint
Jean Baptiste, étoient arrivés pour aussi recevoir le saint Baptéme. A
quoy ilz furent admis, & plusieurs autres en suite, mais paraventure
trop tot, & par un zele trop ardant. Car ores qu'il eût eté a propos de
baptizer Membertou, & sa famille qui demeuroient au Port-Royal, ce n'est
pas méme raison des autres, qui en sont éloignés, & n'ont point de
Pasteur pour les tenir en devoir. Mais qu'eût fait à cela le sieur de
Poutrincourt. Car il étoit importuné des Sauvages, qui se fussent sentis
meprisés au refus. Voire leur zele étoit tel, qu'il y en eut un tout
décharné n'ayant plus que les os, lequel se porta à toute peine en trois
cabannes cherchant le Patriarche (ainsi appelloit on le Pasteur) pour
étre instruit & baptizé.
Un autre demeurant à la baye Sainte Marie à plus de douze lieuës delà,
se trouvant malade envoya en diligence faire sçavoir audit Patriarche
qu'il étoit malade, & craignant de mourir sans étre Chrétien, qu'il
désiroit étre baptizé. Ce qui fut fait.
Un autre nommé cy-devant _Acouanis_, maintenant Loth, se trouvant, aussi
malade envoya son fils en diligence de plus de vint lieuës loin se
recommander aux prieres de l'Eglise, & dire que s'il mouroit il vouloit
étre enterré avec les Chrétiens.
Un jour le sieur de Poutrincourt étant allé à la depouille d'un cerf tué
par Louis fils de Henri Membertou, au retour comme chacun voguoit sur le
large du Port-Royal, avint que la femme dudit Louis accoucha: & voyans
les Sauvages que l'enfant étoit de petite vie, ilz s'écrierent _Tagaria,
Tagaria_, Venez-ça, Venez-ça. On y alla, & fut l'enfant baptizé.
Ceci soit dit entre plusieurs choses pour témoigner le zele de ce pauvre
peuple non encore (je le confesse) assés instruit és points de la
religion, mais plus capable de posseder le Royaume des Cieux, que ceux
qui sçavent beaucoup & font des oeuvres mauvaises: Car quant à eux ce
qu'on leur dit, ilz le croyent & gardent soigneusement, & nous pardeça
ne voyons qu'infidelité entre les hommes. Que si on leur reproche leur
ignorance, il la faudra donc reprocher à la pluspart de nous autres qui
ne sommes Chrétiens que de nom. En un mot je coucheray ici en Latin ce
que disoit saint Augustin: _Surgunt indocti & rapiunt coelos, nos cum
scientia nostra mergimur in infernum._
J'adjouteray un trait de la simplicité d'un Neophyte nommé Margin du
port de la Heve, lequel étant malade de la maladie dont il mourut, comme
on lui parloit du Paradis celeste, demandoit si là on mangeoit des
tourtes aussi bonnes que celles qu'on lui avoit fait manger. A quoy il
lui fut repondu qu'il y avoit chose meilleurs, & qu'il seroit content.
Peu de jours aprés il deceda, & fut enterré avec les Chrétiens, non sans
debat, voulans les Sauvages qu'il fût enseveli avec ses peres, d'autant
qu'il l'avoit desiré.
J'eusse fait ici registre de ceux de deça qui ont eu l'honneur d'avoir
des filieuls, & filieules pardela, & en faveur déquels on a imposé les
noms (voire les leurs propres) a plusieurs Sauvages baptizés en nombre
de plus de cent. Mais ilz ne s'en sont rendus dignes, n'y en ayant un
seul qui ait eté touché de quelque charitable pitié envers eux.
Et cependant Dieu a montré en diverses occurrences qu'il veut favoriser
cette entreprise. Mais comme le proverbe dit qu'il nous vend toutes
choses par travail & peine: Aussi veut-il que par labeur & patience
cette terre soit habitée.
Est à remarquer que jamais ne s'est perdu un seul vaisseau pour cette
affaire. Qu'il y a eu des maladies inconues aux François lors qu'il n'y
a point eu de necessité: mais qu'au temps de famine Dieu a fait cesser
cette verge. Qu'il y a eu des obstacles & envies étranges contre les
entrepreneurs, mais ilz subsistent encore. Que quand la necessité de
vivre (dont nous parlerons ci-aprés) est venue, Dieu a fait trouver des
racines, qui sont aujourd'hui les délices de plusieurs tables en France,
léquelles ignoramment, quelques uns appellent à Paris, _Toupinambour_,
les autres plus veritablement _Canada_, (car elles sont delà venues ici)
& croy que ce sont les Afrodiles dont je parleray ci-après au chapitre
_De la Terre_.
Ci-dessus a eté veu que maitre Nicolas Aubry a eté perdu dans les bois,
& ne fut trouvé que le seziéme jour.
Sur la fin du Printemps en l'an mille six cens dix les fils de Membertou
ayans fait un long sejour à la chasse, avint qu'icelui Membertou fut
pressé de faim. En cette disette il lui souvint avoir autrefois ouï dire
à noz gens, que Dieu qui nourrit les oiseaux de l'air, & les bétes de la
Terre, ne delaisse jamais ceux qui esperent en lui. Là dessus il se met
à le prier, & envoye sa fille au ruisseau du moulin. Il n'eut eté gueres
long temps en ce devoir que la voici arriver criant à haute voix,
_Nouchich', Beggin pech'kmok, geggin pech'kmok_: Pere, le haren est
venu, le haren est venu: & eut abondance de vivres.
J'ay veu deux hommes toujours malades & goutteux en France, qui l'à
n'ont senti aucune douleur.
Je seroy trop long si je vouloy particulariser tut ce qui se pourroit
rapporter en ce sujet, où n'y a moins de miracle qu'en ceux que le Pere
Biart dit avoir eté faits és lieux où il s'est rencontré à la visite de
quelques malades. Mais je veux donner quelque chose à la Nature,
laquelle se joue continuellement à nous faire voir ses merveilles qui
paroissent en milles sortes, tant és choses inanimées, qu'en la guerison
de noz corps, léquels nous voyons souvent se r'aviser lors qu'ilz sont
abandonnez des Medecins, & que l'esperance de santé en est du tout
perdue.
_Sur la nouvelle dés Baptémes des Sauvages, les Jesuites se presentent
pour la nouvelle France. Empechement. Retardement à la ruine de
Poutrincourt. Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en
la Republique. Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de
Poutrincourt. Mauvaise intelligence des Jesuites avec Poutrincourt.
Polygamie._