CHAP. I

Les grandes entreprises sont bien-seantes aux grans, & nul ne peut

s'acquerir un renom honorable envers la posterité que par des actions

extraordinairement belles & de difficile execution. Ce qui devroit

d'autant plus emouvoir noz François au sujet duquel nous traitons, que

la gloire y est certaine, & la recompense inestimable, telle que Dieu

l'a preparée à ceux qui gayement s'employent pour l'exaltation de son

nom. Si nôtre grand Roy HENRI III de glorieuse memoire n'est eu des

desseins plus relevés tendans à assembler & rendre uniformes tous les

coeurs de la Chrétienté, voire de tout l'univers, il étoit assez porté à

cette affaire ici. Mais l'envie lui a retranché ses jours au grand

malheur non de nous seulement, mais de ces pauvres peuples Sauvages,

pour léquels nous esperions un prompt expedient pour parvenir à leur

entiere conversion. Il ne faut pourtant perdre courage. Car aux affaires

les plus desesperées Dieu souvent intervient & se montre secourable.

Jusques icy il n'y a eu que les Sieurs de Monts & de Poutrincourt que

ayent pris le hazard de cette entreprise, & ayent montré par effect le

desir qu'ils avoient de voir cette terre Christianisée. Tous deux se

sont (par maniere de dire) enervés pour ce sujet; & neantmoins tant

qu'ilz pourront respirer & tant soit peu se soutenir, si ne veulent-ilz

quitter la partie pour ne decourager ceux qui ja se trouvent disposés à

ensuivre leur trace. Ces deux ici donc ayans fait la planche aux autres,

& jusques à present étans seuls qui (comme chefs) ont fait de la

despense pour avancer cet oeuvre: c'est deux & de ce qu'ils ont fait,

que le discours de ce livre doit être pris. Et pour commencer par

l'ordre des choses. Aprés que nous eumes representé au feu Roy, à

Monseigneur le Chancellier, & autres personages de qualité les fruits de

nôtre culture, le sieur de Mons presenta requéte à sa Majesté pour avoir

confirmation & renouvellement du privilege de la traite des Castors, qui

lui avoit eté cette année là revoqué à la poursuite des marchans de

Saint Malo, qui cherchent leur profit, & non l'avancement de l'honneur

de Dieu, & de la France. Sa requéte lui fut accordée au Conseil, mais

pour un an seulement. Ce n'étoit pour faire de grands projets sur un

fondement si foible, & de si peu de durée. Et toutefois il n'y a rien de

si naturel que de laisser à un chacun (privativement aux forains) la

jouissance des biens qui sont en la terre qu'il habite: &

particulierement ici, où la cause est d'elle même si favorable, qu'elle

ne devroit avoir besoin d'intercesseurs. Les causes principales de la

revocation susdite, étoient la cherté des Castors, que l'on attribuoit

audit sieur de Monts: item la liberté du commerce otée au sujets du Roy

en une terre qu'ilz frequentent de temps immemorial: joint à ceci que

ledit sieur ayant par trois ans jouï dudit privilege, il n'avoit encore

fait aucuns Chrétiens. Je ne suis point aux gages d'icelui pour defendre

sa cause. Mais je sçay qu'aujourd'hui depuis la liberté remise lédits

Castors se vendent au double de ce qu'il en retiroit. Car l'avidité y a

eté si grande qu'à l'envi l'un de l'autre les marchans en ont gaté le

commerce. Il y a huit ans que pour deux gateaux, ou deux couteaux on eût

eu un Castor, & aujourd'hui il en faut quinze ou vint: & y en a cette

année mille six cens dix qui ont donné gratuitement toute leur

marchandise aux Sauvages, afin d'empecher l'entreprise sainte du Sieur

de Poutrincourt, tant est grande l'avarice des hommes: Tant s'en faut

donc que cette liberté de commerce soit utile à la France, qu'au

contraire elle y est extremement prejudiciable. C'est une chose fort

favorable que la liberté du traffic, puis que le Roy ayme ses sujets

d'un amour paternel: mais la cause de la religion, & des nouveaux

habitans d'une province est encore plus digne de faveur. Tous ces

Marchans ne donneront point un coup d'epée pour le service du Roy, & à

l'avenir sa Majesté pourra trouver là de bons hommes pour executer ses

commandemens. Le public ne se ressent point du profit de ces

particuliers, mais d'une Nouvelle-France toute l'antique France se

pourra un jour ressentir avec utilité, gloire, & honneur. Et quant à

l'ancienneté de la navigation je diray qu'avant l'entreprise du sieur de

Monts nul de noz mariniers n'avoit passé Tadoussac, fors le Capitaine

Jacques Quartier. Et sur la côte de l'Ocean nul Terreneuvier n'avoit

passé la bay de _Campseau_ avant nôtre voyage pour faire pécherie. Pour

n'avoir fait des Chrétiens il n'y a sujet de blame. Le caractere

Chrétien est trop digne pour l'appliquer de premier abord en une contrée

inconuë, à des barbares qui n'ont aucun sentiment de religion. Et si

cela eût été fait, quel blame & regret eût-ce été de laisser ces pauvres

gens sans pasteur, ni autre secours, lors que par la revocation dudit

privilege nous fumes contrains de quitter tout, & reprendre la route de

France; le nom Chrétien ne doit estre profané, & ne faut donner occasion

aux infideles de blasphemer contre Dieu. Ainsi ledit sieur de Monts n'a

peu mieux faire, & tout autre homme s'y fût trouvé bien empeché. Trois

ans se sont passez devant qu'avoir trouvé une habitation certaine où

l'air fût sain, & la terre plantureuse. Il s'est veu en l'ile

Sainte-Croix environné de malades de toutes pars parmi la rigueur de

l'hiver, avec peu de vivres: chose qui n'étoit que trop suffisante pour

étonner les plus resolus du monde. Et le printemps venu son courage le

porta parmi cent perils à cent lieuës plus loin chercher un pour plus

salutaire: ce qu'il ne trouva point, ainsi que nous avons dit ailleurs.

En un mot je coucheray ici ce demi quatrain du Prince de noz Poëtes:

_Il est bien aysé de reprendre,_

_Et mal-aysé de faire mieux._

_Equipage du sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein.

Conspiration chatiée. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Annedda.

Defense pour Jacques Quartier._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 223 / 303 题