CHAP. V

CES choses ainsi passées, le Capitaine du Pont & Champlein prennent

conseil de retourner en France, laissans le gouvernement de Kebec au

Capitaine Pierre Chauvin. Et d'autant que l'on craignoit au prochain

Hiver les accidens des maladies passées, ledit du Pont fut d'avis de

faire couper du bois pour la provision de cinq ou six mois à fin de

delivrer de cette fatigue ceux qui resteroient pour la demeure. Ce qu'il

fit en telle sorte que les autres s'en fachoient prevoyans qu'ilz ne

sçauroient à quoy s'occuper durant la froide saison. Neantmoins cela se

passa ainsi, & en consequence cet Hiver ne leur apporta aucune

mortalité, ayans aussi eu souvent de la viande fréche durant cet Hiver.

Cela expedié, les susdits se mettent à la voile le premier de Septembre,

se trouvent sur le grand Banc des Moruës le quinziéme, & le treziéme

Octobre arrivent à Honfleur. Le sieur de Monts fit ses efforts pour

obtenir nouvelle commission & privilege pour la traite des Castors és

terres par lui découvertes: ce qu'il ne peût, quoy qu'il semble cela lui

être bien deu. Neantmoins aprés ce rebut il ne laissa de tenter fortune,

& faire encore un nouvel embarquement à ses despens, tant il est

desireux de belles entreprises & de penetrer dans le profond de ces

terres.

De cet embarquement furent gouverneurs les susdits Capitaine du Pont &

Champlein, le premier pour la traite des pelleteries, & l'autre pour la

découverte des terres.

Ayans donc pris quelque nombre de manouvriers avec eux, pour renforcer

l'habitation de Kebec, ilz partirent de Honfleur le 18 Avril mille six

cens dix, & arriverent à Tadoussac le vint-sixiesme May. Là ilz

trouverent des vaisseaux arrivez dés huit jours auparavant, chose qui ne

s'étoit veuë il y avoit plus de soixante ans, à ce que disoient les

vieux mariniers. Car d'ordinaire les entrées du golfe de Canada sont

cellées de glaces jusques à la fin de May. Etans emmanchez dans la

grande riviere, un malheur arriva que rencontrans un vaisseau de

Saint-Malo, un jeune homme qui étoit en icelui voulant boire à la santé

dudit Capitaine du Pont se laissa glisser hors le bord, & alla boire

plus qu'il ne vouloit dans l'eau salée, sans qu'il y eût moyen de le

secourir, les vagues étans trop hautes.

Les Sauvages qui étoient ja arrivés à Tadoussac furent fort aises de la

venue de Champlein desirans faire avec lui quelque exploit de guerre,

suivant la promesse qu'il leur avoit fait l'an precedent. Les Basques &

Mistigoches (ainsi appellent-ils les Normans & Maloins) leur avoïent

aussi promis d'aller à la guerre avec eux, dont se deffians ilz

demanderent à Champlein s'il estimoit qu'ilz fussent hommes de promesse,

lequel ayant repondu que non, & que ce n'étoit que pour attrapper leurs

pelleteries: Tu as dit vray (repliquerent-ils) ilz ne veulent faire la

guerre qu'à noz castors; mais en effect ce ne sont que des femmes.

Quittant Tadoussac ledit Champlein trouve à _Kebec_ tous ceux qu'il y

avoit laissé en bonne santé, & quelque nombre de Sauvages qui

l'attendoient, auquels il fit la Tabagie, & eux à luy & huit de ses

compagnons, qui furent traités à la mode du païs.

Le rendez-vous ayant eté donné à l'entrée de la riviere des Iroquois,

Champlein partit de Kebec le quatorziéme de Juin, pour y aller trouver

les Sauvages des trois nations denommées au chapitre precedent. Il ne

manqua d'avant-coureurs Pour le presser de s'avancer, & sans que dans

deux jours les Algumquins & Ochategoins se devoient trouver au dit

rendez-vous avec quatre cens hommes, la pluspart sous la conduite du

Capitaine Iroquer, qui étoit de l'écarmouche de l'an passé. L'un dédits

avant-coureurs, qui étoit aussi Capitaine, donna à Champlein une lame de

cuivre de la longueur d'un pied qu'il avoit pris en son païs, où s'en

trouvoit prés un grand lac quantité de morceaux qu'ilz fondoient, le

mettoient en lingots, & l'unissoient avec des pierres.

Champlein arrivé à la riviere de Foix, par lui nommée (je ne sçay à quel

sujet) les trois rivieres, quoy qu'elle se décharge en un seul canal

dans le fleuve de Canada, il y rencontra les Montagnais, avec léquels il

arriva le dix-neuviéme dudit mois à une ile proche l'entrée de la

riviere des Iroquois, où nouvelles vindrent en diligence que les

Algumequins avoit fait rencontre des Iroquois, qui étoient en nombre de

cent fortement barricadés de hauts arbres couchés & enlassés l'un parmi

l'autre, & n'y avoit moyen de les emporter sans le secours des

Mistigoches. Aussi-tot l'alarme au camp, chacun confusément prent ses

armes & s'embarque, & Champlein avec eux assisté de quatre des siens,

ayant baillé charge au pilote la Routte (qu'il laissoit à la garde de sa

barque) de lui envoyer encore quelques gens de secours, n'ayant loisir

de les appeller. Là y avoit quelques barques de Mastigoches, déquels

aucun n'eut le courage ni la hardiesse d'aller acquerir de l'honneur à

une telle rencontre, ni d'assister leurs compatriotes, hors-mis un nommé

le Capitaine Thibaut. Et pour ce les Sauvages se mocquoient d'eux, &

crioient que c'étoient des femmes, qui ne sçavoient que guerroyer leurs

Castors, & emporter leurs pouilleries. Ilz ne laisserent de se hater à

force de rames, & s'efforcer de gaigner la terre, là où étans chacun

prend les armes, & sans se souvenir de Champlein courent à travers ls

bois d'une telle legereté, qu'incontinent il les perdit de veuë, &

demeura sans guide, suivant tant qu'il peût avec ses compagnons leur

brisée avec beaucoup de difficultés, tant pour la pesanteur de leurs

armes & corps de cuirace, que pour la nature des bois pleins d'eaux &

palus: & l'importunité étrange des mouches bocageres qui sont par tout

ce païs-là, comme nous dirons ailleurs. Ilz n'eurent pas fait long

chemin qu'ilz perdirent toute cognoissance, & ne sçavoient à quoy se

resoudre: mais ilz apperceurent deux Sauvages qu'ils appellerent pour

les conduire: aprés quoy en survint un autre accourant pour les faire

avancer, disant que les Algumquins & Montagnais, ayans voulu forcer la

barricade des Iroquois, avoient été repoussés avec perte de leurs

meilleurs hommes, sans les blessez: & s'étoient retirés en attendant

secours. Ilz n'eurent pas beaucoup cheminé qu'ils ouïrent les

exclamations des uns & des autres étans toujours sur l'écarmouche. Mais

les assaillans s'écrierent bien d'autre façon à l'arrivée des nôtres,

qui à l'instant s'approcherent de la barricade pour la reconoitre, comme

firent aussi les Sauvages nos amis, lors nos arquebusiers de faire leur

devoir, & les Iroquois de s'étonner voyant l'effect des arquebuses qui

n'épargonient leurs boucliers, & faisoient tomber plusieurs de leurs

gens, léquels étoient d'autant plus aisés à mirer que lédites arquebuses

se reposoient sur la barricade méme. Champlein y fut blessé d'un trait

de fleche, & un sien compagnon aussi. Et voyant que la munition

commençoit à leur faillir il cria aux Sauvages qu'il falloit emporter

l'ennemi de force & rompre la barricade, & pour ce faire se targuer de

leurs pavois, & attacher des cordes aux arbres plantez debout soutenans

les autres, & les renverser afin de faire ouverture. D'ailleurs qu'il

falloit abattre quelques arbres à l'environ & les faire tomber dans le

clos pour les accabler: & que de sa part avec ses compagnons il

empecheroit l'ennemi à coups d'arquebuses de les endommager. Ce qui fut

promptement executé. Depuis que l'arquebuserie commença à jouer ceux qui

étoient demeurés aux barques à une lieuë & demie de là entendoient tout

le tintamarre, ce qui émeut un jeune homme de Saint-Malo nommé des

Prairies, de reprocher à ses compagnons leur couardise & ignominie, de

laisser ainsi leurs compatriotes parmi des Sauvages en une telle affaire

sans s'en émouvoir, ni les secourir, disant que pour son regard il y

vouloit aller, & n'attendroit point le reproche de n'y avoir été, sinon

des premiers, au moins encore assez à temps pour faire quelque chose de

bon. Ce courage enflamma d'autres, qui y furent avec lui dans sa

chalouppe, & ayant mis pied à terre prés le Fort des Iroquois, va

trouver Champlein, lequel à leur venue fit cesser les Sauvages, afin que

ledit Fort ne fût pris sans qu'ils eussent eu part à la gloire du

combat. Ainsi se mirent en devoir de tirer sur l'ennemi, & en diminuer

le nombre, de sorte que n'étant plus capables de resistance, ouverture

fut faite à la faveur des arquebusaqdes qui donnoient par dedans,

restant neantmoins la hauteur d'un homme d'arbres couchez l'un sur

l'autre, qui n'empecherent de donner vivement l'assaut, où ce qui

restoit d'Iroquois perdant coeur commença à prendre la fuite, se noyans

les uns au courant de la riviere, les autres passans par le fil de

l'épée, ou par les armes des Sauvages: de sorte que de tout le nombre

qu'ils étoient il n'en demeura que quinze vivans reservés aux tourmens

tels qu'au chapitre precedent. Des assiegeans trois furent tués, &

cinquante blessés. Aprés cette victoire arriva encore une chalouppe tout

à point pour avoir part au butin, lequel on laissa à cet gent rapace &

avare de mercadens, n'y ayant que de la pouillerie de ces pauvres

miserables Iroquois, qui étoient pleine de sang: & de cette vilaine

avidité, les Sauvages se mocquoient avec mille reproches.

Ilz leverent selon leur coutume, les cuirs des tétes des morts pour en

faire des trophées au retour en la façon qu'a été dit ci-dessus. Puis

demembrent un corps en quatre quartiers pour le manger, ce disoient ils,

tant cette nation barbare est enragée contre ses ennemis. Noz Sauvages

de la côte marine sont plus humains, & se contentent de la mort commune

de leurs ennemis, ou de les retenir pour esclaves.

Le reste du jour se passa entre ceux-ci en danses & chansons, n'ayans

que trois sortes d'occupation en toute leur vie, ou ce que je viens de

dire, ou la chasse, ou la guerre. Le lendemain étant arrivés hors la

riviere des Iroquois, il attacherent trois de leurs prisonniers à un

arbre prés de l'eau, & ne cesserent de les bruler & leur jetter eau par

intervalle jusques à ce que ces pauvres corps tomberent en pieces, &

lors étans morts chacun en coupoit un morceau & le bailloit à son chien.

Les autres prisonniers furent reservés pour contenter les femmes,

léquelles adjoutent encore à ces horribles supplices sans pitié ni

misericorde. Champlein en sauva un qui lui fut donné, mais il se sauva,

quoy qu'il eût asseurance qu'il n'auroit point de mal.

Pendant ces executions les Mercadens ne laissoient de traiter des

pelleteries que les Sauvages avoient amenées, & emportoient le profit

qui se pouvoit attendre de cette nation que Champlein avoit assistée

avec tant de travaux.

Le lendemain arriva le Capitaine Iroquet mentionné ci-dessus avec deux

cens hommes bien marri de n'avoir été de la partie, la pluspart des

Sauvages qui se trouverent là n'ayans jamais veu de Chrétiens

demeuroient fort étonnés considerans noz façons, noz vetemens, nos

armes, nos equippages.

Comme les troupes étoient prétes de se retirer chacune en son païs,

Champlein trouva bon de laisser aller un jeune garson volontaire avec

ledit Iroquet, pour apprendre le langage des Algumequins, & remarquer

les lacs, rivieres, mines, & autres choses necessaires tandis qu'il

retourneroit en France. Ce qui fut accordé; mais les autres Sauvages en

firent difficulté, craignans que mal ne lui avint, n'ayant accoutumé de

vivre à leur mode, qui est dure en toute façon, & qu'arrivant quelque

accident audit garson ilz n'eussent les François pour ennemis. Champlein

s'en formalisa, & dit que s'ilz lui refusoient cela il ne les tenoit pas

pour amis. Et pour répondre à leur difficulté, que s'il arrivoit

accident de maladie ou de mort au jeune garson sans leur faute il ne

leur en voudroit point de mal, sçachant que nous tous infirmes & sujets

à mourir. A tant ils s'accorderent que Champlein prendroit un des leurs

en change, lequel il remeneroit l'Eté suivant, & reprendroit le sien,

lequel ilz traiteroient comme leur enfant. J'ay veu souvent ce Sauvage

de Champlein nommé Savignon, à Paris, gros garson & robuste, lequel se

mocquoit voyant quelquefois deux hommes se quereler sans se battre, ou

tuer, disant que ce n'étoient que des femmes & n'avoient point de

courage.

Cette année le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son

privilege, ayant été divulgué par les ports de mer, l'avidité des

Mercadens pour les Castors fut si grande que les trois parts cuidans

aller conquerir la toison d'or sans coup ferir, ne conquirent pas

seulement des toisons de laines, tant étoit grand le nombre de

conquerans.

La triste nouvelle de la mort du Roy ayant eté portée jusques là par les

derniers venus, fut cause de hater le depart des vaisseaux su sieur de

Monts, & de donner ordre à l'habitation de _Kebec_, où fut laissé pour

chef de la compagnie un nommé du Parc. Ains partirent le Capitaine du

Pont & Champlein de Tadoussac le treziéme Aoust, & le vint-septiéme

Septembre arriverent à Honfleur. Mais il ne faut omettre un cas fort

nouveau & rare avenu en ce voyage, que leur vaisseau ait passé

par-dessus une Baleine endormie en pleine mer, & lui ait tellement

endommagé le train de derriere, qu'elle jetta grande abondance de sang,

sans peril dudit vaisseau. Et neantmoins quelques autheurs écrivans de

la nature des poissons, disent qu'entre iceux le seul Sargot est capable

du dormir, comme nous dirons plus amplement au chapitre de la pecherie

livre sixiéme.

_Retour de Champlein en Canada. Bancs de glaces longs de cent lieuës.

Arrivée à la Terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la

grande riviere. Saut du Rhin. Mensonges de quelqu'un qui a écrit un sien

voyage ne Mexique._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 227 / 303 题