CHAP. VII

L'AN six cens douze Champlein voyant ses entreprises ruinées par

l'avarice des Marchans si l'on n'apportoit quelque reglement au traffic

des Castors & pelleteries avec les Sauvages, delibera de se mettre en la

protection de quelque Prince, qui print son affaire en affection; &

suivant ce, à la faveur de Monseigneur le Prince de Condé obtint

commission du Roy l'an six cens treze, par laquelle ne seroit loisible à

aucun des sujets de sa Majesté de troquer dans la grande riviere avec

les Sauvages, qu'à ceux qui seroient de l'association par lui proposée,

à laquelle chacun pourroit étre receu. Ce qu'ayant fait publier par les

postes de France, il s'embarque avec quatre vaisseaux associés qui lui

devoient fournir chacun quatre hommes tant pour faire ses découvertes,

que pour guerroyer avec les Sauvages où besoin seroit: & à l'arrivée à

Tadoussac trouve les Montagnais reduits à une extréme faim à cause que

l'hiver avoit eté doux, & par consequent la chasse mauvaise. Quant à

ceux de Kebec il les trouva tous en bonne santé sans avoir eté atteints

d'aucune maladie. Puis devant qu'aller au saut de ladite riviere, il fit

signifier sadite commission aux vaisseaux là arrivés, qui étoient partis

de France devant lui.

Le profit n'y fut pas si grand que les Marchans associez s'étoient

proposé, parce que les Sauvages ayans eté mal-traités d'aucuns François

l'année precedente que Champlein étoit en France, ilz s'étoient resolus

de ne plus venir: & de fait, peu de gans se trouverent là pour lors,

ains étoient tous allés à la guerre, ou demeurés, sinon que trois canots

arriverent audit Saut avec peu de pelleteries, léquelles ayans troquées,

Champlein obtint (quoy qu'avec difficulté) deux dédits canots pour

reconoitre par les rivieres & lacs le païs des _Algumequins_, ayant

seulement pris quatre hommes avec soy, déquels y en avoit un nommé

Nicolas Vignan, qui reconoissant son desir principal étre de trouver

quelque passage pour aller à la Chine, luy fit à croire avoir veu une

mer en la part du Nort à dix-sept journées dudit Saut, ce qu'il afferma

étant en France, & conferma étant porté pardela, avec tant de sermens

(dit Champlein) que fors lui fut de s'engager au voyage qu'il alloit

entreprendre, joint que ce discours amenoit des circonstances qui

rendoient son mensonge fort vraysemblable, sçavoir que sur le bord de

cette mer imaginaire, il avoit veu le bris d'un vaisseau Anglois qui

s'étoit là perdu, & les tétes de quatre-vints Anglois echappés de ce

naufrage, que les Sauvages avoient tués, pour ce qu'ilz leur vouloient

ravir leurs blés; Adjoutant que dédits Anglois avoit eté reservé un

jeune garson que les Sauvages lui vouloient donner. Ce qui se rapportoit

aucunement à ce qu'avoient publié les Anglois peu auparavant, du voyage

de Henry Hudson, lequel en l'an six cens unze trouva (disent-ils) un

détroit au dessus de Labrador par les soixantes & soixante un degrés,

dans lequel ayant vogué quelques cent lieuës, la mer s'étendoit au Su

jusques au cinquantiéme degré. Ce que toutefois il ne croy point, car si

cela étoit, il y vient des Sauvages tous les ans à Tadoussac de beaucoup

plus loin qui en diroient quelques nouvelles. Champlein toutefois s'est

laissé porter au dire de ce bourdeur, qui lui a baillé autant de fatigue

que l'homme en put supporter. Car je trouve par son discours que bien

souvent il luy falloit tirer son canot à-mont les rivieres avec une

corde, & ce quelquefois dans l'eau où il etoit contraint de se mettre

bien avant, ny ayant aucun chemin sur les rives de la terre. Il a fallu

passer des Sauts en nombre de plus de dix, à chacun déquels il falloit

decharger & porter par terre sur les épaules tout le bagage une lieue

durant, plus ou moins. Adjoutons à ceci l'incommodité, ou plustot

cruauté des mouches bocageres, qui comme essains d'abeilles environnent

& picquent par milliers incessamment la chair humaine, dont elles sont

friandes. Et apres tout representons nous encore la façon de vivre qu'il

étoit contraint de suivre en cet exploit, neantmoins son courage passa

pardessus toutes ces difficultés. Si bien que le douziéme jour il arriva

chés un Capitaine nommé _Nibashis_, qui fut plus que ravi de le voir,

disant qu'il falloit qu'il fût tombé des nues, d'estre venu là parmi de

si mauvais païs. Ce Capitaine apres l'avoir traicté au mieux qu'il peût,

fit equipper deux canots pour le conduire à huit lieues de là vers un

autre ancien Capitaine nommé _Tessouat_; lequel ne fut moins étonné que

l'autre de chose tant inesperée. Ce _Tessouat_ est logé sur le bord d'un

grand lac par les quarante sept degrez, en lieux âpres, & du tout

sauvages, quoy qu'il y ait de belles & bonnes terres ailleurs. Mais pour

eviter les surprises des ennemis ces pauvres peuples sont contraincts de

se loger ainsi à l'avantage. Et voudroient bien vivre en Republique

s'ils avoient quelque Fort ou ville pour se retirer, & un Gouverneur

pour les defendre. Telles incommodités ont aux premiers siecles

contraint les hommes de batir hautement; & se remparer contre les

invasions des voleurs, qui veulent vivre du travail d'autrui.

Le lendemain _Tessouat_ fit la Tabagie à Champlein, à laquelle il avoit

convoqué tous ses voisins. Les mets exquis furent une bouillie faite de

Mahis écrasé entre deux pierres, item de chair & poisson bouilli, & de

chair grillée sur les charbons, le tout sans sel.

De vin il ne s'en parle point pardela. _Tessouat_ entretenoit la

compagnie sans manger, selon la coutume: & les jeunes hommes gardoient

les portes des cabannes. Il n'y a en tels festins ny tables ni bancs,

ains chacun apporte son écuelle & sa culiere, il s'asseoit où il trouve

bon le cul sur les talons, ou contre terre.

Quand chacun fut bien repeu, la jeunesse sortit, & petuna-on à la

rengette une bonne demie heure sans dire mot: puis on entra en Conseil,

où Champlein leur dit qu'il avoit grandement desiré de les voir pour

leur témoigner son affection, & le desir qu'il a de les assister en

leurs guerres, & vouloit faire alliance avec les _Nebicerini_ qui sont à

six journées plus outre qu'eux, afin de les mener aussi à la guerre. Et

d'autant qu'outre leur païs il a entendu y avoir une mer qu'il

desireroit bien voir, il les prie de l'assister en cette entreprise. Les

Sauvages aprés plusieurs paroles de compliment representerent qu'outre

les experiences d'amitié passées, s'en étoit encore icy un grand

temoignage à Champlein d'avoir tant pris de peine à les venir voir. Que

l'an precedent deux mille hommes s'étoient trouvés au saut de la grande

riviere pour aller à la guerre. Mais qu'il leur avoit manqué; & cuidans

qu'il fût mort n'y avoient eté cette année. Joint qu'ilz avoient eté mal

traités de quelques François: Que pour les _Nebicerini_ ilz ne lui

conseilloient ce voyage qui étoit trop difficile, & n'en pourroit venir

à bout, que le peuple de là étoit méchant, sorciers, & empoisonneurs, &

ne leur étoient amis: Au reste gens sans coeur, qui ne valent rien à la

guerre. Je laisse beaucoup d'autres discours tenus en cette assemblée.

En fin par importunité ils avoient promis quatre canots à Champlein;

mais un d'entr'eux songea que s'il alloit là il mourroit, & eux tous

aussi: occasion que personne ne voulut entreprendre la conduite le

prians d'attendre jusques à l'année suivante, & que lors on le meneroit

avec bonne escorte. Champlein se fachant de telles reposes, dit que son

homme avoit eté en ce païs là, & n'avoit rien trouvé de ce qu'ilz

disoient. Lors chacun de le regarder de mauvais oeil, & specialement

_Tessouat_, chez lequel il avoit hiverné, qui le rendit confus sur ses

mensonges, & l'eussent déchiré en pieces sans la presence de Champlein,

car ilz haissent mortellement les menteurs & les hommes doubles de coeur

et de bouche. Son excuse fut qu'il esperoit par cette invention quelque

recompense du Roy, & que veu les difficultés du voyage il ne pensoit

point que Champlein deüt aller si avant. Il se mit à genoux devant lui,

& demanda pardon; promettant que si on le vouloit laisser là il feroit

tant que dans un an il en sçauroit toute la verité. A tant Champlein se

desista de passer outre, & s'en revint avec quarante canots, & sur le

chemin en rencontrerent encor quarante autres assez fournis de

marchandises. Et comme ces pauvres miserables sont en perpetuelle

apprehension, & credules aux songes, avint qu'un Sauvage songea qu'on

l'assommoit, & là dessus se levant en sursaut, & criant on me tuë; il

mit en alarme toute la compagnie, qui croyant avoir l'ennemi sur le dos,

se jetta qui çà qui là en l'eau pour se sauver. A ce bruit Champlein &

les siens réveillés furent tout ébahis de voir ces gens en cet état sans

qu'aucun les poursuivit. Et s'étant enquis du fait, tout se tourna en

risée.

Ce qui est à remarquer en tut ce voyage sont le nombre des lacs que

Champlein a passé en nombre de six, & de sauts ordinaires des rivieres

de ce pais, entre léquels y en a deux notables, l'un large de quatre

cens pas, & haut de vint-cinq brasses, ou environ, auquel l'eau tombant

fait une arcade souz laquelle passent les Sauvages sans se mouiller.

L'autre est large de demie lieuë, & haut de six à sept brasses sous

lequel l'eau par la longue continuation de sa cheute a fait un bassin de

merveilleuse grandeur dans le rocher. Quand les _Algumquins_ passent par

là pour venir en Canada, ilz font une ceremonie digne de remarque. Apres

avoir porté leurs canots au bas du saut un de la compagnie va faire la

quéte un plat en la main, auquel chacun met un morceau de petum. La

quéte achevée tous dansent alentour du plat chantans à leur mode, &

aprés la danse un des Capitaines fait une harangue remontrant aux jeunes

que depuis le temps de leur ayeuls ilz font là une offrande, qui les

garentit de leurs ennemis, laquelle s'ils omettoient malheur leur

aviendroit. Puis le harangueur jette le petum dans ledit bassin, & tous

ensemble font une grande exclamation, & ne croiroient pas le voyage

devoir étre heureux sans cette offrande: car ordinairement leurs ennemis

les attendent là, & ne passent plus outre pour la difficulté du païs &

des passages d'icelui. Et appellent ledit saut _Asticou_, que signifie

en leur langage un bassin, ou chaudiere.

Cette terre produit des raisins naturels, & des cèdres blancs, dont

Champlein a fait des croix en plusieurs lieux où il a passé, & en

icelles gravé les rmes de France.

Les peuples voisins des Algumquins au Nort s'appellent Nebicerini, &

Ouescarini; au Su Maton-ouescarini: à l'Occident sont les Charioquois, &

Ouchateguins: à l'Orient sont les Sauvages du Canada.

Les particularités de ce dernier voyage m'ayans été recités par un

Gentil-homme Norman qui alloit en Italie, je les ay depuis trouvées

verifiées par la relation qu'en a fait trop au long ledit Champlein,

lequel je ne trouve toujours constant en ses discours. Car en trois

endroits il dit que le lac au dessus du saut de la grande riviere de

Canada est à huit lieuës de là, & par apres il dit qu'il n'y a que deux

lieuës, & ne fait que de douze lieuës de circuit, comme ainsi soit que

sur sa charte il le place de quinze journées de long, & distant dudit

saut de plus de cinquante lieuës, sans qu'il y en ait aucun autre plus

prés. En quoy il faut necessairement qu'il y ait de l'erreur, veu que

Jacques Quartier étant sur le Mont-Royal voisin dudit saut, dit que delà

il voyoit au dessus ce grand fleuve tant que l'on pouvoit regarder large

& spacieux, qui passoit auprés de trois belles montagnes rondes

éloignées de quinze lieuës, sans qu'il soit parlé d'aucun lac. Bien

voy-je qu'il s'accorde avec ledit Champlein en ce que découvrant de

cette montagne trente lieuës de païs à la ronde, il dit que vers le Nort

y a une rangée de montagnes gisantes Est & Ouest (qui sont les

Algumquins), & autant vers le Su, qui sont celles des Iroquois

mentionnées ci-dessus: & qu'entre icelle est la terre la plus belle

qu'il soit possible de voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu

le cours de ce grand fleuve. Dit en outre que dédites montagnes du Nort

sortoit une grande riviere, qui est (à mon avis) celle par laquelle

ledit Champlein est allé aux Algumquins, laquelle il dit avoir lieuë &

demie de large, après l'avoir montée l'espace de huit jours. Item que là

y avoit du metal jaune comme or, ce qui se rapporte à ce qui a eté dit

qu'un Sauvage Algumquin donna audit Champlein une lame de cuivre prise &

applanie en son païs.

[Illustration]

_Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du sieur de

Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal.

Baptéme des Sauvages. S'il faut contraindre en Religion. Moyen d'attirer

ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 229 / 303 题