LA nuit commençant à plier bagage pour faire place à l'aurore on mit la
voile au vent, mais ce fut avec une navigation fort perilleuse. Car avec
ce petit vaisseau, qui n'étoit que de dix-huit tonneaux, il étoit force
de côtoyer la terre, où noz gens ne trouvoient point de fond: reculans à
la mer c'étoit encore pis: de maniere qu'ilz toucherent deux ou trois
fois, étans relevez seulement par les vagues; & sur le gouvernail rompu,
qui étoit chose effroyable. En cette extremité furent contraints de
mouiller l'ancre en mer à deux brasses d'eau & à trois lieuës loin de la
terre. Ce que fait, le sieur de Poutrincourt envoye Daniel Hay (homme
qui se plait de montrer sa vertu aux perils de la mer) vers la côte,
pour la reconoitre, & voir s'il y avoit point de port. Et comme il fut
prés de terre il vit un Sauvage qui dansoit chantant _yo, yo, yo_, le
fit approcher, & par signes lui demanda s'il y avoit point de lieu
propre à retirer navires, & où il y eût de l'eau douce. Le Sauvage ayant
fait signe qu'ouï, il le receut en sa chaloupe, & le mena à la barque,
dans laquelle étoit _Chkoudun_, Capitaine de la riviere _Oigoudi_,
autrement Saint Jean, lequel confronté à ce Sauvage, il ne l'entendoit
non plus que les nôtres. Vray est que par signes il comprenoit mieux
qu'eux ce qu'il vouloit dire. Ce Sauvage montra les endroits où il y
avoit des basses, & où il n'y en avoit point. Et fit si bien en
serpentant, toujours la sonde à la main qu'en fin on parvint au port
qu'il avoit dit, auquel y a peu de profond là où étant la barque
arrivée, on fit diligence de faire une forge pour la racoutrer avec son
gouvernail; & un four pour cuire du pain, parce que le biscuit étoit
failli.
Quinze jours se passerent à ceci, pendant léquels le sieur de
Poutrincourt selon la louable coutume des Chrétiens, fit charpenter &
planter une Croix sur un tertre, ainsi qu'avoit fait deux ans auparavant
le sieur de Monts à _Kinibeki_, & Malebarre. Or parmi ces laborieux
exercices on ne laissoit de faire bonne chere de ce que la mer & la
terre peut en cette part fournir. Car en ce port il y a quantité de
gibier, à la chasse duquel plusieurs de noz gens s'employoient:
principalement les Alouettes de mer y sont en si grandes troupes que
d'un coup d'arquebuze le sieur de Poutrincourt en tua vint-huit. Pour le
regard des poissons il y a des marsoins & souffleurs en telle abondance,
que la mer en semble toute couverte. Main on n'avoit les choses
necessaires à faire cette pécherie, ains on s'arrétoit seulement aux
coquillages, comme huitres, palourdes, ciguenaux, & autres dequoy il y
avoit moyen de se contenter. Les Sauvages d'autre par apportoient du
poisson & des raisins pleins des paniers de jonc, pour avoir en échange
quelque chose de noz denrées. Ledit sieur de Poutrincourt voyant là les
raisins beaux à merveilles avoit commandé à son homme de chambre de
serrer dans la barque un fais des vignes où ils avoient eté pris. Maitre
Loys Hebert nôtre Apoticaire desireux d'habiter ce païs-là, en avoit
arraché une bonne quantité, afin de les planter au Port-Royal, où il n'y
en a point, quoy que la terre y soit fort propre au vignoble. Ce qui
toutefois (par une stupide oubliance) ne fut fait, au grand déplaisir
dudit sieur & de nous tous.
Aprés quelques jours, voyant la grande assemblée de Sauvages, en nombre
de cinq à six cens, icelui sieur descendit à terre, & pour leur donner
quelque terreur, fit marcher devant lui un de ses gens jouant de deux
épées, & faisant avec icelles maints moulinets. Dequoy ils étoient
étonnez. Mais bien encore plus quand ilz virent que noz mousquets
perçoient des pieces de bois épesses, où leurs fleches n'eussent sçeu
tant seulement mordre. Et pour ce ne s'attaquerent-ilz jamais à noz gens
tant qu'ilz se tindrent en garde. Et eût eté bon de faire sonner la
trompette au bout de chacune heure, comme faisoit le Capitaine Jacques
Quartier. Car comme dit bien souvent ledit sieur de Poutrincourt: _Il ne
faut jamais tendre aux larrons_, c'est qu'il ne faut donner sujet à un
ennemi de penser qu'il puisse avoir prise sur vous: ains toujours
montrer qu'on se deffie de lui, & qu'on ne dort point: & principalement
quand on a affaire à des Sauvages, léquels n'attaqueront jamais celui
qui les attendra de pié ferme. Ce qui ne fut fait en ce lieu par ceux
qui porterent la folle enchere de leur negligence, comme nous allons
dire.
Au bout de quinze jours ledit sieur de Poutrincourt voyant sa barque
racoutrée, & ne rester plus qu'une fournée de pain à achever, il s'en
alla environ trois lieuës dans les terres pour voir s'il découvriroit
quelque singularité. Mais au retour lui & ses gens apperceurent les
Sauvages fuyans par les bois en diverses troupes de vint, trente, &
plus, les uns se baissans comme gens qui ne veulent étre veuz: d'autres
bloutissans dans les herbes pour n'étre aperceuz: d'autres transportans
leurs bagages, & canots pleins de blé, comme pour deguerpir: Les femmes
d'ailleurs transportans leurs enfans, & ce qu'elles pouvoient de bagage
avec elles. Ces façons de faire donnerent opinion au sieur de
Poutrincourt que ses gens ici machinoient quelque chose de mauvais:
Partant quand il fut arrivé il commanda à ses gens qui faisoient le pain
de se retirer en la barque. Mais comme jeunes gens sont bien souvent
oublieux de leur devoir, ceux-ci ayans quelque gateau ou tarte à faire
aimerent mieux suivre leur appetit que ce qui leur étoit commandé, &
laisserent venir la nuit sans se retirer. Sur la minuit le sieur de
Poutrincourt ruminant sur ce qui s'étoit passé la journée precedente,
demanda s'ils étoient dedans la barque. Et ayant entendu que non, il
leur envoya la chaloupe pour les prendre & amener à bord à quoy ils ne
voulurent entendre, fors son homme de chambre, qui craignoit d'étre
battu, ils étoient cinq armez de mousquets & épées léquels on avoit
averty d'étre toujours sur leurs gardes, & neantmoins ne faisoient aucun
guet; tant ils étoient amateurs de leurs volontés. Il étoit bruit
qu'auparavant ils avoient tiré deus coups de mousquets sur les Sauvages
pource que quelqu'un d'eux avoit derobé une hache. Somme iceux Sauvages
ou indignés de cela, ou par un mauvais naturel; sur le point du jour
vindrent sans bruit (ce qui leur est aisé à faire, n'ayans ni chevaux,
ni charettes, ni sabots) jusques sur le lieu où ilz dormoient: & voyans
l'occasion belle à faire un mauvais coup, ilz donnent dessus à traits de
fléches & coups de masses, & en tuent deux, le reste demeurant blessé
commencerent à crier fuians vers la rive de la mer. Lors celui qui
faisoit la sentinelle dans la barque, s'écrie tout effrayé, Aux armes,
on tue noz gens, on tue noz gens. A cette voix chacun se leve, &
hativement sans prendre le loisir de s'habiller, ni d'allumer sa méche,
se mirent dix dans la chaloupe, des noms déquels je ne me souvient,
sinon de Champlein, Robert Gravé fils du sieur du Pont, Daniel Hay, les
Chirurgien & Apothicaires, & le Trompette tous léquels suivans ledit
sieur de Poutrincourt, qui avoit son fils avec lui descendirent à terre
en pur corps.
Mais les Sauvages s'enfuirent belle erre, encores qu'ils fussent plus de
trois cens, sans ceux qui pouvoient étre tapis dans des herbes (selon
leur coutume) qui ne se montroient point. En quoy se reconoit comme Dieu
imprime je ne sçay quelle terreur en la face des fideles à l'encontre
des mécreans, suivant la parole, quand il dit à son peuple eleu: _Nul ne
pour substituer devant vous, Le Seigneur vôtre Dieu mettra une frayeur &
terreur de vous sur toute la terre sur lesquelles vous marcherés_. Ainsi
nous voyons que cent trente-cinq milles combatans Madianites s'enfuirent
& s'entretuerent eux-mémes au-devant de Gedeon qui n'avoit que trois
cens hommes. Or de penser poursuivre ceux-ci c'eût peine perdue, car ils
sont trop legers à la couse: Mais qui auroit des chevaux il les gateroit
bien: car ils ont force petits sentiers pour aller d'un lieu à autre (ce
qui n'est au Port Royal) & ne sont leurs bois épais, & outre ce encor on
force terre découverte, où sont leurs maisons, ou cabannes au milieu de
leur labourage.
Pendant que le sieur de Poutrincourt venoit à terre, on tira la barque
quelques coups de petites pieces de fonte sur certains Sauvages qui
étoient sur un tertre, & en vit-on quelques-uns tomber, mais ilz sont si
habiles à sauver leurs morts qu'on ne sait qu'en penser. Ledit sieur
voyant qu'il ne profiteroit rien de les poursuivre, fit faire des fosses
pour enterrer ceux qui étoient decedez, léquels j'ay dit étre deux, mais
il y en eut un qui mourut sur le bord de l'eau pensant se sauver, & un
quatriéme qui fut si fort navré de fleches qu'il mourut étant rendu au
Port Royal. Le cinquiéme avoit une fleche dans la poitrine, mais il
échappa pour cette fois là: & vaudroit mieux qu'il y fût mort: car on
nous a frechement rapporté qu'il s'est fait pendre en l'habitation que
le sieur de Monts entretient à _Kebec_ sur la grande riviere de
_Canada_, ayant été autheur d'une conspiration faite contre Champlein.
Et quant à ce desastre il a été causé par la folie & desobeissance d'un
que je ne veux nommer, puis qu'il est mort, lequel faisoit le coq entre
des jeunes gens à lui trop credules, qui autrement étoient d'assez bonne
nature; & pource qu'on ne le vouloit enivrer, avoit juré (selon sa
coutume) qu'il ne retourneroit point dans la barque, ce qui avint aussi.
Car il fut trouvé mort la face en terre ayant un petit chien sur son
doz, tous-deux cousus ensemble & transpercez d'une méme fleche.
Sur l'occurence de cette prophetie il me plait d'en rapporter deux de
méme étoffe & tres-veritables avenues à la conservation de la France, la
veille Saint-Marc en cette année mille six cens dix-sept, léquelles
n'ont point eté remarquées par tous ceux qui ont fait des libelles sur
la mort du Marquis d'Ancre. La premiere est de Barbin, qui fut fait
Conterolleur general des finances en la place de Monsieur le President
Jeannin, lequel n'étoit aggreable, par-ce qu'il étoit trop bon François.
Cet homme voyant trois ou quatre Princes & quelques Seigneurs seuls &
foibles, s'opposer à la tyrannie que ledit Marquis avoit occupée souz le
nom du Roy, disoit ordinairement que ces affaires ne dureroient point
jusques à la fin de May, & que dans ce temps ces Princes & Seigneurs
(qui se sacrifioient pour leur patrie) seroient réduits à la necessité
de se rendre. Ce qui en apparence étoit veritable. Mais Dieu juste juge
y pourveut, ayant contre l'esperance commune fortifié l'esprit & le
courage de ce jeune Prince Roy, en sorte qu'en moins d'un tourbillon
cette haute puissance qui vouloit éprouver jusques où à quel point &
degré la Fortune pouvoit elever un homme, fut tout à plat abbattue, &
entierement ruinée par la mort de cet ambitieux trop enivré des faveurs
qu'il ne méritoit point.
L'autre Prophete que je eux dire a eté cetui-ci méme, lequel en son
dernier voyage fait à Paris, passant par Ecouï à sept lieuës de Roüen
eut plainte d'une servante de l'epée Royale, où il étoit logé, que la
guerre leur coutoit beaucoup, & ne leur venoit plus d'hostes: Surquoy il
repartit, disant: Ma fille je m'en vay à Paris; Si je retourne nous
aurons la guerre; Sinon, nous aurons la paix. Ce qui est arrivé, mais en
un autre sens qu'il ne l'entendoit. Car certes il s'attendoit pas de
mourir si tôt; & sa mort tant desirée & necessaire nous a en un moment
ramené la paix, a garenti ces bons & genereux Princes d'une entiere
ruine, & a sauvé le Roy & la maison Royale, de qui l'Etat & la vie ne
pendoit qu'à un filet que pretendoit bien-tôt couper ce mal-heureux
Pisandre.
Ainsi plusieurs prophetizent quelquefois contre leur sens & entente,
dont l'exemple nous est assez notoire en l'histoire sainte par la
prophetie de Balaam. Main revenons à nos Armouchiquois.
En cette mauvaise occurence le fils du sieur du Pont susnommé eut trois
doits de la main emportez de l'éclat d'un mousquets qui se creva pour
étre trop chargé. Ce qui trouble fort la compagnie laquelle étoit assez
affligée d'ailleurs. Neantmoins on ne laissa de rendre le dernier devoir
aux morts, léquels on enterra au pié de la Croix qu'on avoit là plantée,
comme a été dit. Mais l'insolence de ce peuple barbare fut grande aprés
les meurtres par eux commis, en ce que comme noz gens chantoient sur nos
morts les oraisons & prieres funebres accoutumées en l'Eglise, ces
maraux; id-je, dansoyent & hurloyent loin de là se rejouissans de leur
trahison: & pourtant, quoy qu'ilz fussent grand nombre, ne se
hazardoyent pas de venir attaquer les nôtres, léquels ayans à leur
loisir fait ce que dessus, pource que la mer baissait fore, se
retirerent en la barque, dans laquelle étoit demeuré Champ-doré pour la
garde d'icelle. Mais comme la mer fut basse, & n'y avoit moyen de venir
à terre, cette méchante gent vint derechef au lieu où ils avoient fait
le meurtre; arracherent la Croix, deterrerent l'un des morts, prindrent
sa chemise, & la vétirent, montrans leurs depouilles qu'ils avoient
emportées: & parmi ceci encore tournans le dos à la barque jettoient du
sable à deux mains par entre les fesses en derision, hurlans comme des
loups: ce qui facha merveilleusement les nôtres, léquels ne manquoient
de tirer sur eux leurs pieces de fonte, mais la distance étoit fort
grande, & avoient des-ja cette ruse de se jetter par terre quand ils
voyoient mettre le feu, de sorte qu'on ne sçavoit s'ils avoient été
blessés ou autrement: & fallut par necessité boire ce calice, attendant
la marée, laquelle venue & suffisante pour porter à terre, comme ilz
virent nos gens s'embarquer en la chaloupe, ilz s'enfuirent comme
levriers, se fians en leur agilité. Il y avoit avec les nôtres un
Sagamos nommé _Chkoudun_, duquel nous avons parlé ci devant, lequel
avoit grand déplaisir de tout ceci: & vouloit seul aller combattre cette
multitude, mais on ne le voulut permettre. Et à tant on releva la Croix
avec reverence, & enterra-on de rechef le corps qu'ils avoient déterrés.
Et fut ce port appellé le _Port Fortuné_.
Le lendemain on mit la voile au vent pour passer outre & découvrir
nouvelles terres: mais on fut contraint par le vent contraire de
relacher & r'entrer dans ledit Port. L'autre lendemain on tenta derechef
d'aller plus loin, mais ce fut en vain, & fallut encores relacher
jusques à ce que le vent fût propre. Durant cette attente les Sauvages
(pensans, je croy que ce ne fût que jeu ce qui s'étoit passé) voulurent
se r'apprivoiser, & demanderent à troquer, faisant semblant que ce
n'étoient pas eux qui avoient fait le mal mais d'autres, qu'ilz
montroient s'en étre allez. Mais ilz n'avoient pas l'avisement de ce qui
est en une fable, que la Cigogne ayant été prise parmi les Grues qui
furent trouvées en dommage, fut punie comme les autres, nonobstant
qu'elle dist que tant s'en fallût qu'elle fit mal qu'elle purgeoit la
terre des serpens qu'elle mangeoit. Le sieur de Poutrincourt donc les
laissa approcher, & fit semblant de vouloir prendre leurs denrées, qui
étoient du petun, quelques chaines, colliers, & brasselets faits de
coquilles de Vignaux (appelés _Esurgni_, au discours du second voyage de
Jacques Quartier) fort estimés entre eux: item de leurs blé, féves,
arcs, fleches, carquois, & autres menues bagatelles. Et comme la societé
fut renouée, ledit sieur commanda à neuf ou dix qu'il avoit avec lui de
mettre les meches de leurs mousquets en façon de laqs, & qu'au signal
qu'il feroit chacun jettât son cordeau sur la téte de celui des Sauvages
qu'ils auroient accosté, & s'en saisist, comme le maitre des hautes
oeuvres fait de sa proye: & pour l'effect de ce, que la moitié s'en
allassent à terre, tandis qu'on les amuserait à troquer dans la
chaloupe. Ce qui fut fait: mais l'execution ne fut pas du tout selon son
desir. Car il pretendoit se servir de ceux que l'on prendroit comme de
forçats au moulin à bras & à couper dus bois. A quoy par trop grande
precipitation on manqua. Neantmoins il y en eut six ou sept charpentés &
taillés en pieces léquels ne peurent point si bien courir dans l'eau
comme en la campagne, & furent attendus au passage par ceux des nôtres
qui étoient demeurés à terre. Le Sauvage _Chkoudun_ mentionné ci-devant,
rapportoit une des tétes de ceux-là, mais par fortune elle tomba dans la
mer, dont il eut tant de regret, qu'il en pleuroit à chaudes larmes.
Cela fait, le lendemain on s'efforça d'aller plus avant, nonobstant que
le vent ne fût à propos, mais on avança peu, & vit-on tant seulement une
ile à six ou sept lieuës loing, à laquelle il n'y eut moyen de parvenir,
& fut appellée _l'ile Douteuse_. Ce que consideré, & que d'une part on
craignoit manquer de vivres, & d'autres que l'hiver n'empechât la
course; & d'ailleurs encores, qu'il y avoit deux malades, auquels on
n'esperoit point de salut: Conseil pris, fut resolu de retourner au
Port-Royal, étant, outre ce que dessus, encore le sieur de Poutrincourt
en souci pour ceux qu'il avoit laissé. Ainsi on vint pour la troisiéme
fois au Port Fortuné, là où ne fut veu aucun Sauvage.
Au premier vent propre ledit sieur fit lever l'ancre pour le retour, &
memoratif des dangers passez, fit cingler en pleine mer: ce qui abbregea
sa route. Mais non sans un grand desastre du gouvernail qui fut derechef
rompu de maniere qu'étant à l'abandon des vagues, ils arriverent en fin
au mieux qu'ilz peurent aux iles de _Norembega_, où ilz la racoutrerent.
Et au sortir d'icelles vindrent à _Menane_ ile d'environ six lieuës de
long entre Sainte-Croix, & le Port-Royal, où ils attendirent le vent,
lequel étant venu aucunement à souhait, au partir de là nouveaux
desastres. Car la chaloupe qui étoit attachée à la barque fut poussée
d'un coup de mer rudement, rudement, que de sa pointe elle rompit tout
le derriere d'icelle, où étoit ledit sieur de Poutrincourt, & autres. Et
d'ailleurs n'ayans peu gaigner le passage dudit Port-Royal, la marée
(qui vole en cet endroit) les porta vers le fond de la Baye Françoise,
d'où ilz ne sortirent point à leur aise, & se trouverent en aussi grand
danger qu'ils eussent été oncques auparavant: d'autant que voulans
retourner d'où ils étoient venus ilz se virent portez de la marée & du
vent vers la côte, qui est de hauts rochers & precipices: là où s'ilz
n'eussent doublé une pointe qui les menaçoit de ruine, c'eût été fait
d'eux. Mais en des hautes entreprises Dieu veut éprouver la confiance de
ceus qui combattent pour son nom, & de voir s'ilz ne branleront point:
il les meine jusques à la porte de l'enfer, c'est à dire du sepulchre, &
neantmoins les tient par la main, afin qu'ilz ne tombent dans la fosse,
ainsi qu'il est écrit: _Ce suis-je, ce suis-je moy, & n'y a point de
Dieu avec moy. Je fay mourir, & fay vivre: je navre, & je gueri: & n'y a
personne qui puisse delivrer aucun de ma main._ Ainsi avons-nous dit
quelquefois ci-devant, & veu par effet, que combien qu'en ces
navigations se soient presentez mille dangers, toutefois il ne s'est
jamais perdu un seul homme par mer, jaçoit que de ceux qui vont tant
seulement Pour les Morues, & le traffic des pelleteries, il y en demeure
assez souvent: témoins quatre pécheurs Maloins qui furent engloutis des
eaux étans allés à la pécherie; lors que nous étions sur le retour en
France: Dieu voulant que nous reconoissions tenir ce benefice de lui, &
manifester sa gloire de cette façon, afin que sensiblement on voye que
c'est lui qui est autheur de ces saintes entreprises, léquelles ne se
font par avarice, ni par l'injuste effusion du sang, mais par un zele
d'établir son nom, & sa grandeur parmi les peuples qui ne le conoissent
point. Or aprés tant de faveurs du ciel, c'est à faire à ceux qui les
ont receues à dire comme le Psalmiste-Roy bien aimé de Dieu:
_Tu m'as tenu la dextre, & ton sage vouloir_
_M'a seurement guidé, jusqu'à me faire voir_
_Mainte honorable grace_
_En cette terre basse._
Aprés beaucoup de perils (que je ne veux comparer à ceux d'Ulisse, ni
d'Ænée, pour ne souiller noz voyages saints parmi l'impureté) le sieur
de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorziéme de Novembre, où nous
le receumes joyeusement & avec une solennité toute nouvelle pardela. Car
sur le point que nous attendions son retour avec grand desir, (& ce
d'autant plus, que si mal lui fût arrivé nous eussions été en danger
d'avoir de la confusion) je m'avisay de representer quelque gaillardise
en allant au-devant de lui, comme nous fimes. Et d'autant que cela fut
en rhimes Françoises faites à la hâte, je l'ay mis avec _Les Muses de la
Nouvelle-France_ souz le tiltre de THEATRE DE NEPTUNE, où je renvoye mon
Lecteur. Au surplus pour honorer davantage le retour de nôtre action,
nous avions mis au dessus de la porte de nôtre Fort les armes de France,
environnées de couronnes de lauriers (dont il y a là grande quantité au
long des rives des bois) avec la devise du Roy, DVO PROTEGIT VNVS. Et au
dessous celles du sieur de Monts avec cette inscription, DABIT DEVS HIS
QVOQVE FINEM: et celle du sieur de Poutrincourt avec cette autre
inscription, INVIA VIRTVTI NVLLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes de
chapeaux de lauriers.
_Etat de semailles: Institution de l'ordre de Bon-temps: Comportement
des Sauvages parmi les François: Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps
pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les tropiques:
Neges utiles la terre: Etat de Janvier: Conformité de temps en l'antique
& Nouvelle-France: Pourquoy Printemps tardif: Culture de jardins:
Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le
retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des Sauvages:
Nouvelles de France._