CHAP. IV.

LE vint-neufiéme Juillet la troupe guerriere des Sauvages cotoyant le

lac à la faveur de la nuit, sur les dix heures eut en rencontre les

Iroquois plustot qu'elle n'avoit pensé. Lors grans cris & huées d'une

part & d'autre: chacun met pied à terre & arrenge ses canots le long de

la rive: Les Iroquois pris à l'impourveu se barricadent, coupans de bois

avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois à la guerre, & de

pierres aiguës qui leur servent à méme effect. Les autres se parent

aussi de leur côté, & s'avançans à la portée d'une fleche de l'ennemi en

l'ordre qui avoit été dit, ils leur envoyent deux canots, sçavoir s'ils

ont envie de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz ne sont venus que

pour cela, mais que l'heure n'est propre, & sont d'avis d'attendre le

jour. Ceci est trouvé bon par les autres. Cependant la nuit se passe en

danses & chansons avec injures, deffis, & reproches de part & d'autre.

L'avant-courriere du jour n'eut plutot montré sa face vermeille sur

l'horizon oriental, que chacun s'appréte, & se range en bataille. Les

Iroquois en nombre d'environ deux cens hommes sortent de leur barricade

d'une gravité Lacedemonienne. Les autres s'avancent aussi en méme ordre,

léquels indiquent à Champlein que les trois premiers de la troupe

Iroquoise paroissans avec des plumes beaucoup plus grandes que celles

des autres, étoient les Capitaines, & qu'il devoit viser à ceux-là. Là

dessus luy font ouverture (car il demeuroit caché parmi la troupe) &

s'avance de quelques vint pas de l'ennemi, lequel voyant cet homme

nouveau armé d'un corselet, d'un morion, & d'une arquebuse, s'arréta

tout coure, & Champlein aussi, se contemplans l'un l'autre. Et comme les

Iroquois branloient pour le tirer, il coucha son arquebuse (chargée de

quatre bales) en jouë, sur l'un des trois chefs, deux déquels tomberent

par terre de ce coup, & un autre fut blessé, qui mourut peu aprés. Cet

effect excita de grans cris de joye en la troupe de Champlein, & donna

grand étonnement aux Iroquois, voyans que ni les armes tisser de fil de

coton, ni les pavois de leurs Capitaines ne les avoient garentis d'une

si prompte mort. Cependant une grele de fleches tombe sur les uns & les

autres, & tiennent bon les Iroquois, jusques à ce que l'un des

compagnons de Champlein ayant tiré un autre coup, ilz prindrent

l'épouvante, & quitterent la partie, s'enfuians par les bois, où ilz

furent poursuivis & mal menés en sorte qu'outre les tués il y en eut dix

ou douze prisonniers. Le butin fut du blé masis, des farines, & des

armes des ennemis. Et apres avoir dansé & chanté on parla du retour.

Mais il fut triste pour les prisonniers de guerre. Car dés le jour méme

la troupe étant allée jusques à huit lieues de là, au soir l'on commença

à haranguer l'un d'iceux sur les cruautés qu'ils avoient autrefois

exercée contre ceux de leur nations, sans penser que le hazard de la

guerre est incertain, & leur pouvoir un jour arriver la calamité en

laquelle ilz se voyoient. Et là dessus le font chanter, mais c'étoit un

chant plein d'amertume & fort melancholique. Puis ayans allumé du feu

chacun print un tison & le bruloit sans pitié, & par intervalles lui

jettoit de l'eau pour allonger son tourment. Aprés lui arracherent les

ongles, mettans des charbons aux lieux d'icelles, & sur le bout du

membre viril. Puis lui écorcherent la téte, sur laquelle ilz firent

degoutter de la gomme fondue, ce qui arrachoit des cris pitoyables à ce

pauvre malheureux. D'ailleurs lui perçans les bras prés les poignets,

lui tiroient par force les nerfs avec des batons fichez dedans. C'estoit

là un miserable spectacle à Champlein & ses compagnons, qui étans

invités de faire le semblable, Champlein repondit que s'ilz vouloient il

lui tireroit un coup d'arquebuse, mais ne pouvoit pas souffrir de voir

une telle cruauté. La troupe barbare ne vouloit s'y accorder, disant

qu'il mourroit tout d'un coup sans sentir mal. En fin toutefois voyans

qu'il se retiroit d'eux tout indigné, ilz le rappellerent pour faire ce

qu'il avoit dit; ce qu'il eut à gré, & delivra en un moment ce pauvre

corps des tourmens qui lui restoient à souffrir. Ce peuple brutal non

content de ce qui s'étoit passé ouvrit encore le ventre du mort, & jetta

ses entrailles dans le lac: lui arrache le coeur qu'ilz couperent en

morceaux & le baillerent à manger à un sien frere aussi prisonnier &

autres ses compagnons, qui ne le voulurent avaller. En fin coupans la

téte, les bras, & les jambes à ce pauvre mort, ils en jetterent les

pieces deça & dela ne pouvans plus faire davantage. Il vaudroit beaucoup

mieux mourir au combat, ou se tuer soy-méme à faute de ce (pour que ce

peuple n'a point de Dieu) que de se reserver à de si horribles tourmens.

Et croy que nous n'en ferions pas moins si nôtre guerre se traitoit

ainsi: n'estant sans exemple loüé en la sainte Ecriture qu'un homme ait

mieux aymé se donner la mort, que de tomber és mains de ses ennemis, de

qui en tout cas il est à presumer qu'il n'eust receu qu'une mort commune

& ordinaire aux prisonniers de guerre. Je n'ay point leu, ni ouï dire

qu'aucun autre peuple Sauvage se comporte ainsi alendroit de ses

ennemis. Mais on repliquera que ceux-ci rendent la pareille aux

Iroquois, qui par actes semblables ont donné sujet à cette tragedie.

Cela fait, les autres prisonniers spectateurs de ces tourmens ne

laisserent de s'en aller toujours chantans avec la troupe victorieuse,

quoy que sans esperance de meilleur traitement. Au saut de la riviere

des Iroquois la troupe se divisa, & chacun print la route de son païs.

Un Sauvage des Montagnais ayant songé que l'ennemi les poursuivoit, ilz

partirent à l'instant, quoy qu'il fit une nuit fort facheuse pour les

pluies & grans vens, & ayans trouvé des grans roseaux au lac saint

Pierre, ilz s'y mirent à couvert jusques au jour, & delà en quatre

journées arriverent à Tadoussac, ayans mis chacun au bout d'un baton

attaché à la prouë de leurs canots les tétes de leurs ennemis, &

chantans pour leur victoire à l'abord de la terre. Ce que voyans leurs

femmes, elles se jetterent nuës dans l'eau allans au devant d'eux pour

prendre lédites tétes, léquelles elles se pendirent au col comme un

joyau precieux, & passserent plusieurs jours de cette façon en danses &

chansons.

[Illustration]

_Retour de Champlein en France: & de France en Canada. Riviere de Canada

quand navigable. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les

Iroquois. Siege. Fort d'iceux pris à l'ayde de Champlein. Avarice de

Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de guerre. Garson

François laissé parmi les Sauvages. Baleine dormante sur mer au retour

en France._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 226 / 303 题