CHAP. XVII

LE Soleil commençoit à échauffer la terre, &oeillader sa maitresse d'un

regard amoureux, quand le _Sagamos Membertou_ (apres noz prieres

solennellement faites & Dieu, & le desjeuner distribué au peuple selon

la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu une voile sur le lac,

c'est à dire dans le port, que venoit vers notre Fort. A cette joyeuse

nouvelle chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone qui si

bonne veuë qu lui' quoy qu'il soit âgé de plus de cent ans. Neantmoins

on découvrit bientôt ce qui en étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en

diligence appreter la petite barque pour aller reconoitre. Champ-doré &

Daniel Hay y allerent & par le signal qu'ils nous donnerent étans

certains que c'étoient amis, incontinent fimes charger quatre canons, &

une douzaine de fauconneaux, pour saluer ceux qui nous venoient voir de

si loin. Eux de leur part ne manquerent à commencer la féte, & décharger

leurs pieces, auquels fut rendu le reciproque avec usure. C'étoit tant

seulement une petite barque marchant souz la charge d'un jeune homme de

saint-Malo nommé Chevalier, lequel arrivé au Fort bailla ses lettres au

sieur de Poutrincourt, léquelles furent leuës publiquement. On lui

mandoit que pour ayder à sauver les frais du voyage, le navire (qui

étoit encor le JONAS) s'arreteroit au port de _Campseau_ pour y faire

pecherie de Morue, les marchans associez du sieur de Monts ne sachans

pas qu'il y eût pecherie plus loin que ce lieu: toutefois que s'il étoit

necessaire il fit venir ledit navire au Port Royal. Au reste, que la

societé étoit rompue, d'autant que contre l'honneteté & devoir les

Holandois (qui ont tant d'obligation à la France) conduits par un

traitre François nommé La Jeunesse, avoient l'an precedent enlevé les

Castors & autres pelleteries de la grande riviere de _Canada_: chose qui

tournoit au grand detritement de la societé, laquelle partant ne pouvoit

plus fournir aux frais de l'habitation de dela, comme elle avoit fait

par le passé. Joint qu'au Conseil du Roy (pour ruiner cet affaire) on

avoit nouvellement revoqué le privilege octroyé pour dix ans au sieur de

Monts, pour la traicte des Castors, chose que l'on n'eût jamais esperé.

Et pour cette cause n'envoyoient personne pour demeurer là apres nous.

Si nous eumes aussi une grande tristesse de voir une si belle & si

sainte entreprise rompuë: que tant de travaux & de perils passez ne

servissent de rien: & que l'esperance de planter là le nom de Dieu, & la

Foy Catholique s'en allât evanouie. Neantmoins apres que le sieur de

Poutrincourt eut long temps songé sur ceci, il dit que quant il y

devroit venir tout seul avec sa famille il ne quitteroit point la

partie.

Ce nous estoit, di-je, grand deuil d'abandonner ainsi une terre qui nous

avoit produit de si beaux blez, & tant de beaux ornemens de jardins.

Tout ce qu'on avoit peu faire jusques là ç'avoit été de trouver lieu

propre à faire une demeure arretée, & une terre qui fût de bon rapport.

Et cela étant fait, de quitter l'entreprise, c'étoit bien manquer de

courage. Car passée une autre année il ne falloit plus entretenir

d'habitation. La terre étoit suffisante de rendre les necessitez de la

vie. C'est le sujet de la douleur qui poignoit ceux qui étoient amateur

de voir la Religion Chrétienne établie en ce païs là. Mais d'ailleurs le

sieur de Monts, & ses associés étant en perte, & n'ayans point

d'avancement du Roy, c'étoit chose qu'ilz ne pouvoient faire sans

beaucoup de difficulté, que d'entretenir une habitation pardela.

Voila les effects de l'envie, qui ne s'est pas glissée seulement és

coeurs des Hollandois pour ruiner une si sainte entreprise, mais aussi

des nôtres propres, tant s'est montrée grande & insatiable l'avarice des

Marchans qui n'avoient part à l'association du sieur de Monts. Et sur ce

je diray l'abondant, que de ceux qui nous sont venu querir en ce païs là

il y en a eu qui ont osé méchamment aller dépouiller les morts,& voler

les Castors que ces pauvres peuples mettent pour le dernier bien-fait

sur ceux qu'ils enterrent, ainsi que nous dirons plus amplement au

dernier livre. Chose qui rend le nom François odieux & digne de mépris

parmi eux, qui n'ont rien de semblable, ains le coeur vrayement noble &

genereux, ayans rien de particulier ains toutes choses communes, & qui

font ordinairement des presens (& ce fort liberalement, selon leur

moyen) à ceux qu'ils aiment & honorent. Et outre ce mal, est arrivé que

les Sauvages, lors que nous étions à _Campseau_, tuerent celui qui avoit

montré à noz gens les sepulcres de leurs morts. Je n'ay que faire

d'alleguer ici ce que récite Herodote de la vilenie du Roy Darius,

lequel pensant avoir trouvé la mere au nid (comme on dit) c'est à dire

des grands thresors au tombeau de Semiramis Royne des Babyloniens, eut

un pié de nez, ayant au dedans trouvé un écriteau contraire au premier,

tensoit aigrement de son avarice & méchanceté.

Revenons à noz tristes nouvelles & aux regrets sur icelles. Le sieur de

Poutrincourt ayant fait proposer à quelques uns de nôtre compagnie s'ilz

vouloient là demeurer pour un an, il s'en presenta huit, bons

compagnons, auquels on promettoit chacun une barique de vin, de celui

qui nous restoit, & du blé suffisamment pour une année: mais ilz

demanderent si hauts gages qu'il ne peût pas s'accomoder avec eux. Ainsi

se fallut resoudre au retour. Le jour declinant nous fimes les feuz de

joye de la naissance de Monseigneur le Duc d'Orleans, & recommençames à

faire bourdonner les canons & fauconneaux, accompagnez de force

mousquetades, le tout aprés avoir sur ce sujet chanté le _Te Deum_.

Ledit Chevalier apporteur de nouvelles avoit en charge de Capitaine au

navire qui étoit demeuré à _Campseau_, & en cette qualité on lui avoit

baillé pour nous amener six moutons, vint-quatre poules, une livre de

poivre, vint livres de ris, autant de raisins & de pruneaux, un millier

d'amandes, une livre de muscades, un quarteron de canelle, demi livre de

giroffles, deux livres d'ecorces de citrons, deux douzaines de citrons,

autant d'orenges, un jambon de Maience, & six autres jambons, une

barique de vin de Gascogne, & autant de vin d'Hespagne, une barique de

boeuf salé, quatre pots & demie d'huile d'olive, une jarre d'olives, un

baril de vinaigre, & deux pains de sucre: Mais tout cela fut perdu par

les chemins par fortune de gueule, & n'en vimes pas grand cas:

neantmoins j'ay mis ici ces denrées afin que ceux qui voudront aller sur

mer s'en pourvoient. Quant aux poules & moutons on nous dit qu'ils

étoient morts durant le voyage: ce que nous crumes facilement mais nous

desirions au moins qu'on nous en eût apporté les os. On nous dit encore

pour plus ample resolution, que l'on pensoit que nous fussions tous

morts. Voila sur quoy fut fondée la mangeaille. Nous ne laissames

toutefois de faire bonne chere audit Chevalier & aux siens, qui

n'étoient pas petit nombre, ni buveurs semblables à feu Monsieur le

Marquis de Pisani. Occasion qu'ilz ne se deplaisoient point avec nous:

car il n'y avoit que du cidre bien arrousé d'eau dans le navire où ils

étoient venus pour la portion ordinaire. Mais quant audit Chevalier, dés

le premier jour il parla du retour. Le sieur de Poutrincourt le tint

quelque huit jours en esperance: au bout déquels voulant s'en aller,

ledit sieur mit des gens dans sa barque, & le retint sur quelque rapport

que ledit Chevalier avoit dit qu'étant à _Campseau_ il mettroit le

navire à la voile, & nous lairroit là.

A la quinzaine ledit sieur envoya une barque audit _Campseau_ chargée

d'une partie de nos ouvriers, pour commencer à detrapper la maison.

Au commencement de Juin les sauvages en nombre d'environ quatre cens

partirent de la cabanne que le _Sagamos Membertou_ avoit façonnée de

nouveau en forme de ville environnée de hautes pallissades, pour aller à

la guerre contre les Armouchiquois, qui fut à _Chouakoet_, à environ

quatre-vints lieuës loin du Port Royal, d'où ilz retournerent

victorieux, par les stratagemes que je diray en la description que j'ay

faite de cette guerre en vers François. Les Sauvages furent prés de deux

mois à s'assembler là. _Membertou_ le grand _Sagamos_ les avoit fait

avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoyé des hommes exprés, qui

étoient ses deux fils _Actaudin & Actaudinech_, pour leur donner là le

Rendez-vous. Ce _Sagamos_ est homme des-ja fort vieil, & a veu le

Capitaine Jacques Quartier en ce païs là auquel temps il étoit des-ja

marié, & avoit enfans, & neantmoins ne paroit point avoir plus de

cinquante ans. Il a eté fort grand guerrier & sanguinaire en son jeune

âge & durant sa vie. C'est pourquoy on dit qu'il a beaucoup d'ennemis, &

est bien aise de se tenir aupres des François pour vivre en seureté.

Durant cette assemblée il fallut lui faire des presens & dons de blé, &

féves, méme de quelque baril de vin, pour fétoyer ses amis. Car il

remontroit au sieur de Poutrincourt: «Je suis le _Sagamos_ de ce païs

ici, j'ay le bruit d'étre ton ami, & de tous les Normans (car ainsi

appellent-ils les François, ainsi que j'ay dit) & que vous faites cas de

moy: ce me seroit un reproche si je ne montrois les effects de telle

chose.» Et neantmoins soit par envie ou autrement, un autre _Sagamos_

nommé _Chkoudun_, lequel est bon ami des François nous fit rapport que

_Membertou_ machinoit quelque chose contre nous, & avoit harangué sur ce

sujet. Ce qu'entendu par le sieur de Poutrincourt, soudain il l'envoya

querir pour l'étonner,& voir s'il obeiroit. Au premier mandement, il

vint seul avec noz gens, & ne fit aucun refus. Occasion qu'on le laissa

retourner en paix apres avoir receu bon traitement, & quelque bouteille

de vin, lequel il aime parce (dit-il) que quand il en a beu il dort

bien, et n'a plus de soin, ni d'apprehension. Ce _Membertou_ nous dit au

commencement que nous vimmes là qu'il vouloit faire un present au Roy de

sa mine de cuivre, par ce qu'il voyoit que nous faisions cas des

metaux,& qu'il faut que les _Sagamos_ soient honétes & liberaux les uns

envers les autres. Car lui étant _Sagamos_ il s'estime pareil au Roy, &

à tous ses Lieutenans: & disoit souvent au sieur de Poutrincourt qu'il

lui étoit grand ami, frere compagnon, & égal, montrant cette égalité par

la jonction des deux doits de la main que l'on appelle _index_ ou le

doit demonstratif. Or jaçoit que le present qu'il vouloit faire à sa

Majesté fût chose dont elle ne se soucie, neantmoins cela lui partoit de

bon courage, lequel doit étre prisé comme si la chose étoit plus grande,

ainsi que fit ce Roy des Perses qui receut d'aussi bonne volonté une

pleine main d'eau d'un païsan comme les plus grands presens qu'on lui

avoit fait. Car si _Membertou_ eût eu davantage il l'eût offert

liberalement.

Le sieur de Poutrincourt n'ayant point envie de partir delà qu'il n'eût

veu l'issue de son attente, c'est à dire la maturité des blés, il

delibera apres que les Sauvages furent allés à la guerre, de faire

voyages le long de la côte. Et pource que Chevalier desiroit amasser

quelques Castors, il envoya dans une petite barque à la riviere

Saint-Jean, dite par les Sauvages _Oigoudi_, & l'ile Sainte-Croix: & lui

Poutrincourt s'en alla dans une chaloupe à ladite mine de cuivre. Je fus

du voyage dudit Chevalier: & traversames la Bay Françoise pour aller à

ladite riviere: là où sitôt que fumes arrivez nous fut apportée demie

douzaine de Saumons frechement pris: & y sejournames quatre jours,

pendant léquels nous allames és cabanes du Sagamos _Chkoudun_, là où nos

vimes quelques quatre-vints ou cent Sauvages tout nuds, hors-mis le

brayet, qui faisoient Tabagie des farines que ledit Chevalier avoit

troqué contre leurs vieilles pannes pleines de pous (car ilz ne lui

baillerent que ce qu'ilz ne vouloient point.) Ainsi fit-il là un trafic

sordide que je prise peu. Mais il peut dire que l'odeur du lucre est

suave & douce de quelque chose que ce soit, & ne dedaignoit pas

l'Empereur Vespasien de recevoir par sa main le tribut qui lui venoit

des pissotieres de Rome.

Etans parmi ces Sauvages le _Sagamos Chkoudun_ nous voulut donner le

plaisir de voir l'ordre & geste qu'ilz tiennent allans à la guerre, &

les fit tous passer devant nous, ce que je reserve à dire au dernier

livre. La ville d'_Ouigoudi_ (ainsi j'appelle la demeure dudit

_Chkoudun)_ étoit un grand enclos sur un tertre fermé de hauts & menus

arbres attachez l'un contre l'autre, & au dedans plusieurs cabannes

grandes & petites, l'une déquelles étoit aussi grande qu'une halle, où

se retiroient beaucoup de menages: & quant à celle où ilz faisoient la

Tabagie elle étoit un peu moindre. Une bonne partie dédits sauvages

étoient de _Gachepé_ qui est le commencement de la grande riviere de

_Canada_, & nous disent que de leur demeure ils venoient là en six

jours, dont je fus fort étonné, veu la distance qu'il y a par mer: mais

il abbregent fort leurs chemins, & font des grans voyages par le moyen

des lacs & rivieres, au bout déquelles quant ils sont parvenus, en

portant leurs canots trois ou quatre lieuës ils gaignent d'autres

rivieres qui ont un contraire cours. Tous ces Sauvages étoient là venus

pour aller à la guerre avec _Membertou_ contre les Armouchiquois.

Or d'autant que j'ay parlé de cette riviere _d'Ouigoudi_ au voyage du

sieur de Monts, je n'en diray ici autre chose. Quand nous retournames à

nôtre barque qui étoit à demie lieuë de là à l'entrée du Port à l'abri

d'une chaussée que la mer y a fait, noz gens & (particulierement

Champ-doré, qui nous conduisoit) étoient en peine de nous, & ayans veu

de loin les Sauvages en armes pensoient que c'étoit pour nous mal faire;

ce qui eût eté aisé, pource que nous n'étions que deux: Et pour ainsi

furent bien aises de nôtre retour. Apres que le lendemain vint le Devin

du quartier crier comme un desesperé à-l'endroit de nôtre barque. Ne

sachans ce qu'il vouloit dire on l'envoya querir dans un petit bateau, &

nous vint haranguer, & dire que les Armouchiquois étoient dans les bois,

& les venoient attaquer, & qu'ils avoient tué de leurs gens qui étoient

à la chasse: & partant que nous descendissions à terre pour les

assister. Ayans ouï ce discours qui ne tendoit à rien de bon selon nôtre

jugement, nous lui dimes que noz journées étoient limitées, & noz vivres

aussi, & qu'il nous convenoit de gaigner païs. Se voyant éconduit il dit

que devant qu'il fût deux ans il faudroit qu'ilz tuassent tous les

Normans, ou que les Normans les tuassent. Nous nous mocquames de lui, &

lui dimes que nous allions mettre nôtre barque devant leur Fort pour les

aller tous saccages. Mais nous ne le fimes pas. Car nous partimes ce

jour là: & ayans vent contraire, nous nous mimes à l'abri d'une petite

ile, où nous fumes deux jours: pendant léquels l'un alloit tirer aux

Canars pour la provision: l'autre faisoit la cuisine: Champ-doré & moy

allions le long des rochers avec marteaux & ciseaux cherchans s'il y

auroit point quelques mines. Ce que faisans nous trouvames de l'acier en

quantité entre les roches, dont nous fimes provision pour en faire

montre au sieur de Poutrincourt.

De là nous allames en trois journées à l'ile Sainte-Croix étans souvent

contrariez des vents. Et pource que nous avions mauvaise conjecture sur

les Sauvages que nous avions veu en grand nombre à la riviere de

Saint-Jean, & que la troupe partie du Port Royal étoit encore à _Menane_

(ile entre ledit Port Royal & sainte-Croix) déquelz nous ne voulions pas

fier, nous faisions bon guet la nuit: pendant lequel nous oyions souvent

les voix des Loups-marins, qui ressembloient préque celles des

Chat-huans: Chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dit & écrit que

les poissons n'ont point de voix.

Arrivez que fumes en ladite ile de Sainte-Croix, nous y trouvames les

batimens y laissez tout entiers, fors que le magazin étoit découvert

d'un côté. Nous y trouvames encore du vin d'Hespagne au fond d'un mui,

duquel nous beumes & n'étoit guere gaté. Quand aux jardins nous y

trouvames des choux, ozeilles, & laictues, dont nous fimes cuisine. Nous

y fimes aussi de bons patez de tourtres qui sont là frequentes dans les

bois. Mais les herbes y sont si hautes, qu'on ne pouvoit les trouver

quand elles étoient tuées & tombées à terre. La cour y étoit pleine de

tonneaux entiers, léquels quelques matelots mal disciplinez brulerent

pour leur plaisir, dont j'eu horreur quand je le vi, & jugeay mieux que

devant que les Sauvages étoient (du moins civilement) plus humains &

plus gens de bien que beaucoup de ceux qui portent le nom de Chrétien,

ayans depuis trois ans pardonné à ce lieu, auquel ilz n'avoient

seulement pris un morceau de bois, ni de sel qui y étoit en grande

quantité dur comme roche.

Je ne sçay à quel propos Champlein en la relation de ses voyages

imprimée l'an mille six cens treize, s'amuse à écrire que je n'ay point

eté plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire. Mais

il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant là méme (pag. 151) que

dudit Sainte-Croix au port Royal, n'y a que quatorze lieuës, & en la pa.

95, il avoit dit qu'il y en 25. Et si on regarde sa charte geographique

il s'en trouvera pour le moins quarante.

Au partir de là nous vimmes mouiller l'ancre parmi un grand nombre

d'iles confuses, où nous ouïmes quelques Sauvages, & criames pour les

faire venir. Ilz nous r'envoyerent le méme cri. A quoy un des nôtres

repliqua _Ouen Kirau_, c'est à dire, qui étes-vous? Ilz ne voulurent se

declarer. Mais le lendemain _Oagimont_ Sagamos de cette riviere nous

vint trouver, & conumes que c'étoit lui que nous avions ouï. Il se

disposoit à suivre _Membertou_ & sa troupe à la guerre, en laquelle il

fut griévement blessé, comme j'ay dit en mes vers sur ce sujet. Ce

_Oagimont_ a une fille âgée d'environ onze ans bien agreable, laquelle

le sieur de Poutrincourt desiroit avoir, & la lui a plusieurs fois

demandée pour la bailler à la Roye, lui promettant que jamais il

n'auroit faute de blé, ni d'autre chose: mais onques il ne s'y est voulu

accorder.

Etant entré en nôtre barque, il nous accompagna jusques à la pleine mer,

là où il se mien en sa chaloupe pour s'en retourner, & de nôtre part

tendimes au Port Royal, à l'entrée duquel nos arrivames avant le jour,

mais fumes devant nôtre Fort injustement sur le point que le belle

Aurore commençoit à montrer sa face vermeille sur le sommet des côtaux

chevelus. Le monde étoit encore endormi, & n'y en eut qu'un qui se leva

au continuel abbayement des chiens; mais nous fimes bien reveiller le

reste à force de mousquetades,& d'éclats de trompettes. Le sieur

Poutrincourt étoit arrivé le jour de devans de son voyage des mines, où

nous avons dit qu'il devoit aller: & l'autre jour precedant étoit arrivé

la barque qui avoit porté partie de nos ouvriers à _Campseau_. Si bien

que tout assemblé il ne restoit plus que de preparer les choses

necessaires à notre embarquement. Et en cette affaire nous vint bien à

point le moulin à eau. Car autrement il n'y eût eu aucun moyen de

preparer assez de farines pour le voyage. Mais en fin nous eumes de

reste, que l'on bailla aux Sauvages pour se souvenir de nous.

[Illustration]

_Port de Campseau: Partement du Port Royal: Bruines de huit jours:

Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre

exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de

Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont Saint-Michel; Fruits de

la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis

le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au

Sainct Pere à Rome._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 221 / 303 题