CHAP. XV

LA nuit commençant à plier bagage pour faire place à l'aurore on mit la

voile au vent, mais ce fut avec une navigation fort perilleuse. Car avec

ce petit vaisseau, qui n'étoit que de dix-huit tonneaux, il étoit force

de côtoyer la terre, où noz gens ne trouvoient point de fond: reculans à

la mer c'étoit encore pis: de maniere qu'ilz toucherent deux ou trois

fois, étans relevez seulement par les vagues; & sur le gouvernail rompu,

qui étoit chose effroyable. En cette extremité furent contraints de

mouiller l'ancre en mer à deux brasses d'eau & à trois lieuës loin de la

terre. Ce que fait, le sieur de Poutrincourt envoye Daniel Hay (homme

qui se plait de montrer sa vertu aux perils de la mer) vers la côte,

pour la reconoitre, & voir s'il y avoit point de port. Et comme il fut

prés de terre il vit un Sauvage qui dansoit chantant _yo, yo, yo_, le

fit approcher, & par signes lui demanda s'il y avoit point de lieu

propre à retirer navires, & où il y eût de l'eau douce. Le Sauvage ayant

fait signe qu'ouï, il le receut en sa chaloupe, & le mena à la barque,

dans laquelle étoit _Chkoudun_, Capitaine de la riviere _Oigoudi_,

autrement Saint Jean, lequel confronté à ce Sauvage, il ne l'entendoit

non plus que les nôtres. Vray est que par signes il comprenoit mieux

qu'eux ce qu'il vouloit dire. Ce Sauvage montra les endroits où il y

avoit des basses, & où il n'y en avoit point. Et fit si bien en

serpentant, toujours la sonde à la main qu'en fin on parvint au port

qu'il avoit dit, auquel y a peu de profond là où étant la barque

arrivée, on fit diligence de faire une forge pour la racoutrer avec son

gouvernail; & un four pour cuire du pain, parce que le biscuit étoit

failli.

Quinze jours se passerent à ceci, pendant léquels le sieur de

Poutrincourt selon la louable coutume des Chrétiens, fit charpenter &

planter une Croix sur un tertre, ainsi qu'avoit fait deux ans auparavant

le sieur de Monts à _Kinibeki_, & Malebarre. Or parmi ces laborieux

exercices on ne laissoit de faire bonne chere de ce que la mer & la

terre peut en cette part fournir. Car en ce port il y a quantité de

gibier, à la chasse duquel plusieurs de noz gens s'employoient:

principalement les Alouettes de mer y sont en si grandes troupes que

d'un coup d'arquebuze le sieur de Poutrincourt en tua vint-huit. Pour le

regard des poissons il y a des marsoins & souffleurs en telle abondance,

que la mer en semble toute couverte. Main on n'avoit les choses

necessaires à faire cette pécherie, ains on s'arrétoit seulement aux

coquillages, comme huitres, palourdes, ciguenaux, & autres dequoy il y

avoit moyen de se contenter. Les Sauvages d'autre par apportoient du

poisson & des raisins pleins des paniers de jonc, pour avoir en échange

quelque chose de noz denrées. Ledit sieur de Poutrincourt voyant là les

raisins beaux à merveilles avoit commandé à son homme de chambre de

serrer dans la barque un fais des vignes où ils avoient eté pris. Maitre

Loys Hebert nôtre Apoticaire desireux d'habiter ce païs-là, en avoit

arraché une bonne quantité, afin de les planter au Port-Royal, où il n'y

en a point, quoy que la terre y soit fort propre au vignoble. Ce qui

toutefois (par une stupide oubliance) ne fut fait, au grand déplaisir

dudit sieur & de nous tous.

Aprés quelques jours, voyant la grande assemblée de Sauvages, en nombre

de cinq à six cens, icelui sieur descendit à terre, & pour leur donner

quelque terreur, fit marcher devant lui un de ses gens jouant de deux

épées, & faisant avec icelles maints moulinets. Dequoy ils étoient

étonnez. Mais bien encore plus quand ilz virent que noz mousquets

perçoient des pieces de bois épesses, où leurs fleches n'eussent sçeu

tant seulement mordre. Et pour ce ne s'attaquerent-ilz jamais à noz gens

tant qu'ilz se tindrent en garde. Et eût eté bon de faire sonner la

trompette au bout de chacune heure, comme faisoit le Capitaine Jacques

Quartier. Car comme dit bien souvent ledit sieur de Poutrincourt: _Il ne

faut jamais tendre aux larrons_, c'est qu'il ne faut donner sujet à un

ennemi de penser qu'il puisse avoir prise sur vous: ains toujours

montrer qu'on se deffie de lui, & qu'on ne dort point: & principalement

quand on a affaire à des Sauvages, léquels n'attaqueront jamais celui

qui les attendra de pié ferme. Ce qui ne fut fait en ce lieu par ceux

qui porterent la folle enchere de leur negligence, comme nous allons

dire.

Au bout de quinze jours ledit sieur de Poutrincourt voyant sa barque

racoutrée, & ne rester plus qu'une fournée de pain à achever, il s'en

alla environ trois lieuës dans les terres pour voir s'il découvriroit

quelque singularité. Mais au retour lui & ses gens apperceurent les

Sauvages fuyans par les bois en diverses troupes de vint, trente, &

plus, les uns se baissans comme gens qui ne veulent étre veuz: d'autres

bloutissans dans les herbes pour n'étre aperceuz: d'autres transportans

leurs bagages, & canots pleins de blé, comme pour deguerpir: Les femmes

d'ailleurs transportans leurs enfans, & ce qu'elles pouvoient de bagage

avec elles. Ces façons de faire donnerent opinion au sieur de

Poutrincourt que ses gens ici machinoient quelque chose de mauvais:

Partant quand il fut arrivé il commanda à ses gens qui faisoient le pain

de se retirer en la barque. Mais comme jeunes gens sont bien souvent

oublieux de leur devoir, ceux-ci ayans quelque gateau ou tarte à faire

aimerent mieux suivre leur appetit que ce qui leur étoit commandé, &

laisserent venir la nuit sans se retirer. Sur la minuit le sieur de

Poutrincourt ruminant sur ce qui s'étoit passé la journée precedente,

demanda s'ils étoient dedans la barque. Et ayant entendu que non, il

leur envoya la chaloupe pour les prendre & amener à bord à quoy ils ne

voulurent entendre, fors son homme de chambre, qui craignoit d'étre

battu, ils étoient cinq armez de mousquets & épées léquels on avoit

averty d'étre toujours sur leurs gardes, & neantmoins ne faisoient aucun

guet; tant ils étoient amateurs de leurs volontés. Il étoit bruit

qu'auparavant ils avoient tiré deus coups de mousquets sur les Sauvages

pource que quelqu'un d'eux avoit derobé une hache. Somme iceux Sauvages

ou indignés de cela, ou par un mauvais naturel; sur le point du jour

vindrent sans bruit (ce qui leur est aisé à faire, n'ayans ni chevaux,

ni charettes, ni sabots) jusques sur le lieu où ilz dormoient: & voyans

l'occasion belle à faire un mauvais coup, ilz donnent dessus à traits de

fléches & coups de masses, & en tuent deux, le reste demeurant blessé

commencerent à crier fuians vers la rive de la mer. Lors celui qui

faisoit la sentinelle dans la barque, s'écrie tout effrayé, Aux armes,

on tue noz gens, on tue noz gens. A cette voix chacun se leve, &

hativement sans prendre le loisir de s'habiller, ni d'allumer sa méche,

se mirent dix dans la chaloupe, des noms déquels je ne me souvient,

sinon de Champlein, Robert Gravé fils du sieur du Pont, Daniel Hay, les

Chirurgien & Apothicaires, & le Trompette tous léquels suivans ledit

sieur de Poutrincourt, qui avoit son fils avec lui descendirent à terre

en pur corps.

Mais les Sauvages s'enfuirent belle erre, encores qu'ils fussent plus de

trois cens, sans ceux qui pouvoient étre tapis dans des herbes (selon

leur coutume) qui ne se montroient point. En quoy se reconoit comme Dieu

imprime je ne sçay quelle terreur en la face des fideles à l'encontre

des mécreans, suivant la parole, quand il dit à son peuple eleu: _Nul ne

pour substituer devant vous, Le Seigneur vôtre Dieu mettra une frayeur &

terreur de vous sur toute la terre sur lesquelles vous marcherés_. Ainsi

nous voyons que cent trente-cinq milles combatans Madianites s'enfuirent

& s'entretuerent eux-mémes au-devant de Gedeon qui n'avoit que trois

cens hommes. Or de penser poursuivre ceux-ci c'eût peine perdue, car ils

sont trop legers à la couse: Mais qui auroit des chevaux il les gateroit

bien: car ils ont force petits sentiers pour aller d'un lieu à autre (ce

qui n'est au Port Royal) & ne sont leurs bois épais, & outre ce encor on

force terre découverte, où sont leurs maisons, ou cabannes au milieu de

leur labourage.

Pendant que le sieur de Poutrincourt venoit à terre, on tira la barque

quelques coups de petites pieces de fonte sur certains Sauvages qui

étoient sur un tertre, & en vit-on quelques-uns tomber, mais ilz sont si

habiles à sauver leurs morts qu'on ne sait qu'en penser. Ledit sieur

voyant qu'il ne profiteroit rien de les poursuivre, fit faire des fosses

pour enterrer ceux qui étoient decedez, léquels j'ay dit étre deux, mais

il y en eut un qui mourut sur le bord de l'eau pensant se sauver, & un

quatriéme qui fut si fort navré de fleches qu'il mourut étant rendu au

Port Royal. Le cinquiéme avoit une fleche dans la poitrine, mais il

échappa pour cette fois là: & vaudroit mieux qu'il y fût mort: car on

nous a frechement rapporté qu'il s'est fait pendre en l'habitation que

le sieur de Monts entretient à _Kebec_ sur la grande riviere de

_Canada_, ayant été autheur d'une conspiration faite contre Champlein.

Et quant à ce desastre il a été causé par la folie & desobeissance d'un

que je ne veux nommer, puis qu'il est mort, lequel faisoit le coq entre

des jeunes gens à lui trop credules, qui autrement étoient d'assez bonne

nature; & pource qu'on ne le vouloit enivrer, avoit juré (selon sa

coutume) qu'il ne retourneroit point dans la barque, ce qui avint aussi.

Car il fut trouvé mort la face en terre ayant un petit chien sur son

doz, tous-deux cousus ensemble & transpercez d'une méme fleche.

Sur l'occurence de cette prophetie il me plait d'en rapporter deux de

méme étoffe & tres-veritables avenues à la conservation de la France, la

veille Saint-Marc en cette année mille six cens dix-sept, léquelles

n'ont point eté remarquées par tous ceux qui ont fait des libelles sur

la mort du Marquis d'Ancre. La premiere est de Barbin, qui fut fait

Conterolleur general des finances en la place de Monsieur le President

Jeannin, lequel n'étoit aggreable, par-ce qu'il étoit trop bon François.

Cet homme voyant trois ou quatre Princes & quelques Seigneurs seuls &

foibles, s'opposer à la tyrannie que ledit Marquis avoit occupée souz le

nom du Roy, disoit ordinairement que ces affaires ne dureroient point

jusques à la fin de May, & que dans ce temps ces Princes & Seigneurs

(qui se sacrifioient pour leur patrie) seroient réduits à la necessité

de se rendre. Ce qui en apparence étoit veritable. Mais Dieu juste juge

y pourveut, ayant contre l'esperance commune fortifié l'esprit & le

courage de ce jeune Prince Roy, en sorte qu'en moins d'un tourbillon

cette haute puissance qui vouloit éprouver jusques où à quel point &

degré la Fortune pouvoit elever un homme, fut tout à plat abbattue, &

entierement ruinée par la mort de cet ambitieux trop enivré des faveurs

qu'il ne méritoit point.

L'autre Prophete que je eux dire a eté cetui-ci méme, lequel en son

dernier voyage fait à Paris, passant par Ecouï à sept lieuës de Roüen

eut plainte d'une servante de l'epée Royale, où il étoit logé, que la

guerre leur coutoit beaucoup, & ne leur venoit plus d'hostes: Surquoy il

repartit, disant: Ma fille je m'en vay à Paris; Si je retourne nous

aurons la guerre; Sinon, nous aurons la paix. Ce qui est arrivé, mais en

un autre sens qu'il ne l'entendoit. Car certes il s'attendoit pas de

mourir si tôt; & sa mort tant desirée & necessaire nous a en un moment

ramené la paix, a garenti ces bons & genereux Princes d'une entiere

ruine, & a sauvé le Roy & la maison Royale, de qui l'Etat & la vie ne

pendoit qu'à un filet que pretendoit bien-tôt couper ce mal-heureux

Pisandre.

Ainsi plusieurs prophetizent quelquefois contre leur sens & entente,

dont l'exemple nous est assez notoire en l'histoire sainte par la

prophetie de Balaam. Main revenons à nos Armouchiquois.

En cette mauvaise occurence le fils du sieur du Pont susnommé eut trois

doits de la main emportez de l'éclat d'un mousquets qui se creva pour

étre trop chargé. Ce qui trouble fort la compagnie laquelle étoit assez

affligée d'ailleurs. Neantmoins on ne laissa de rendre le dernier devoir

aux morts, léquels on enterra au pié de la Croix qu'on avoit là plantée,

comme a été dit. Mais l'insolence de ce peuple barbare fut grande aprés

les meurtres par eux commis, en ce que comme noz gens chantoient sur nos

morts les oraisons & prieres funebres accoutumées en l'Eglise, ces

maraux; id-je, dansoyent & hurloyent loin de là se rejouissans de leur

trahison: & pourtant, quoy qu'ilz fussent grand nombre, ne se

hazardoyent pas de venir attaquer les nôtres, léquels ayans à leur

loisir fait ce que dessus, pource que la mer baissait fore, se

retirerent en la barque, dans laquelle étoit demeuré Champ-doré pour la

garde d'icelle. Mais comme la mer fut basse, & n'y avoit moyen de venir

à terre, cette méchante gent vint derechef au lieu où ils avoient fait

le meurtre; arracherent la Croix, deterrerent l'un des morts, prindrent

sa chemise, & la vétirent, montrans leurs depouilles qu'ils avoient

emportées: & parmi ceci encore tournans le dos à la barque jettoient du

sable à deux mains par entre les fesses en derision, hurlans comme des

loups: ce qui facha merveilleusement les nôtres, léquels ne manquoient

de tirer sur eux leurs pieces de fonte, mais la distance étoit fort

grande, & avoient des-ja cette ruse de se jetter par terre quand ils

voyoient mettre le feu, de sorte qu'on ne sçavoit s'ils avoient été

blessés ou autrement: & fallut par necessité boire ce calice, attendant

la marée, laquelle venue & suffisante pour porter à terre, comme ilz

virent nos gens s'embarquer en la chaloupe, ilz s'enfuirent comme

levriers, se fians en leur agilité. Il y avoit avec les nôtres un

Sagamos nommé _Chkoudun_, duquel nous avons parlé ci devant, lequel

avoit grand déplaisir de tout ceci: & vouloit seul aller combattre cette

multitude, mais on ne le voulut permettre. Et à tant on releva la Croix

avec reverence, & enterra-on de rechef le corps qu'ils avoient déterrés.

Et fut ce port appellé le _Port Fortuné_.

Le lendemain on mit la voile au vent pour passer outre & découvrir

nouvelles terres: mais on fut contraint par le vent contraire de

relacher & r'entrer dans ledit Port. L'autre lendemain on tenta derechef

d'aller plus loin, mais ce fut en vain, & fallut encores relacher

jusques à ce que le vent fût propre. Durant cette attente les Sauvages

(pensans, je croy que ce ne fût que jeu ce qui s'étoit passé) voulurent

se r'apprivoiser, & demanderent à troquer, faisant semblant que ce

n'étoient pas eux qui avoient fait le mal mais d'autres, qu'ilz

montroient s'en étre allez. Mais ilz n'avoient pas l'avisement de ce qui

est en une fable, que la Cigogne ayant été prise parmi les Grues qui

furent trouvées en dommage, fut punie comme les autres, nonobstant

qu'elle dist que tant s'en fallût qu'elle fit mal qu'elle purgeoit la

terre des serpens qu'elle mangeoit. Le sieur de Poutrincourt donc les

laissa approcher, & fit semblant de vouloir prendre leurs denrées, qui

étoient du petun, quelques chaines, colliers, & brasselets faits de

coquilles de Vignaux (appelés _Esurgni_, au discours du second voyage de

Jacques Quartier) fort estimés entre eux: item de leurs blé, féves,

arcs, fleches, carquois, & autres menues bagatelles. Et comme la societé

fut renouée, ledit sieur commanda à neuf ou dix qu'il avoit avec lui de

mettre les meches de leurs mousquets en façon de laqs, & qu'au signal

qu'il feroit chacun jettât son cordeau sur la téte de celui des Sauvages

qu'ils auroient accosté, & s'en saisist, comme le maitre des hautes

oeuvres fait de sa proye: & pour l'effect de ce, que la moitié s'en

allassent à terre, tandis qu'on les amuserait à troquer dans la

chaloupe. Ce qui fut fait: mais l'execution ne fut pas du tout selon son

desir. Car il pretendoit se servir de ceux que l'on prendroit comme de

forçats au moulin à bras & à couper dus bois. A quoy par trop grande

precipitation on manqua. Neantmoins il y en eut six ou sept charpentés &

taillés en pieces léquels ne peurent point si bien courir dans l'eau

comme en la campagne, & furent attendus au passage par ceux des nôtres

qui étoient demeurés à terre. Le Sauvage _Chkoudun_ mentionné ci-devant,

rapportoit une des tétes de ceux-là, mais par fortune elle tomba dans la

mer, dont il eut tant de regret, qu'il en pleuroit à chaudes larmes.

Cela fait, le lendemain on s'efforça d'aller plus avant, nonobstant que

le vent ne fût à propos, mais on avança peu, & vit-on tant seulement une

ile à six ou sept lieuës loing, à laquelle il n'y eut moyen de parvenir,

& fut appellée _l'ile Douteuse_. Ce que consideré, & que d'une part on

craignoit manquer de vivres, & d'autres que l'hiver n'empechât la

course; & d'ailleurs encores, qu'il y avoit deux malades, auquels on

n'esperoit point de salut: Conseil pris, fut resolu de retourner au

Port-Royal, étant, outre ce que dessus, encore le sieur de Poutrincourt

en souci pour ceux qu'il avoit laissé. Ainsi on vint pour la troisiéme

fois au Port Fortuné, là où ne fut veu aucun Sauvage.

Au premier vent propre ledit sieur fit lever l'ancre pour le retour, &

memoratif des dangers passez, fit cingler en pleine mer: ce qui abbregea

sa route. Mais non sans un grand desastre du gouvernail qui fut derechef

rompu de maniere qu'étant à l'abandon des vagues, ils arriverent en fin

au mieux qu'ilz peurent aux iles de _Norembega_, où ilz la racoutrerent.

Et au sortir d'icelles vindrent à _Menane_ ile d'environ six lieuës de

long entre Sainte-Croix, & le Port-Royal, où ils attendirent le vent,

lequel étant venu aucunement à souhait, au partir de là nouveaux

desastres. Car la chaloupe qui étoit attachée à la barque fut poussée

d'un coup de mer rudement, rudement, que de sa pointe elle rompit tout

le derriere d'icelle, où étoit ledit sieur de Poutrincourt, & autres. Et

d'ailleurs n'ayans peu gaigner le passage dudit Port-Royal, la marée

(qui vole en cet endroit) les porta vers le fond de la Baye Françoise,

d'où ilz ne sortirent point à leur aise, & se trouverent en aussi grand

danger qu'ils eussent été oncques auparavant: d'autant que voulans

retourner d'où ils étoient venus ilz se virent portez de la marée & du

vent vers la côte, qui est de hauts rochers & precipices: là où s'ilz

n'eussent doublé une pointe qui les menaçoit de ruine, c'eût été fait

d'eux. Mais en des hautes entreprises Dieu veut éprouver la confiance de

ceus qui combattent pour son nom, & de voir s'ilz ne branleront point:

il les meine jusques à la porte de l'enfer, c'est à dire du sepulchre, &

neantmoins les tient par la main, afin qu'ilz ne tombent dans la fosse,

ainsi qu'il est écrit: _Ce suis-je, ce suis-je moy, & n'y a point de

Dieu avec moy. Je fay mourir, & fay vivre: je navre, & je gueri: & n'y a

personne qui puisse delivrer aucun de ma main._ Ainsi avons-nous dit

quelquefois ci-devant, & veu par effet, que combien qu'en ces

navigations se soient presentez mille dangers, toutefois il ne s'est

jamais perdu un seul homme par mer, jaçoit que de ceux qui vont tant

seulement Pour les Morues, & le traffic des pelleteries, il y en demeure

assez souvent: témoins quatre pécheurs Maloins qui furent engloutis des

eaux étans allés à la pécherie; lors que nous étions sur le retour en

France: Dieu voulant que nous reconoissions tenir ce benefice de lui, &

manifester sa gloire de cette façon, afin que sensiblement on voye que

c'est lui qui est autheur de ces saintes entreprises, léquelles ne se

font par avarice, ni par l'injuste effusion du sang, mais par un zele

d'établir son nom, & sa grandeur parmi les peuples qui ne le conoissent

point. Or aprés tant de faveurs du ciel, c'est à faire à ceux qui les

ont receues à dire comme le Psalmiste-Roy bien aimé de Dieu:

_Tu m'as tenu la dextre, & ton sage vouloir_

_M'a seurement guidé, jusqu'à me faire voir_

_Mainte honorable grace_

_En cette terre basse._

Aprés beaucoup de perils (que je ne veux comparer à ceux d'Ulisse, ni

d'Ænée, pour ne souiller noz voyages saints parmi l'impureté) le sieur

de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorziéme de Novembre, où nous

le receumes joyeusement & avec une solennité toute nouvelle pardela. Car

sur le point que nous attendions son retour avec grand desir, (& ce

d'autant plus, que si mal lui fût arrivé nous eussions été en danger

d'avoir de la confusion) je m'avisay de representer quelque gaillardise

en allant au-devant de lui, comme nous fimes. Et d'autant que cela fut

en rhimes Françoises faites à la hâte, je l'ay mis avec _Les Muses de la

Nouvelle-France_ souz le tiltre de THEATRE DE NEPTUNE, où je renvoye mon

Lecteur. Au surplus pour honorer davantage le retour de nôtre action,

nous avions mis au dessus de la porte de nôtre Fort les armes de France,

environnées de couronnes de lauriers (dont il y a là grande quantité au

long des rives des bois) avec la devise du Roy, DVO PROTEGIT VNVS. Et au

dessous celles du sieur de Monts avec cette inscription, DABIT DEVS HIS

QVOQVE FINEM: et celle du sieur de Poutrincourt avec cette autre

inscription, INVIA VIRTVTI NVLLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes de

chapeaux de lauriers.

_Etat de semailles: Institution de l'ordre de Bon-temps: Comportement

des Sauvages parmi les François: Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps

pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les tropiques:

Neges utiles la terre: Etat de Janvier: Conformité de temps en l'antique

& Nouvelle-France: Pourquoy Printemps tardif: Culture de jardins:

Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le

retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des Sauvages:

Nouvelles de France._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 219 / 303 题