CHAP. VI

DEPUIS le voyage sus-écrit, Champlein en a fait quelques autres qui ne

sont pas venus à ma conoissance, ains seulement ceux des années six cens

unze, & six cens treze équels il a découvert quelque terres & lacs outre

le grand saut du fleuve de Canada és païs des Algumquins, qui sont à

l'opposite des Iroquois separés par un grand lac de quinze journées de

longueur. Le premier dédits voyages fut accompagné de beaucoup de

difficultés & perils, non pour la terre, mais pour la navigation. Car

cette année les vens & la saison furent fort contraires, de sorte que

n'ayant peu s'élever au Su, ains toujours jetté au Nort jusques à la

hauteur de 48 degrez de latitude, il rencontra devant qu'arriver au Banc

des Morues plus de cent lieues de glaces elevées de trente & quarante

brasses hors de l'eau, dans léquelles se trouvant souvent enveloppé, on

peut penser si le vaisseau étoit en seureté la glace obeissant au vent,

& pouvant au moindre choc mettre ledit vaisseau en piece. Souvent aprés

avoir long temps vogué tout un jour, ou une nuit entre les bancs de

glaces, pensant trouver une sortie, on les trouvoit scellées, & falloit

retourner en arriere chercher passage. Un autre mal augmentoit le peril,

que durant ces travaux les brumes épesses empechoient de voir plus loin

que la longueur du vaisseau. Puis les plus pluies, les neges, le froid

incommodoient & engourdissoient tellement les matelots, qu'ilz ne

pouvoient manouvrer, ni à peine se tenir sur le tillac. En fin aprés

avoir été plusieurs fois deceu cuidans voir la terre au lieu des glaces,

ilz se trouverent à _Campseau_, d'où mettans le cap au Nort, ils tirent

au cap Breton, avec pareille fortune que devant, jusques à ce qu'un

grand vent s'éleva, qui balaya l'air, & leur fit reconoitre l'ile dudit

Cap-Breton à quatre lieuës au Nort d'eux. Mais n'étoient encore pourtant

hors les glaces, & doutoient que le passage pour entrer au golfe de

Canada fût ouvert. Et comme ilz cotoyoient lédites glaces ils

apperceurent le premier de May un vaisseau autant en peine qu'eux, où

commandoit le fils du sieur de Poutrincourt, qui étoit parti de France

il y avoit trois mois, & alloit trouver son pere au Port-Royal. Cette

rencontre lui fut favorable d'autant qu'il n'avoit encore eu la veuë

d'aucune terre, & s'en alloit engouffrer entre le Cap saint Saurent & le

Chap de Raye, qui toit le chemin de Canada, & non dudit Port-Royal: & en

cette route entra le lendemain ledit Champlein, qui de là en avant eut

meilleur temps & arriva à Tadoussac le treiziéme dudit mois de May étant

parti de Honfleur avec le sieur du Pont le premier de Mars mille six

cens unze.

Tout étoit encor plein de neges à cette arrivée. Et neantmoins quelques

Sauvages n'avoient laissé de venir du païs d'en haut outre le Saut,

jusques audit lieu de Tadoussac pour troquer quelques pelleteries, qui

étoit peu de chose: & ce peu encore le vouloient-ils bien employer

attendans qu'il y eût nombre de vaisseaux (or y en avoit-il des-ja

trois, outre Champlein) pour avoir meilleur marché de noz denrées: à

quoy ils sont fort bien instruits depuis que l'avarice de noz Marchans

s'est fait reconoitre pardela. Car avant les entreprises du sieur de

Monts à peine avoit-on ouï parler de Tadoussac, ains les Sauvages par

maniere d'acquit, voire seulement ceux des premieres terres venoient

trouver les pecheurs de Moruës vers Bacaillos, & là troquoient ce qu'ils

avoient, préque pour neant. Mais l'envie & rapacité les a aujourd'hui

porté jusques au Saut de la riviere de Canada, & ne sçauroit Champlein y

aller qu'il n'ait une douzaine de Barques à sa queuë pour lui ravir ce

que son travail & industrie lui devroit avoir acquis, ainsi qu'il a eté

pratiqué au voyage precedent, & en cetui-cy.

Cela, & le desir de découvrir des terres nouvelles, a fait resoudre

ledit Champlein de faire un fort prés ledit Saut, étant le lieu fort

commode, d'autant que deça & delà le grand fleuve, tombent des rivieres

qui vont assez avant dans les terres, & ya a beaucoup d'espace découvert

au lieu où étoit cy-devant la ville de Hochelaga décrite par Jacques

Quartier, laquelle par les guerres a eté ruinée, & ses habitans

exterminés, ou chassés.

Jusques ici on a estimé que ledit Saut étoit impenetrable, mais les

Sauvages y passent (en se mettans tout nuds) pardessus les bouillons

d'eau, avec leurs canots d'écorce, sçavoir du coté du Nort, car en

l'autre part un garson du sieur de Monts nommé Louis (auquel j'ay grand

regret) y a eté noyé cette année avec un Sauvage, qui temerairement y

voulut passer contre l'avis d'un autre qui se sauvan ayant toujours

empoigné le canot & dessus & dessous l'eau. Si le païs étoit habité on

pourroit trouver moyen de faciliter ce passage par engins pour les

barques, comme on a fait celui du Saut du Rhin un peu au dessous de

Schaffouse, qui est beaucoup plus haut que chacun de ceux dont est

composé cetui-ci.

Cette année devoient venir trois cens Algumquins Charioquois, &

Ochataguins faire la guerre aux Iroquois, & furent long-temps attendus.

Mais la mort d'un des Capitaines rompit cette entreprise. De sorte que

ce voyage n'a eté utile qu'à la marchandise, n'ayant Champlein fait

autre découverte que de voir un grand lac qui est à huit lieuës du Saut

de la grande riviere, où les Sauvages l'inviterent d'aller, se fachans

de voir tant de barques de gens avides, avares, envieux, sans chef, &

sans accord. Là ils confererent avec luy des affaires de l'étant present

du païs, & de l'avenir, par le truchement du jeune garson qu'il y avoit

laissé l'an precedent, lequel avoit fort bien appris la langue: & de

Savignon Sauvage qu'il avoit remené de France, lequel quelques marchans

envieux avoient fait croire être mort. L'un & l'autre se loua fort du

traitement qu'il avoit receu; & se fachoit ledit Savignon d'aller

reprendre sa dure vie du temps passé. Il avoit un frere nommé

_Tregoüaroti_ Capitaine au païs des Ouchateguins à cent cinquante lieuës

dudit Saut. Parmi les discours qu'eut ledit Champlein avec eux, il

apprit de quatre voyageurs, que bien loin ils avoient veu une mer, mais

qu'il y avoit des deserts & lieux facheux à passer. Et que vers eux

venoient quelquefois des hommes d'entre le païs des Iroquois, qui

avoisinent la mer du midi (qui sont les Floridiens). Mais il n'est

aucune nouvelle qu'il y ait des villes fermées, ny des maisons à trois &

quatre etages, ni du bestial domestic, comme recite y avoit au profond

des terres en tirant de Mexique au Nort, celui qui a fait l'histoire de

la Chine, où incidemment, il parle aussi d'un voyage audit Mexique qui

me fait croire que ce sont pures fables.

Apres ces choses Champlein ayant laissé deux garsons parmi les Sauvages

pour s'enquerir du païs, & le recognoitre, & donné ordre à l'habitation

de Kebec, il s'en revint en France avant l'hyver.

_Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les

Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses

travaux en suite de ce. Sauvages haïssent le mensonge. Imposteur

conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumequins.

Ceremonies des Sauvages passans le saut du Bassin. Peuples divers.

Variations de Champlein._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 228 / 303 题