CHAP. XVI

APRES la rejouissance publique cessée, le sieur de Poutrincourt eut soin

de voir ses blés, dont il avoit semé la plus grande partie à deux lieuës

loin de nôtre Fort en amont de la riviere de l'Equille, dite du Dauphin:

& l'autre à-l'entour de nôtredit Fort: & trouva les premiers semez bien

avancés, & non les derniers qui avoient eté semez les sixiéme & dixiéme

de Novembre, léquels toutefois ne laisserent de croitre souz la nege

durant l'hiver, comme je l'ay remarqué Ce seroit chose longue de vouloir

minuter tout ce qui se faisoit durand l'hiver entre nous: comme de dire

que ledit sieur fit faire plusieurs fois du charbon, celui de forge

étant failli: qu'il fit ouvrir des chemins parmi les bois: que nous

allions à travers les forets souz la guide du Kadran, & autres choses

selon les occurrences. Mais je diray que pour nous tenir joyeusement &

nettement, quant aux vivres, fut établi un Ordre en la Table dudit sieur

de Poutrincourt, qui fut nommé L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premierement en

avant par Champlein, suivant lequel ceux d'icelle table étoient

Maitres-d'hotel chacun à son tour, qui étoit en quinze jours une fois.

Or avoit-il le soin de faire que nous fussions bien & honorablement

traités. Ce qui fut si bien observé, que (quoy que les gourmans de deça

nous disent souvent que là nous n'avions point la rue aux Ours de Paris)

nous y avons fait ordinairement aussi bonne chere que nous sçaurions

fair en cette rue aux Ours, & à moins de frais. Car il n'y avoit celui

qui deux jours devant que son tour vint ne fût soigneus d'aller à la

chasse, ou la pecherie, & n'apportat quelque chose de rare, outre ce qui

étoit de nôtre ordinaire. Si bien que jamais au déjeuner nous n'avons

manqué de saupiquets de chair ou de poissons: & au repas du midi & du

soir encor moins: car c'étoit le grand festin, là où l'Architriclin, ou

Maitre-d'hotel (que les Sauvages appellent _Atoctegie_) ayant fait

preparer toutes choses au cuisinier, marchoit la serviete sur l'épaule,

le baton d'office en main, le collier de l'Ordre au col, & tous ceux

d'icelui Ordre aprés lui portans chacun son plat. Le méme étoit au

dessert, non toutefois avec tant de suite. Et au soir avant rendre

graces à Dieu, il resignoit le collier de l'Ordre avec un verre de vin à

son successeur en la charge, & buvoient l'un à l'autre. J'ay dit

ci-devant que nous avions du gibier abondamment, Canars, Outardes, Oyes

grises & blanches, perdris, alouettes, & autres oiseaux: Plus des chairs

d'Ellans, de Caribous, de Castors, de Loutres, d'Ours, de Lapins, de

Chats-Sauvages, ou Leopars, de _Nibachés_, & autres telles que les

Sauvages prenoient, dont nous faisions chose qui valoit bien ce qui est

en la rotisserie de la rue aux Ours: & plus encor: car entre toutes les

viandes il n'y a rien de si tendre que la chair d'Ellan (dont nous

faisions aussi de bonne patisserie) ni de si delicieux que la queue du

Castor. Mais nous avons eu quelquefois demie douzaine d'Eturgeons tout à

coup que les Sauvages nous ont apportez, déquels nous prenions une

partie en payant, & le reste on leur permettoit vendre publiquement &

troquer contre du pain, dont nôtre peuple abondoit, & quant à la viande

ordinaire portée de France cela étoit distribué egalement autant au plus

petit qu'au plus grand. Et ainsi étoit du vin, comme a été dit.

En telles actions nous avions toujours vint ou trente Sauvages, hommes,

femmes, filles, & enfans, qui nous regardoient officier. On leur

baillait du pain gratuitement comme on feroit à des pauvres. Mais quant

au _Sagamos Membertou_, & autres _Sagamos_ (quand il en arrivoit

quelqu'un) ils étoient à la table mangeans & buvans comme nous: & avions

plaisir de les voir, comme au contraire leur absence nos étoit triste:

ainsi qu'il arriva trois ou quatre fois que tous s'en allerent és

endroits où ilz sçavoient y avoir de la chasse, & emmenerent un des

nôtres lequel véquit quelques Six semaines comme eux sans sel, sans

pain, & sans vin, couché à terre sur des peaus, & en temps de neges. Au

surplus ils avoient soin de lui (comme d'autres qui sont souvent allés

avec eux plus que d'eux-mémes), disans que s'ils mouroient on leur

imposeroit qu'ilz les auroient tués: & par ce se conoit que nous

n'étions comme degradés en une ile ainsi que le sieur de Villegagnon au

Bresil. Car ce peuple aime les François, & en un besoin s'armeront tous

pour les soutenir.

Or, pour ne nous égarer, tels regimes dont nous avons parlé, nous

servoient de preservatifs contre la maladie du païs. Et toutefois il

nous en deceda quatre en Fevrier & Mars de ceux qui étoient ou chagrins,

ou paresseux: & me souvient de remarquer que tous ils avoient leurs

chambres du côté d'Oest, & regardant sur l'étendue du Port, qui est de

quatre lieuës préque en ovale. D'ailleurs ils étoient mal couchés, comme

tous. Car les maladies precedentes, & le depart du Sieur du Pont en la

façon que nous avons dit, avoient fait que l'on avoit jetté dehors les

matelats, & étoient pourris, & ceux qui s'en allerent avec ledit sieur

du Pont emporterent ce qui restoit de draps de licts disans qu'ils

étoient à eus. De maniere que quelques uns des nôtres eurent le mal de

bouche, & l'enflure de jambes, à la façon des phthisiques: qui est la

maladie que Dieu envoya à son peuple au desert en punition de ce qu'ilz

s'étoient voulu engraisser de chair, ne se contentans de ce que le

desert leur fournissoit par la volonté divine.

Nous eumes beau temps préque tout l'hiver. Car les pluies, ni les

brumes, n'y sont si frequentes qu'ici, soit en lamer, soit en la terre:

& ce pour autant que les rayons du soleil en cette saison n'ont pas la

force d'élever les vapeurs d'ici bas, mémement en un païs tout forétier.

Mais en Eté cela se fait sur tous les deux, lors que leur force est

augmentée, 7 se resoudent ces vapeurs subitement ou tardivement selon

qu'on approche de la ligne æquinoctiale. Car nous voyons qu'entre les

deux tropiques les pluies sont abondantes en mer & en terre, &

specialement au Peru, & en Mexique plus qu'en l'Afrique, pource que le

soleil par un si long espace de mer ayant humé beaucoup d'humidités de

tout l'Ocean, il les resout en un moment par la grande force de sa

chaleur, là où vers la Terre-neuve ces vapeurs s'entretiennent long

temps en l'air devant que se condenser en pluie, ou étre dissipées: ce

qui est en Eté (comme nous avons dit) & non en hiver: & en la mer plus

qu'en la terre. Car en la terre les brouillas du matin servent de

rousée, & tombent sur les huit heures: & en la mer ilz durent deux,

trois, & huit jours, comme nous avons souvent experimenté.

Or puis que nous sommes sur l'hiver disons que les pluies en tel temps

étans rares par-dela aussi y fait-il beau soleil aprés que la nege est

tombée, laquelle nous avons eue sept ou huit fois, mais elle se fondoit

facilement és lieux découverts, & la plus constante a été en Février.

Quoy que ce soit, la nege moderée est fort utile aux fruits de la terre,

pour les conserver contre la gelée, & leur servir comme d'une robbe

fourrée. Ce que Dieu fait par une admirable providence, pour ne ruiner

les hommes, & comme dit le Psalmiste.

_Il donne la nege chenue_

_Comme laine à tas blanchissant,_

_Et comme la cendre menue_

_Repand les frimas brouissans._

Et comme le ciel n'est gueres souvent couvert de nuées vers la

Terre-neuve en temps d'hiver, aussi y a il des gelées matinales,

léquelles se renforcent sur la fin de Janvier, en Février, & au

commencement de Mars: car jusques audit temps de Janvier nous y avons

toujours été en pourpoint: & me souvient que le quatorziéme de ce mois

par un Dimanche aprés midi nous nous rejouissions chantans Musique sur

la riviere de l'Equille: & qu'en ce méme mois nous allames voir les blez

à deux lieuës de nôtre Fort, & dinames joyeusement au soleil. Je ne

voudroy toutefois dire que toutes les années fussent semblables à

celle-ci. Car comme cet hiver là fut semblablement doux pardeçà, le

dernier hiver de l'an mil six cens sept, le plus rigoureux qu'on vit

jamais, a aussi été de méme par-delà, en sorte que beaucoup de Sauvages

sont morts par la rigueur du temps ainsi qu'en France beaucoup de

pauvres, & de voyagers. Mais je diray que l'année de devant que nous

fussions en la Nouvelle-France, l'hiver n'avoit point eté rude, ainsi

que m'ont testifié ceux qui y avoient demeuré avant nous.

Voila ce qui regarde la saison de l'hiver. Mais je ne suis point encore

bien satisfait en la recherche de la cause pourquoy en méme parallele la

saison est par-dela plus tardive d'un mois qu'ici, & n'apparoissent les

fueilles aux arbres que sur le declin du mois de May: si ce n'est que

nous disions que l'epesseur des bois & grandeur des foréts empéche le

soleil d'échauffer la terre: item que le païs où nous étions est voisin

de la mer, & plus sujet au froid comme participant du Perou païs

semblablement froid à l'égard de l'Afrique; & d'ailleurs que cette terre

n'ayant jamais été cultivée, est plus condense, & ne peuvent les arbres

& plantes aisément tirer le suc de leur mere. En recompense dequoy aussi

l'hiver y est plus tardif, comme nous avons n'agueres dit.

Les froidures étans passées, sur la fin de Mars tous les volontaires

d'entre nous se mirent à l'envi l'un de l'autre à cultiver la terre, &

faire des jardins pour y semer, & en recueillir des fruits. Ce qui vint

bien à propos. Car nous fumes fort incommodez l'hiver faute d'herbes de

jardins. Quand chacun eut fait ses semailles, c'étoit un merveilleux

plaisir de les voir croitre & profiter chacun jour, & encore plus grand

contentement d'en user si abondamment que nous fimes: si bien que ce

commencement de bonne esperance nous faisoit préque oublier nôtre païs

originaire, & principalement quand le poisson commença à rechercher

l'eau douce & venir à foison dans noz ruisseaux, tant que nous n'en

sçavions que faire. Ce que quant je considere, je ne me sçaurois assés

étonner comme il est possible que ceux qui ont eté en la Floride ayent

souffert de si grandes famines, veu la temperature de l'air qui est

préque sans hiver, & que leur famine vint és mois d'Avril, May, Juin,

auquels ilz ne devoient manquer de poissons.

Tandis que les uns travailloient à la terre, le sieur de Poutrincourt

fit preparer quelques batimens pour loger ceux qu'il esperoit nous

devoir succeder. En considerant combien le moulin à bras apportoit de

travail, il fit faire un moulin à eau, qui fut fort admiré des Sauvages.

Aussi est-ce une invention qui n'est pas venue és esprits des hommes dés

les premiers siecles. Depuis cela nos ouvriers eurent beaucoup de repos:

car ilz ne faisoient préque rien pour la pluspart. Mais je puis dire que

ce moulin nous fournissoit de Harens trois fois plus qu'il ne nous en

eût fallu pour vivre, à la diligence de noz Meuniers: car la mer étant

haute venoit jusqu'au moulin, au moyen dequoy le haren allant s'égayer

par deux heures en l'eau douce, étoit pris de bonne guerre au retour. Le

sieur de Poutrincourt en fit saller deux bariques, & une barique de

Sardines pour en faire montre en France.

Parmi toutes ces choses ledit sieur de Poutrincourt ne laissoit de

penser au retour. Ce qui étoit un fait d'homme sage. Car il ne se faut

jamais tant fier aux promesses des hommes que l'on ne considere qu'il y

arrive bien souvent beaucoup de desastre en peu d'heure. Et partant dés

le mois d'Avril il fit accommoder deux barques, une grande, & une

petite, pour venir chercher les navires de France vers _Campseau_, ou la

Terre-neuve, cas avenant que n'eussions point de secours. Mais la

charpenterie faite, un seul mal nous pouvoit arréter, c'est que nous

n'avions point de bray pour calfester noz vaisseaux. Cela (qui étoit la

chose principale) avoit eté oublié au partir de la Rochelle. En ceste

necessité importante, ledit sieur de Poutrincourt s'avisa de recuillir

par les bois quantité de gommes de sapins. Ce qu'il fit avec beaucoup de

travail, y allant lui-méme avec un garson ou deux le plus souvent: si

bien qu'en fin il eut quelques cent litres. Or apres ces fatigues ce ne

fut encore tout. Car il falloit fondre & purifier cela, qui étoit un

point necessaire, & inconu à nôtre Maitre de marine, Champ-doré, & à ses

matelots, d'autant que le bray que nous avons vient de Norwege, Suede, &

Danzic. Neantmoins ledit sieur de Poutrincourt inventa le moyen de tirer

la quintessence de ces gommes & écorces de sapins: & fit faire quantité

de briques, déquelles il façonna un fourneau tout à jour, dans lequel il

mit une alembic fait de plusieurs chaudrons enchassez l'un dans l'autre,

lequel il emplissoit de ces gommes & écorces: puis étant bien couvert on

mettait le feu tout à l'entour, par la violence duquel fondoit la gomme

enclose dans ledit alembic, tomboit par embas dans un bassin. Mais il ne

falloit pas dormir à l'entour, d'autant que le feu prenant à la matiere

tout étoit perdu. Cela étoit admirable pour un personage qui n'en avoit

jamais veu faire: dont les Sauvages étonnés disoient en mots empruntez

des Basques _Endia chavé Normandia_, c'est à dire, que les Normans

sçavent beaucoup de choses. Or appellent-ils tous les François Normans

(exceptez les Basques) par ce que la pluspart des pécheurs qui vont aux

Morues sont de cette nation. Ce remede nous vint bien à point: car ceux

qui nous vindrent querir étoient tombez en méme faute que nous.

Or comme celui qui est en attente n'a point de bien ni de repos jusques

à ce qu'il tienne ce qu'il desire: Ainsi en cette saison noz gens

jettoient souvent l'oeil sur la grande étendue du Port Royal pour voir

s'ilz découvriroient point quelque vaisseau arriver. En quoy ils furent

plusieurs fois trompez, se figurans tantot avoir ouï un coup de canon,

tantot appercevoir les voiles d'un vaisseau: & prenans bien souvent les

chaloupes des Sauvages qui nous venoient voir pour les chaloupes

Françoises. Car alors grande quantité de Sauvages s'assemblerent au

passage dudit Port pour aller à la guerre contre les Armouchiquois,

comme nous dirons au livre suivant. En fin on cria tant Noé qu'il vint,

& eumes nouvelles de France le jour de l'Ascension avant midi.

[Illustration]

_Arrivée des François: Societé du sieur de Monts rompue, & pourquoy:

Avarice de ceux qui volent les morts: Feux de joye pour la naissance de

Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller à la guerre:

Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Trafic

sordide: Ville_ d'Ouigoudi: _Sauvages comme font de grands voyages:

Mauvaise intention d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-marins: Etat de

l'ile Sainte-Croix: Erreur de Champlein: Amour des Sauvages envers leurs

enfans: Retour au Port Royal._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 220 / 303 题