LE Sieur de Monts ayant obtenu prorogation du privilege sus-mentionné
pour un an, quoy que ce fût une maigre esperance, toutefois pour les
causes que j'ay dites au chapitre precedent, il resolut de faire encore
un equipage, & avec quelques associés envoya trois vaisseaux garnis
d'hommes & de vivres en son gouvernement. Et d'autant que le sieur de
Poutrincourt a pris son partage sur la côte de l'Ocean: pour ne
l'empecher, & pour le desir qu'a ledit Sieur de Monts de penetrer dans
les terres jusques à la mer Occidentale, & par là parvenir quelque jour
à la Chine, il delibera de se fortifier en un endroit de la riviere de
_Canada_ que les Sauvages nomment _Kebec_, à quarante lieuës au dessus
de la riviere de Saguenay. Là elle est reduite à l'étroit, & n'a que la
portée d'un canon de large: & par ainsi est le lieu fort commode pour
commander par toute cette grande riviere. Champlein print la charge de
conduire & gouverner cette premiere colonie envoyée à _Kebec_: où état
arrivé il fallut faire les logemens pour lui & sa troupe. Enquoy il y
eut de la fatigue à bon escient, telle que nous nous pouvons imaginer à
l'arrivée du Capitaine Jacques Quartier au lieu de la dite riviere où il
hiverna: & du sieur de Monts en l'ile Sainte-Croix: d'où s'ensuivirent
des maladies qui en emporterent plusieurs au dela de fleuve Acheron. Car
on ne trouva point de bois prét à mettre en oeuvre, ni aucuns batimens
pour retirer les ouvriers; Il falut couper le bois à son tronc,
defricher le païs, & jetter les premiers fondements de l'oeuvre.
Or comme noz François se sont préque toujours trouvez mutins en telles
actions, ainsi y en eut-il entre ceux-ci qui conspirerent contre ledit
Champlein leur Capitaine.
Le chef de cette conspiration fut un serrurier Norman, dit Jehan du Val,
qui avoit eté blessé par les Armouchiquois au voyage du sieur de
Poutrincourt. Il s'étoit asseuré de trois qui ne valoient pas mieux que
lui, & ceux-ci de plusieurs autres, pour faire mourir Champlein, leur
suggerans des mécontentemens sur la nourriture, & le trop grand travail,
& disans que Champlein mort ilz pourroient faire une bonne main par le
pillage des provisions, & marchandises apportées de France, léquelles
ayans partagées ilz se retireroient en Espagne dans des vaisseaux
Basques & Hespagnols qui étoient à Tadoussac, pour y vivre heureusement.
Cette entreprise fut découverte par un autre Serrurier dit Anthoine
Natel plus timoré & conscientieux que les autres: lequel declara audit
Champlein qu'ils avoient arreté de le prendre au dépourveu, &
l'étouffer; ou luy donner de nuit une faulse alarme, & comme il
sortiroit luy tirer un coup de mousquet, ce qui se devoit faire dans
quatre jours: & ce pendant, que le premier qui en ouvriroit la bouche
seroit poignardé. Ces choses venuës en evidence, les quatre chefs furent
pris, & envoyés à Tadoussac à la garde du sieur du Pont de Honfleur.
Tandis on informe, & cela fait on remene les prisonniers à Kebec pour
étre confrontés. Pas un d'eux ne nie, ains implorent misericorde.
Surquoy le Conseil assemblé, lédits complices furent condamnés à étre
penduz & étranglés. Ce qui fut reelement executé en la personne dudit Du
Val, & les trois autres envoyés en France avec leurs informations au
Sieur de Monts pour en conoitre plus amplement: auquels il a fait grace.
Champlein racontant ce fait se met au nombre des Juges, & dit que du Val
en débaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en
trouve que trois. Plus dit que les conspirateurs (qui devoient executer
leur entreprise dans quatre jour) avoient proposé de livrer la place aux
Hespagnols, laquelle toutefois n'étoit à peine commencée à batir.
Les autres manouvriers mélés en ladite conspiration aprés s'étre
reconus, & avoir eu pardon, se trouverent en grand repos d'esprit, & de
là en avant se comporterent fidelement, travaillans de courage aux
logemens, & premierement au magazin pour y retirer les vivres, &
decharger les barques. Ce pendant d'autres s'occupoient au labourage &
semailles de blés & graines de jardin, & à replanter en ordre des vignes
du païs. Pour la rapport de cette terre il a eté fort particulierement
declaré ci-dessus par le Capitaine Jacques Quartier là où il parle de
son arrivée au lieu qu'il nomma sainte-Croix prés Stadaconé, qui est
aujourd'hui Kebec. Les animaux de cette terre sont tels que ceux du port
Royal. Toutefois j'ay veu des peaux de renards de ce quartier à longs
poils noirs meslez de quelque blancs, de si excellente beauté, qu'elles
semblent faire honte à la Martre. Ainsi se continuerent les affaires
jusques à la venuë de l'hiver, auquel commença à neger assez bonnement
le dix-huitiéme Novembre, mais la nege se fondit en deux jours. La plus
forte nege tomba le cinquiéme Fevrier, & dura jusques au commencement
d'Avril, pendant lequel temps plusieurs furent saisis & affligez de
cette maladie qu'on appelle Scorbut dont j'ay parlé ci-dessus. Quelques
uns en moururent faute de remede prompt, quand à l'arbre _Annedda_ tant
celebré par Jacques Quartier, il ne se trouve plus aujourd'hui. Ledit
Champlein en a fait diligente perquisition, & n'en a sçeu avoir
nouvelle. Et toutefois sa demeure est à Kebec voisine du lieu où hiverna
ledit Quartier. Surquoy je ne puis penser autre chose, sinon que les
peuples d'alors ont été exterminés par les Iroquois, ou autres leurs
ennemis. Car de démentir icelui Quartier, comme quelques uns font, ce
n'est point de mon humeur: n'étant pas croyable qu'il eût eu cette
impudence de presenter le rapport de son voyage au Roy autrement que
veritable, ayant beaucoup de gans notables compagnons de son voyage pour
le relever s'il eut allegué faussement une chose si remarquable. Somme
de vint-huit il en mourut vint, soit de cette maladie, soit de la
dysenterie causée (à ce que l'on presumoit) pour avoir trop mangé
d'anguilles.
_Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des Iroquois, Saut
d'icelle. Comme vivent les sauvages allans à la guerre. Disposition de
leur gendarmerie. Croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes és
Iroquois._