REVENONS au sieur de Poutrincourt, lequel nous avons laissé en l'ile
Sainte-Croix. Apres avoir là fait une reveuë, & caressé les Sauvages qui
y étoient, il s'en alla en quatre jours à _Pemptegoet_, qui est ce lieu
tant renommé souz le nom de _Norembega_. Et ne falloit un si long temps
pour y parvenir, mais il s'arreta sur la route à faire racoutrer sa
barque car à cette fin il avoit mené un serrurier & un charpentier, &
quantité d'ais. Il traversa les iles qui sont à l'embouchure de la
riviere, & vint à _Kinibeki_, là où sa barque fut en peril à-cause des
grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait. C'est pourquoy il ne
s'y arreta point, ains passa outre à la Baye de _Marchin_, qui est le
nom d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée dudit sieur commença à
cirer hautement _Hé hé_, à quoy on lui répondit de méme. Il repliqua
demandant en son langage: Qui étes-vous? On lui dit que c'étoient amis.
Et là dessus à l'approcher le sieur de Poutrincourt traita amitié avec
lui, & lui fit presens de couteaux, haches, & _Matachiaz_, c'est à dire
écharpes, carquans, & brasselets fait de patenôtres, ou de tuyaux de
verre blanc & bleu, dont il fut fort aise, méme de la consideration que
ledit sieur de Poutrincourt faisoit avec lui, reconoissant bien que cela
lui seroit beaucoup de support. Il distribua à quelques uns d'un grand
nombre de peuple qu'il avoit autour de soy, les presens dudit sieur de
Poutrincourt, auquel il apporta force chairs d'Orignac, ou Ellan (car
les Basques appellent un Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de
vivres la compagnie. Cela fait on tendit les voiles vers _Chouakoet_, où
est la riviere du Capitaine _Olmechin_, & où se fit l'année suivante la
guerre des _Souriquois & Etechemins_ souz la conduite du _Sagamos
Membertou_, laquelle j'ay décrite en vers rapportez és Muses de la
Nouvelle-France. A l'entrée de la Baye dudit lieu de _Chouakoet_ est uni
ile grande comme de demie lieuë de tour, en laquelle noz gens
découvrirent premierement la vigne (car encores qu'il y en ait aux
terres plus voisines du Port-Royal comme le long de la riviere saint
Jean, toutefois on n'en avoit encore eu conoissance) laquelle ilz
trouverent en grande quantité, ayant le tronc haut de trois à quatre
piez, & par bas gros comme le poin, les raisins beaux, & gros, les uns
comme prunes, les autres moindres: au reste si noirs qu'ilz laissoient
la teinture où se repandoit leur liqueur: Ils étoient couchez sur les
buissons & ronces qui sont parmi cette ile, en laquelle les arbres ne
sont si pressez qu'ailleurs, ains éloignez comme de six à six toises. Ce
qui fait que le raisin meurit plus aisément; ayant d'ailleurs une terre
fort propre à cela sabloneuse & graveleuse. Ilz n'y furent que deux
heures; mais fut remarqué que du côté du Nort n'y avoit point de vignes,
ainsi qu'en l'ile Sainte-Croix n'y a de Cedres que du côté d'Oest.
De cette ile ils allerent à la riviere _d'Olmechin_ port de _Chouakoet_,
là où _Marchin_ & ledit _Olmechin_ amenerent un prisonnier Souriquois (&
partant leur ennemi) au sieur de Poutrincourt, lequel ilz lui donnerent
liberalement. Deux heures aprés arrivent deux Sauvages l'un Etechemin
nommé _Chkoudun_, Capitaine de la riviere Saint Jean dite par les
Sauvages _Oigoudi_: l'autre Souriquois nommé _Messamoet_ Capitaine ou
_Sagamos_ en la riviere du Port de la Heve, sur lequel on avoit pris ce
prisonnier. Ils avoient force marchandises troquées avec les François,
léquelles ilz venoient là debiter, sçavoir chaudieres grandes, moyennes,
& petites, haches, couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois,
féves, biscuit, & autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze
batteaux pleins de Sauvages de la sujetion _d'Olmechin_, iceux en bon
ordre, tous peinturés à la face, selon leur coutume, quand ilz veulent
étre beaux, ayant l'arc, & la fleche en main, & le carquois auprés
d'eux, léquels ilz mirent bas à bord. A l'heure _Messamoet_ commence à
haranguer devant les Sauvages leur remontrant comme par le passé ils
avoient eu souvent de l'amitié ensemble: & qu'ilz pourroient facilement
domter leurs ennemis s'ils se vouloient entendre, & se servir de
l'amitié des François, lequels ilz voyoient là presens pour reconoitre
leur païs, à fin de leur porter des commodités à l'avenir, & les
secourir de leurs forces, léquelles il sçavoit, & les leur representoit
d'autant mieux, que lui qui parloit étoit autrefois venu en France, & y
avoit demeuré en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne.
Somme, il fut prés d'une heure à parler avec beaucoup de vehemence &
d'affection, & avec un contournement de corps & de bras tes qu'il est
requis en un bon Orateur. Et à la fin jetta toutes ses marchandises (qui
valoient plus de trois cens escus renduës en ce païs-là) dans le bateau
_d'Olmechin_ comme lui faisant present de cela en asseurance de l'amitié
qu'il lui vouloit témoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se
retira. Mais _Messamoet_ n'étoit pas content de ce _qu'Olmechin_ ne lui
avoit fait pareille harangue, ni retaliation de son present: car les
Sauvages ont cela de noble qu'ilz donnent liberalement jettans aux piez
de celui qu'ilz veulent honorer le present qu'ilz lui font; mais c'est
en esperant de recevoir quelque honnéteté reciproque, qui est une façon
de contract que nous appellons sans nom, _Je te donne à fin que tu me
donnes_. Et cela se fait par tout le monde. Partant _Messamoet_ dés ce
jour là songea de faire la guerre à _Olmechin_. Neantmoins le lendemain
matin lui & ses gens retournerent avec un bateau chargé de ce qu'ils
avoient, sçavoir blé, petun, féves, & courges, qu'ilz distribuerent deça
& dela. Ces deux Capitaines _Olmechin & Marchin_ ont depuis été tués à
la guerre. A la place déquels avoit été éleu par les Sauvages un nommé
_Bessabés_: lequel depuis nôtre retour a été tué par les Anglois: & au
lieu d'icelui ont fait venir un Capitaine de dedans les terres nommé
_Asticou_, homme grave, vaillant, & redouté, lequel d'un clin d'oeil
amassera mille Sauvages, ce que faisoient aussi _Olmechin & Marchin_.
Car noz barques y étans, incontinent la mer se voyoit toute couverte de
leurs bateaux chargez d'hommes dispos, se tenant droits là dedans: ce
que ne sçaurions faire sans peril, n'étant iceux bateaux que des arbres
creusez à la façon que nous dirons au dernier livre. De là donc le sieur
de Poutrincourt poursuivant sa route, trouva un certain port bien
agreable, lequel n'avoit été veu par le sieur de Monts: & durant le
voyage ils virent force fumées, & gens à la rive, qui les invitoient à
s'approcher d'eux: & voyans qu'on n'en tenoit conte, ilz suivoient la
barque le long de la gréve sablonneuse, voire la devançoient le plus
souvent, tant ilz sont agiles, ayans l'arc en main, & le carquois sur le
dos, dansans toujours & chantans, sans se soucier dequoy ils vivront par
les chemins. Peuple heureux, voire mille fois plus que ceux qui se font
adorer pardeça, s'il avoit la conoissance de Dieu & de son salut.
Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre à ce port, voici parmi une
multitude de Sauvages des fiffres en bon nombre, qui jouoyent de
certains flageollets longs, faits comme des cannes de roseaux, peinturés
par dessus, mais non avec telle harmonie que pourroient faire nos
bergers: & pour montrer l'excellence de leur arc, ilz siffloient avec le
nez en gambadant selon leur coutume.
Et comme ces peuples accouroient precipitamment pour venir à la barque,
il y eut un Sauvage qui se blessa griévement au talon contre le
trenchant d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place.
Le Chirurgien du sieur de Poutrincourt à l'instant voulut apporter à ce
mal ce qui étoit de son art, mais ilz ne le voulurent permettre que
premierement ilz n'eussent fait à l'entour de l'homme blessé leurs
chimagrées. Ils le coucherent donc par terre, l'un d'eux lui tenant la
téte en son giron, & firent plusieurs criaillemens, danses & chansons, à
quoy le malade ne répondoit sinon Ho, d'une voix plaintive. Ce qu'ayant
faiz ilz le permirent à la cure dudit Chirurgien, & s'en allerent, comme
aussi le patient aprés qu'il fut pensé, mais deux heures passées il
retourna le plus gaillart du monde ayant mis à l'entour de sa téte le
bandeau dont étoit enveloppé son talon, pour étre plus beau fils.
Le lendemain les nôtres entrerent plus avant dans le port, là où étans
allé voir les cabannes des Sauvages, une vieille de cent ou six-vints
ans vint jetter aux piez du sieur de Poutrincourt un pain de blé qu'on
appelle Mahis, & pardeça blé de Turquie, ou Sarrazin, puis de la chanve
fort belle & haute, item des féves, & raisins frais cuillis, pour ce
qu'ils en avoient veu manger aux François à _Chouakoet_. Ce que voyans
les autres Sauvages qui n'en sçavoient rien, ils en apportoient plus
qu'on ne vouloit à l'envi l'un de l'autre, & en recompense on leur
attachoit au front une bende de papier mouillée de crachat, dont ils
étoient fort glorieux. On leur montra en pressant le raisin dans le
verre, que de cela nous faisions le vin que nous beuvions. On les voulut
faire manger du raisin, mais l'ayans en la bouche ilz le crachoient, &
pensoient (ainsi qu'Ammian Marcellin recite de noz vieux Gaullois) que
ce fût poison, tant ce peuple est ignorans de la meilleure chose que
Dieu ait donnée à l'homme, apres le pain. Neantmoins si ne manquent-ilz
point d'esprit, & feroient quelque chose de bon s'ils étoient civilisés,
& avoient l'usage des métiers. Mais ilz sont cauteleux, larrons &
traitres, & quoy qu'ilz soyent nuds on ne se peut garder de leurs mains:
car si on detourne tant soit peu l'oeil, & voyent l'occasion de derober
quelque couteau, hache, ou autre chose, ilz n'y manqueront point, &
mettront le larecin entre leurs fesses, ou le cacheront souz le sable
avec le pied si dextrement qu'on ne s'en appercevra point. J'ay leu en
quelque voyage de la Floride, que ceux de cette province sont de méme
naturel, & ont la méme industrie de derober. De vérité je ne m'étonne
pas si un peuple pauvre & nud est larron, mais quant il y a de la malice
au coeur, cela n'est plus excusable. Ce peuple est tel qu'il faut
traiter avec terreur: car par amitié si on leur donne trop d'accés ils
machineront quelque surprise, comme s'est reconnu en plusieurs
occasions, ainsi que nous avons veu ci-dessus & verrons encor ci-aprés.
Et sans aller plus loin, le deuxiéme jour aprés étre là arrivez, comme
ils voyoient noz gens occupez sur la rive du ruisseau qui est là, à
faire la lescive, ilz vindrent quelques cinquante à la file, avec arcs,
fleches, & carquois, en intention de faire quelque mauvais tour, comme
on en a eu conjecture sur la maniere de proceder. Mais on le s prevint,
& alla-on au devant d'eux avec mousquets & la méche sur le serpentin. Ce
qui fit les uns fuir, & les autres étans enveloppés aprés avoir mis les
armes bas, vindrent à une peninsule où étoient nos gens, et faisans beau
semblant, demanderent à troquer du petun qu'ils avoient, contre noz
marchandises.
Le lendemain le Capitaine dudit lieu & port vint voir le sieur de
Poutrincourt en sa barque. On fut étonné de le voir accompagné
_d'Olmechin_, veu que la traite étoit merveilleusement longue de venir
là par terre, & beaucoup plus brieve par la mer. Cela donnoit sujet de
mauvais soupçon, encores qu'il eût promis amitié avec François.
Neantmoins ilz furent humainement receuz, & bailla le sieur de
Poutrincourt un habit complet audit _Olmechin_, duquel étant vétu, il se
regardoit en un miroir, & rioit de se voir ainsi. Mais peu aprés sentant
que cela l'empechoit, quoy qu'au mois d'Octobre, quand il fut retourné
aux cabannes il le distribua à plusieurs de ses gens, afin qu'un seul
n'en fût trop empeché. Ceci devroit servir de leçon à tant de mignons &
migones de deça, à qui il faut faire des habits & corselets durs comme
bois, où le corps est si miserablement gehenné, qu'ilz sont dans leurs
vétemens inhabiles à touts bonnes choses: Et s'il fait trop chaut ilz
souffrent dans leurs groz culs à mile replis, des chaleurs
insupportables, qui surpassent les douleurs que l'on fait quelquefois
sentir aux criminels.
Or durant le temps que ledit sieur de Poutrincourt fut là, étant en
doute si le sieur de Monts viendroit point faire une habitation en cette
côte, comme il en avoit desir, il y fit cultiver un parc de terre pour y
semer du blé, & planter la vigne, comme il fit à l'aide de nôtre
Apoticaire M. Louis Hebert, homme qui outre l'experience qu'il a en son
art, prent grand plaisir au labourage de la terre. Et peut-on ici
comparer ledit sieur de Poutrincourt au bon pere Noé, lequel aprés avoir
fait la culture la plus necessaire regarde la semaille des blez, se mit
à planter à la vigne, de laquelle il ressentit les effects par aprés.
Sur le point qu'on deliberoit de passer outre, _Olmechin_ vint à la
barque pour voir le sieur de Poutrincourt, là où aprés s'étre arreté par
quelques heures soit à deviser, soit à manger, il dit que le lendemain
devoient arriver cent bateaux contenans chacun six hommes: mais la venuë
de telles gens n'étant qu'une reuse, le sieur de Poutrincourt ne les
voulut attendre: ains s'en alla le jour méme à Malebarre, non sans
beaucoup de difficultés a cause des grans courans & du peu de font qu'il
y a. De maniere que la barque ayant touché à trois piez d'eau seulement
on pensoit étre perdu, & commença-on à la décharger & mettre les vivres
dans la chaloupe qui étoit derriere, pour se sauver en terre: mais la
mer n'étant en son plein, la barque fut relevée au bout d'une heure.
Toute cette mer est une terre usurpée comme celle du Mont saint Michel,
terre sablonneuse, en laquelle ce qui reste est tout plat païs jusques
aux montagnes que l'on voit à quinze lieuës de là. Et ay opinion que
jusques à la Virginie c'est tout de méme. Au surplus ici grande quantité
de raisins comme devant, & païs fort peuplé. Le sieur de Monts étant
venu à Malebarre en autre saison recuillit seulement du raisin vert,
lequel il fit confire, & en apporta au Roy. Mais ç'a eté un heur d'y
étre venu en Octobre pour en voir la parfaite maturité. J'ay dit
ci-devant la difficulté qu'il y a d'entrer au port de Malebarre, C'est
pourquoy le sieur de Poutrincourt n'y entra point avec sa barque, ains y
alla seulement avec une chaloupe, laquelle trente ou quarante Sauvages
aiderent à mettre dedans, & comme la marée fut haute (or ici la mer ne
hausse que de deux brasses, ce qui est rare à voir) il en sortit & se
retira en ladite barque, pour dés le lendemain, si töt qu'il
ajourneroit, passer outre.
_Perils: Langage inconu: Structure d'une forge, & d'un four: Croix
plantée: Abondance: Conspiration: Desobeissance Assassinat: Fuite de
trois cent contre dix: Agilité des Armouchiquois: Propheties de nôtre
temps. Barbin. Marquis d'Ancre: Accident d'un mousquet crevé: Insolence,
timidité, impieté, & fuite des Sauvages: Port fortuné: Mer mauvaise,
Vengeance: Conseil & resolution sur le retour: Nouveaux perils: Faveurs
de Dieu: Arrivée du sieur de Poutrincourt au Port Royal: & la reception
à lui faite._