CHAP. VIII

IL est maintenant à propos de parler du sieur de Poutrincourt,

Gentil-homme dés long temps resolu à ces choses, lequel depuis nôtre

retour de la Nouvelle-France s'étans rendu trop credule aux paroles de

deux Seigneurs qu'il desiroit contenter entant qu'ilz faisoient semblant

de vouloir faire un grand appareil pour ces Terres-neuves, est tombé en

grand interét, ayant perdu deux années de temps, & fait de grandes

dépenses à cette occasion, méme perdu son equipage, lequel étoit prét

dés l'an mille six cens neuf. A cause dequoy voyant par une mauvaise

experience que les hommes sont trompeurs, il se resolut de ne s'attendre

plus à persone, & ne se fier qu'à soy-méme, ainsi que le laboureur prét

à moissonner dont la fable est recitée par Aule Gelle. Ayant donc fait

son appareil à Dieppe, il se mit en mer le vint-cinquiéme de Fevrier

mille six cens dix, avec nombre d'honnétes hommes & d'artisans. Cette

navigation a eté fort importune & facheuse. Car dés le commencement ilz

furent jettez à la veue des Essores, & de-là quasi perpetuellement

battus de vents contraires l'espace de deux mois: durant léquels (comme

gens oysifs occupent volontiers leur esprit à mal) quelques uns par

secretes menées auroient osé conspirer contre luy, proposans aprés

s'étre rendus les maitres, d'aller en certains endroits où ils

entendroient y avoir quantité de Sauvages, afin de les piller & voler,

puis se rendre picoreurs de mer, & en fin revenir en France partager

leurs depouilles, & se tenir sur le grand chemin de Paris pour continuer

le méme train jusques à ce qu'étans gorgez de biens ils eussent moyen de

se retirer & passer leurs ans en repos. Voila le sot conseil de ces

miserables, auquelz neantmoins il pardonna selon sa debonnaireté

accoutumée.

Ces nuages de rebellion étans dissipés en fin territ à l'ile des monts

deserts, qui est à l'entrée de la baye qui va à la riviere de

Norombegue, de laquelle nous avons parlé en son lieu. Delà il vint à la

riviere Sainte-Croix, où il eut plainte (ainsi que k'ay veu par ses

lettres) qu'un certain François arrivé là devant lui entretenoit une

fille Sauvage promise en mariage à un jeune homme aussi Sauvage: dont

ledit sieur fit informer, se souvenant de la recommendation tres

expresse que le sieur de Monts lui avoit faite de prendre garde à ce que

tels abus ne se commissent pardela, & principalement la paillardise

entre un Chrétien & une infidele. Chose que Villegagnon avoit aussi fort

abhorré étant au Bresil.

Apres avoir fait une reveuë par cette côte, il vint au Port Royal, où il

apporta beaucoup de consolation aux Sauvages du lieu, léquels

s'informoient de la santé de tous ceux qu'ils avoient conu quatre ans

auparavant en sa compagnie: & particulierement Membertou Grand

Capitaine, entendant que j'avoy fait éclater son nom en France,

demandoit pourquoy je n'y étoy point allé. Quant aux batimens ilz furent

trouvez tout entiers, excepté les couvertures, & chacun meuble en sla

place où on les avoit laissez.

Le premier soin qu'eut ledit sieur fut de faire cultiver la terre & la

disposer à recevoir les semences de blés pour l'année suivante. Ce

qu'étant achevé il ne voulut laisser ce qui étoit du spirituel, & qui

regardoit le principal but de sa transmigration, de procurer le salut de

ces pauvres peuples sauvages & barbares. Lors que nous y étions nous

leur avions quelquefois donné de bonnes impressions de la conoissance de

Dieu, comme se peut voir par le discours de nôtre voyage, & en mon Adieu

à la Nouvelle-France. Au retour dudit Sieur il leur inculqua derechef ce

qu'autrefois il leur avoit dit, & ce par l'organe de son fils le Baron

de Sainct Just, jeune Gentil-homme de grande esperance, & qui s'adonne

du tout à la navigation, en laquelle il a en deux voyages acquis une

grand experience. Apres les instructions necessaires faites, ilz furent

baptizez le jour saint Jean Baptiste vint-quatriéme de Juin mille six

cens dix, en nombre de vint-un à chacun déquels fut donné le nom de

quelque grand, ou notable personage de deça. Ainsi Membertou fut nommé

HENRI au nom du Roy que l'on cuidoit étre encore vivant. Son fils ainé

fut nommé LOUIS du nom de nôtre Jeune Roy regnant, que Dieu Benie. Sa

femme fut nommée MARIE au nom de la Royne Regente, & ainsi consequemment

les autres, comme se peut voir par l'extrait du Registre des baptémes

que j'ay ici couché.

_Extrait du Registre des Baptémes de l'Eglise du_

_Pt Royal en la Nouvelle-France._

1. LE jour Saint Jean Baptiste mille six cens dix Membertou grand

Sagamos âgé de plus de cent ans a eté baptizé par Messire Jessé Fleché

Prétre, & nommé HENRI par Monsieur de Poutrincourt au nom du Roy.

2. ACTAUDINECH troisiéme fils dudit Henri Membertou a eté nommé PAUL par

ledit sieur de Poutrincourt au nom du Pape Paul.

3. La femme dudit Henri a eté tenue par le sieur de Poutrincourt au nom

de la Royne, nommée MARIE de son nom.

4. MEMBERTOUCHIS fils ainé de Membertou âgé de plus de soixante ans,

aussi baptizé & nommé LOUIS par Monsieur de Biencourt au nom de Monsieur

le Dauphin.

5. La fille dudit Henry tenue par ledit sieur de Poutrincourt, & nommée

MARGUERITE au nom de la Royne Marguerite.

6. La fille ainée dudit Louis âgée de treze ans aussi baptizée & nommée

CHRISTINE par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la fille

ainée de France.

7. La seconde fille dudit Louis âgée de douze ans aussi baptizée &

nommée ELIZABETH par ledit sieur de Poutrincourt au nom de Madame la

fille puisnée de France.

8. ARNEST cousin dudit Henri a été tenu par ledit sieur de Poutrincourt

au nom de Monsieur le Nonce, & nommé ROBERT, de son nom.

9. Le fils ainé de Membertoucoichis dit à present Louis Membertou, âgé

de cinq ans, baptizé & tenu par Monsieur de Poutrincourt, qui l'a nommé

JEAN, de son nom.

10. La troisiéme fille dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt

au nom de Madame sa femme aussi baptizée, nommée CLAUDE.

11. La quatriéme fille dudit Louis tenue par Monsieur Robin, pour

Mademoiselle sa mere, a eu nom CATHERINE.

12. La cinquiéme fille dudit Louis a eu nom JEHANNE, ainsi nommée par

ledit sieur de Poutrincourt au nom d'une de ses filles.

13. AGOUDEGOUEN cousin dudit Henri a été nommé NICOLAS par ledit sieur

de Poutrincourt au nom de Monsieur des Noyers Advocat au Parlement de

Paris.

14. La femme dudit Nicolas tenue par ledit sieur de Poutrincourt au nom

de Monsieur son neveu, a eu nom PHILIPPE.

15. La fille ainée d'icelui Nicolas tenue par ledit sieur pour Madame de

Belloy sa niepce, & nommée LOUISE, de son nom.

16. La puis-née dudit Nicolas tenue par le dit sieur pour Jacques de

Salazar son fils, a eté nommée JACQUELINE.

17. L'autre femme dudit Louis tenue par ledit sieur de Poutrincourt au

nom de Madame de Dampierre.

18. L'une des femmes dudit Louis tenue par Monsieur de Joui pour Madame

de Sigogne, nommée de son nom.

19. La femme dudit Paul a eté nommée RENÉE du nom de Madame

d'Ardanville.

20. La sixiéme fille dudit louis tenue par René Maheu a eté nommée

CHARLOTTE du nom de sa mere.

21. Une niepce dudit Henri tenue par ledit sieur Robin, a eté nommée

ANNE, maintenant donc il faut confesser que c'est à bon escient, & non

par seintise que marche cette entreprise ledit sieur de Poutrincourt,

auquel toute la Chrétienté doit ces premices de l'offrande faite à Dieu

de ces ames perdues, léquelles il a recuillies & amenées qu chemin du

salut. Tant que les choses ont eté douteuses il n'a point eté à propos

d'imprimer le charactère Chrétien au front de ces peuples infideles, de

peur qu'étant contraint de les abandonner ilz ne retournassent à leur

vomissement au scandale du nom de Dieu. Mais puis que ledit sieur a

donné ce témoignage de sa volonté, & que son desir est de vivre & mourir

auprés d'eux, il semble qu'il a peu passer outre fondé sur l'exemple des

enfans que nous baptizons sur la foy de leurs parins & marines.

Membertou premier _Sagamos_ de ces contrées-là, poussé d'un zele

religieux, mais sans science, dit qu'il declarera la guerre à tous ceux

qui refuseront d'étre Chrétiens. Ce qu'il faut prendre en bonne part de

lui, & ne seroit recevable en un autre. Car il est certain que la

Religion ne veut pas estre contrainte: & par cette voye on ne fera

jamais un bon Chrétien. Aussi a-elle eté reprouvée de tous ceux qui on

jugé de ce fait un peu meurement. Nôtre Seigneur n'a point induit les

hommes à croire son Evangile par le glaive (ceci est propre à Mahommet)

ains par la parole. Les loix des anciens Empereurs Chrétiens y sont

expresses. Et quoy que Julian l'Apostat fut grand ennemi des Chrétiens,

si n'étoit il point d'avis de les contraindre aux sacrifices des faux

Dieus; ainsi que nous pouvons recuillir de ses Epitres. Je sçay que

saint Augustin a quelquefois eté d'avis contraire. Mais quand il y eut

bien pensé il se retracta. Et ainsi fit l'Empereur Maximus, lequel à la

persuasion de saint Martin revoqua un Edit qu'il avoit fait contre les

Donatistes, de dit Sulpitius Severus.

Le meilleur moyen d'attirer les peuples déquelz nous parlons, c'est de

leur donner du pain, de les assembler, leur enseigner la doctrine

Chrétienne, & les arts: ce qui ne se peut faire tout d'un coup. Les

hommes du jourd'hui ne sont pas plus suffisans que les Apôtres. Mais je

ne voudroy leur charger l'esprit de tant de choses qui dependent de

l'institution des hommes, veu que nôtre Seigneur a dit: _Mon joug est

doux, & mon fardeau leger._ Les Apôtres ont laissé aux simples gens le

_Credo_ pour la croyance, & le _Pater noster_ pour la priere: le tout

premierement entendu, pour ne croire & prier une chose qu'on ne sçait

pas. Ce qui est pardessus est pour les plus relevez: qui se veulent

rendre capables d'instruire les autres. Ceci soit dit par maniere de

conseil & d'avis à ceux qui dresseront les premieres colonies:

n'estimant pas qu'il me soit moins loisible de le dire par écrit, que je

le diroy de bouche si j'y étois.

Le Pasteur qui a fait ce chef-d'oeuvre de pieté Chrétienne, est Messire

Jessé Fleché, Prétre du Diocese de Langres homme de bonne vie & de

bonnes lettres, envoyé par Monsieur le Nonce Robert Ubaldin, quoy qu'à

mon avis la mission d'un Evéque de France eust bien été aussi bonne que

de lui qui est Evéque étranger. Il lui bailla par ses patentes (que j'ay

extraites à l'original) permission d'ouïr pardelà les confessions de

toutes personnes, & les absoudre de tous pechés & crimes non reservés

expressement au siege Apostolic, & leur enjoindre des penitences selon

la qualité du peché. En outre luy donna pouvoir de consacrer & benir des

chasubles & autres vetemens sacerdotaux, & des paremens d'autels,

excepté des corporaliers, calices & patenes. C'est en somme le pourvoir

contenu en sa mission.

_Peril du sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la Religion

Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la

Nouvelle-France._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 230 / 303 题