CHAP. XIV

REVENONS au sieur de Poutrincourt, lequel nous avons laissé en l'ile

Sainte-Croix. Apres avoir là fait une reveuë, & caressé les Sauvages qui

y étoient, il s'en alla en quatre jours à _Pemptegoet_, qui est ce lieu

tant renommé souz le nom de _Norembega_. Et ne falloit un si long temps

pour y parvenir, mais il s'arreta sur la route à faire racoutrer sa

barque car à cette fin il avoit mené un serrurier & un charpentier, &

quantité d'ais. Il traversa les iles qui sont à l'embouchure de la

riviere, & vint à _Kinibeki_, là où sa barque fut en peril à-cause des

grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait. C'est pourquoy il ne

s'y arreta point, ains passa outre à la Baye de _Marchin_, qui est le

nom d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée dudit sieur commença à

cirer hautement _Hé hé_, à quoy on lui répondit de méme. Il repliqua

demandant en son langage: Qui étes-vous? On lui dit que c'étoient amis.

Et là dessus à l'approcher le sieur de Poutrincourt traita amitié avec

lui, & lui fit presens de couteaux, haches, & _Matachiaz_, c'est à dire

écharpes, carquans, & brasselets fait de patenôtres, ou de tuyaux de

verre blanc & bleu, dont il fut fort aise, méme de la consideration que

ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec lui, reconoissant bien que cela

lui seroit beaucoup de support. Il distribua à quelques uns d'un grand

nombre de peuple qu'il avoit autour de soy, les presens dudit sieur de

Poutrincourt, auquel il apporta force chairs d'Orignac, ou Ellan (car

les Basques appellent un Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de

vivres la compagnie. Cela fait on tendit les voiles vers _Chouakoet_, où

est la riviere du Capitaine _Olmechin_, & où se fit l'année suivante la

guerre des _Souriquois & Etechemins_ souz la conduite du _Sagamos

Membertou_, laquelle j'ay décrite en vers rapportez és Muses de la

Nouvelle-France. A l'entrée de la Baye dudit lieu de _Chouakoet_ est uni

ile grande comme de demie lieuë de tour, en laquelle noz gens

découvrirent premierement la vigne (car encores qu'il y en ait aux

terres plus voisines du Port-Royal comme le long de la riviere saint

Jean, toutefois on n'en avoit encore eu conoissance) laquelle ilz

trouverent en grande quantité, ayant le tronc haut de trois à quatre

piez, & par bas gros comme le poin, les raisins beaux, & gros, les uns

comme prunes, les autres moindres: au reste si noirs qu'ilz laissoient

la teinture où se repandoit leur liqueur: Ils étoient couchez sur les

buissons & ronces qui sont parmi cette ile, en laquelle les arbres ne

sont si pressez qu'ailleurs, ains éloignez comme de six à six toises. Ce

qui fait que le raisin meurit plus aisément; ayant d'ailleurs une terre

fort propre à cela sabloneuse & graveleuse. Ilz n'y furent que deux

heures; mais fut remarqué que du côté du Nort n'y avoit point de vignes,

ainsi qu'en l'ile Sainte-Croix n'y a de Cedres que du côté d'Oest.

De cette ile ils allerent à la riviere _d'Olmechin_ port de _Chouakoet_,

là où _Marchin_ & ledit _Olmechin_ amenerent un prisonnier Souriquois (&

partant leur ennemi) au sieur de Poutrincourt, lequel ilz lui donnerent

liberalement. Deux heures aprés arrivent deux Sauvages l'un Etechemin

nommé _Chkoudun_, Capitaine de la riviere Saint Jean dite par les

Sauvages _Oigoudi_: l'autre Souriquois nommé _Messamoet_ Capitaine ou

_Sagamos_ en la riviere du Port de la Heve, sur lequel on avoit pris ce

prisonnier. Ils avoient force marchandises troquées avec les François,

léquelles ilz venoient là debiter, sçavoir chaudieres grandes, moyennes,

& petites, haches, couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois,

féves, biscuit, & autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze

batteaux pleins de Sauvages de la sujetion _d'Olmechin_, iceux en bon

ordre, tous peinturés à la face, selon leur coutume, quand ilz veulent

étre beaux, ayant l'arc, & la fleche en main, & le carquois auprés

d'eux, léquels ilz mirent bas à bord. A l'heure _Messamoet_ commence à

haranguer devant les Sauvages leur remontrant comme par le passé ils

avoient eu souvent de l'amitié ensemble: & qu'ilz pourroient facilement

domter leurs ennemis s'ils se vouloient entendre, & se servir de

l'amitié des François, lequels ilz voyoient là presens pour reconoitre

leur païs, à fin de leur porter des commodités à l'avenir, & les

secourir de leurs forces, léquelles il sçavoit, & les leur representoit

d'autant mieux, que lui qui parloit étoit autrefois venu en France, & y

avoit demeuré en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne.

Somme, il fut prés d'une heure à parler avec beaucoup de vehemence &

d'affection, & avec un contournement de corps & de bras tes qu'il est

requis en un bon Orateur. Et à la fin jetta toutes ses marchandises (qui

valoient plus de trois cens escus renduës en ce païs-là) dans le bateau

_d'Olmechin_ comme lui faisant present de cela en asseurance de l'amitié

qu'il lui vouloit témoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se

retira. Mais _Messamoet_ n'étoit pas content de ce _qu'Olmechin_ ne lui

avoit fait pareille harangue, ni retaliation de son present: car les

Sauvages ont cela de noble qu'ilz donnent liberalement jettans aux piez

de celui qu'ilz veulent honorer le present qu'ilz lui font; mais c'est

en esperant de recevoir quelque honnéteté reciproque, qui est une façon

de contract que nous appellons sans nom, _Je te donne à fin que tu me

donnes_. Et cela se fait par tout le monde. Partant _Messamoet_ dés ce

jour là songea de faire la guerre à _Olmechin_. Neantmoins le lendemain

matin lui & ses gens retournerent avec un bateau chargé de ce qu'ils

avoient, sçavoir blé, petun, féves, & courges, qu'ilz distribuerent deça

& dela. Ces deux Capitaines _Olmechin & Marchin_ ont depuis été tués à

la guerre. A la place déquels avoit été éleu par les Sauvages un nommé

_Bessabés_: lequel depuis nôtre retour a été tué par les Anglois: & au

lieu d'icelui ont fait venir un Capitaine de dedans les terres nommé

_Asticou_, homme grave, vaillant, & redouté, lequel d'un clin d'oeil

amassera mille Sauvages, ce que faisoient aussi _Olmechin & Marchin_.

Car noz barques y étans, incontinent la mer se voyoit toute couverte de

leurs bateaux chargez d'hommes dispos, se tenant droits là dedans: ce

que ne sçaurions faire sans peril, n'étant iceux bateaux que des arbres

creusez à la façon que nous dirons au dernier livre. De là donc le sieur

de Poutrincourt poursuivant sa route, trouva un certain port bien

agreable, lequel n'avoit été veu par le sieur de Monts: & durant le

voyage ils virent force fumées, & gens à la rive, qui les invitoient à

s'approcher d'eux: & voyans qu'on n'en tenoit conte, ilz suivoient la

barque le long de la gréve sablonneuse, voire la devançoient le plus

souvent, tant ilz sont agiles, ayans l'arc en main, & le carquois sur le

dos, dansans toujours & chantans, sans se soucier dequoy ils vivront par

les chemins. Peuple heureux, voire mille fois plus que ceux qui se font

adorer pardeça, s'il avoit la conoissance de Dieu & de son salut.

Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre à ce port, voici parmi une

multitude de Sauvages des fiffres en bon nombre, qui jouoyent de

certains flageollets longs, faits comme des cannes de roseaux, peinturés

par dessus, mais non avec telle harmonie que pourroient faire nos

bergers: & pour montrer l'excellence de leur arc, ilz siffloient avec le

nez en gambadant selon leur coutume.

Et comme ces peuples accouroient precipitamment pour venir à la barque,

il y eut un Sauvage qui se blessa griévement au talon contre le

trenchant d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place.

Le Chirurgien du sieur de Poutrincourt à l'instant voulut apporter à ce

mal ce qui étoit de son art, mais ilz ne le voulurent permettre que

premierement ilz n'eussent fait à l'entour de l'homme blessé leurs

chimagrées. Ils le coucherent donc par terre, l'un d'eux lui tenant la

téte en son giron, & firent plusieurs criaillemens, danses & chansons, à

quoy le malade ne répondoit sinon Ho, d'une voix plaintive. Ce qu'ayant

faiz ilz le permirent à la cure dudit Chirurgien, & s'en allerent, comme

aussi le patient aprés qu'il fut pensé, mais deux heures passées il

retourna le plus gaillart du monde ayant mis à l'entour de sa téte le

bandeau dont étoit enveloppé son talon, pour étre plus beau fils.

Le lendemain les nôtres entrerent plus avant dans le port, là où étans

allé voir les cabannes des Sauvages, une vieille de cent ou six-vints

ans vint jetter aux piez du sieur de Poutrincourt un pain de blé qu'on

appelle Mahis, & pardeça blé de Turquie, ou Sarrazin, puis de la chanve

fort belle & haute, item des féves, & raisins frais cuillis, pour ce

qu'ils en avoient veu manger aux François à _Chouakoet_. Ce que voyans

les autres Sauvages qui n'en sçavoient rien, ils en apportoient plus

qu'on ne vouloit à l'envi l'un de l'autre, & en recompense on leur

attachoit au front une bende de papier mouillée de crachat, dont ils

étoient fort glorieux. On leur montra en pressant le raisin dans le

verre, que de cela nous faisions le vin que nous beuvions. On les voulut

faire manger du raisin, mais l'ayans en la bouche ilz le crachoient, &

pensoient (ainsi qu'Ammian Marcellin recite de noz vieux Gaullois) que

ce fût poison, tant ce peuple est ignorans de la meilleure chose que

Dieu ait donnée à l'homme, apres le pain. Neantmoins si ne manquent-ilz

point d'esprit, & feroient quelque chose de bon s'ils étoient civilisés,

& avoient l'usage des métiers. Mais ilz sont cauteleux, larrons &

traitres, & quoy qu'ilz soyent nuds on ne se peut garder de leurs mains:

car si on detourne tant soit peu l'oeil, & voyent l'occasion de derober

quelque couteau, hache, ou autre chose, ilz n'y manqueront point, &

mettront le larecin entre leurs fesses, ou le cacheront souz le sable

avec le pied si dextrement qu'on ne s'en appercevra point. J'ay leu en

quelque voyage de la Floride, que ceux de cette province sont de méme

naturel, & ont la méme industrie de derober. De vérité je ne m'étonne

pas si un peuple pauvre & nud est larron, mais quant il y a de la malice

au coeur, cela n'est plus excusable. Ce peuple est tel qu'il faut

traiter avec terreur: car par amitié si on leur donne trop d'accés ils

machineront quelque surprise, comme s'est reconnu en plusieurs

occasions, ainsi que nous avons veu ci-dessus & verrons encor ci-aprés.

Et sans aller plus loin, le deuxiéme jour aprés étre là arrivez, comme

ils voyoient noz gens occupez sur la rive du ruisseau qui est là, à

faire la lescive, ilz vindrent quelques cinquante à la file, avec arcs,

fleches, & carquois, en intention de faire quelque mauvais tour, comme

on en a eu conjecture sur la maniere de proceder. Mais on le s prevint,

& alla-on au devant d'eux avec mousquets & la méche sur le serpentin. Ce

qui fit les uns fuir, & les autres étans enveloppés aprés avoir mis les

armes bas, vindrent à une peninsule où étoient nos gens, et faisans beau

semblant, demanderent à troquer du petun qu'ils avoient, contre noz

marchandises.

Le lendemain le Capitaine dudit lieu & port vint voir le sieur de

Poutrincourt en sa barque. On fut étonné de le voir accompagné

_d'Olmechin_, veu que la traite étoit merveilleusement longue de venir

là par terre, & beaucoup plus brieve par la mer. Cela donnoit sujet de

mauvais soupçon, encores qu'il eût promis amitié avec François.

Neantmoins ilz furent humainement receuz, & bailla le sieur de

Poutrincourt un habit complet audit _Olmechin_, duquel étant vétu, il se

regardoit en un miroir, & rioit de se voir ainsi. Mais peu aprés sentant

que cela l'empechoit, quoy qu'au mois d'Octobre, quand il fut retourné

aux cabannes il le distribua à plusieurs de ses gens, afin qu'un seul

n'en fût trop empeché. Ceci devroit servir de leçon à tant de mignons &

migones de deça, à qui il faut faire des habits & corselets durs comme

bois, où le corps est si miserablement gehenné, qu'ilz sont dans leurs

vétemens inhabiles à touts bonnes choses: Et s'il fait trop chaut ilz

souffrent dans leurs groz culs à mile replis, des chaleurs

insupportables, qui surpassent les douleurs que l'on fait quelquefois

sentir aux criminels.

Or durant le temps que ledit sieur de Poutrincourt fut là, étant en

doute si le sieur de Monts viendroit point faire une habitation en cette

côte, comme il en avoit desir, il y fit cultiver un parc de terre pour y

semer du blé, & planter la vigne, comme il fit à l'aide de nôtre

Apoticaire M. Louis Hebert, homme qui outre l'experience qu'il a en son

art, prent grand plaisir au labourage de la terre. Et peut-on ici

comparer ledit sieur de Poutrincourt au bon pere Noé, lequel aprés avoir

fait la culture la plus necessaire regarde la semaille des blez, se mit

à planter à la vigne, de laquelle il ressentit les effects par aprés.

Sur le point qu'on deliberoit de passer outre, _Olmechin_ vint à la

barque pour voir le sieur de Poutrincourt, là où aprés s'étre arreté par

quelques heures soit à deviser, soit à manger, il dit que le lendemain

devoient arriver cent bateaux contenans chacun six hommes: mais la venuë

de telles gens n'étant qu'une reuse, le sieur de Poutrincourt ne les

voulut attendre: ains s'en alla le jour méme à Malebarre, non sans

beaucoup de difficultés a cause des grans courans & du peu de font qu'il

y a. De maniere que la barque ayant touché à trois piez d'eau seulement

on pensoit étre perdu, & commença-on à la décharger & mettre les vivres

dans la chaloupe qui étoit derriere, pour se sauver en terre: mais la

mer n'étant en son plein, la barque fut relevée au bout d'une heure.

Toute cette mer est une terre usurpée comme celle du Mont saint Michel,

terre sablonneuse, en laquelle ce qui reste est tout plat païs jusques

aux montagnes que l'on voit à quinze lieuës de là. Et ay opinion que

jusques à la Virginie c'est tout de méme. Au surplus ici grande quantité

de raisins comme devant, & païs fort peuplé. Le sieur de Monts étant

venu à Malebarre en autre saison recuillit seulement du raisin vert,

lequel il fit confire, & en apporta au Roy. Mais ç'a eté un heur d'y

étre venu en Octobre pour en voir la parfaite maturité. J'ay dit

ci-devant la difficulté qu'il y a d'entrer au port de Malebarre, C'est

pourquoy le sieur de Poutrincourt n'y entra point avec sa barque, ains y

alla seulement avec une chaloupe, laquelle trente ou quarante Sauvages

aiderent à mettre dedans, & comme la marée fut haute (or ici la mer ne

hausse que de deux brasses, ce qui est rare à voir) il en sortit & se

retira en ladite barque, pour dés le lendemain, si töt qu'il

ajourneroit, passer outre.

_Perils: Langage inconu: Structure d'une forge, & d'un four: Croix

plantée: Abondance: Conspiration: Desobeissance Assassinat: Fuite de

trois cent contre dix: Agilité des Armouchiquois: Propheties de nôtre

temps. Barbin. Marquis d'Ancre: Accident d'un mousquet crevé: Insolence,

timidité, impieté, & fuite des Sauvages: Port fortuné: Mer mauvaise,

Vengeance: Conseil & resolution sur le retour: Nouveaux perils: Faveurs

de Dieu: Arrivée du sieur de Poutrincourt au Port Royal: & la reception

à lui faite._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 218 / 303 题