LE Printemps venu, Champlein dés long temps desireux de découvrir
nouveaux païs delibera ou de tendre aux Iroquois, ou de penetrer outre
saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant que les païs
meridionaux sont toujours les plus agreables pour leur douce
temperature, il se resolut de voir lédits _Iroquois_ (qui sont par les
quarante trois degrez) la premiere année. Mais la difficulté gisoit à y
aller. Car de nous mémes ne sommes capables de faire ces voyages sans
l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas les plaines de nôtre Champagne, ou
de Vatan: ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne. Tout y est couvert
de hautes forets que menacent les nues. Comme il étoit sur ce discours
voici arriver à _Kebec_ quelques deux ou trois cens Sauvages d'amont la
riviere, partie _Algumquins_, partie _Ouchategins_ ennemis dédits
Iroquois. Les premiers ont leur demeure au Nort dudit fleuve au dessus
du grand saut. Ceux-ci en l'autre part vis à vis d'eux, _Iroquois_, mais
ennemis des autres de méme nom: & partant sont appellés _Bons Iroquois_.
Ils venoient partie pour troquer leurs pelleteries &s navires de
Tadoussac, partie pour faire la guerre aux mauvais Iroquois s'ils
étoient assistez des François, ainsi que Champlein leur avoit promis
l'an precedent. Donc les voyant deliberés il print ceux qui étoient pour
la guerre, avec quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques Quartier
nomme Canadiens) & dix ou douze François, & partirent de Kebec le
dix-huitiéme Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter ineptement à
conter par le menu toutes les occurences du voyage, suffise de dire,
qu'estans parvenus au premier saut de la riviere des Iroquois, la barque
dudit Champlein ne peût passer outre, ains seulement les canots des
Sauvages. Occasion qu'il retint seulement deux François avec lui, &
renvoya les autres. Ce saut est large de six cens pas, & long de trois
lieuës, la riviere tombant toujours là parmi les rochers. Ayans gaigné
le dessus le deuxiéme Juillet ont fait reveuë des gens, & se trouverent
seulement soixante hommes en vint quatre canots, à ce que dit Champlein,
que ne seroit pas trois en chacun, ce qui ne semble croyable. Montants
la riviere ils rencontrent plusieurs iles grandes & moyennes fort
agreables à voir. Le païs neantmoins n'est aucunement habité à cause des
guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage vive. Et sur ce je voy mon
lecteur en peine de sçavoir comment: ce que je vay dire en un mot. Etans
loin de l'ennemi ils se divisent en trois bandes: en avant coureurs,
corps d'armée, & chasseurs. Les premiers devancent de trois lieuës &
font la découverte sans bruit: tandis les autres reposent. Mais les
Chasseurs demeurent derriere pour ne donner avis de leur venue à
l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou journées du lieu où l'on
veut aller ils ne chassent plus ains se joignent au corps, & tous vivent
de la chasse prise & des farines de masis qu'ilz portent pour la
necessité, dont ilz font de la bouillie.
D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, & le jour se retirent dans
l'épais des bois, où ilz se reposent sans faire de bruit, ni feu, pour
n'étre découvers. Ilz sont fort credules aux songes, & aprés le sommeil
chacun s'enquiert de ce que son camarade a songé: de sorte que si le
songe presage victoire, ilz la tiendront pour asseurée: si au contraire,
ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent leurs demons sur
l'avenement de l'entreprise, & s'ils promettent bien, & qu'il faille
marcher: les Capitaines ficheront en terre autant de batons qu'il y a de
soldats, & en l'ordre qu'ilz veulent qu'on tienne à la guerre: puis les
appellant l'un aprés l'autre, les soldats garderont sans varier le rang
qui leur aura eté donné selon la disposition dédits batons: & pour ne
tomber en desordre à l'abord de l'ennemi ilz font plusieurs fois la
faction militaire, se mélans confusément comme les danseurs d'un balet,
& se trouvans au bout au méme lieu & rang qui leur a eté ordonné.
Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces exercices enfin arrivent
au lac qu'ilz cherchoient, lequel Champlein dit étre long d'octante ou
cent lieuës, & toutefois il ne l'a depeint, que de la longueur de
trente-cinq lieuës. Ce lac est embelli de quatre grandes iles
foretieres, & environné d'arbres de toutes parts, parmi léquels y a
force chataigners & quantité de fort belles vignes que la nature y a
plantées. Non loin du bord: à l'Orient y a des Alpes couvertes d'un
manteau de neges au plus chaud de l'Eté: & au Midi d'autres qui les
semblent égaler en hauteur, mais toutefois sans neges. Au dessouz sont
de belles vallées fertiles en peuples, blés, & fruits, mais ce blé est
celui qu'aucuns appellent blé sarazin, ou masis, & non blé de nôtre
Europe.
_Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Combat. Effect
d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Traitement des
prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs._