CHAP. XIII

LE Vendredi lendemain de nôtre arrivée le sieur de Poutrincourt

affectionné à cette entreprise comme pour soy-méme, mit une partie de

ses gens en besongne au labourage & culture de la terre, tandis que les

autre s'occupoient à nettoyer les chambres & chacun appareiller ce qui

étoit de son métier. Le desir que j'avois de sçavoir ce qui se pouvoit

esperer de cette terre me rendit avide audit labourage plus que les

autres. Cependant ceux des nôtre qui nous avoient quittez à _Campseau_

pour venir le long de la côte, rencontrerent comme miraculeusement le

sieur du Pont parmi des iles, qui sont frequentes en ces parties là.

De dire combien fut grande la joye d'une part & d'autre, c'est chose que

ne se peut exprimer. Ledit sieur du Pont à cette heureuse rencontre

retourna en arriere pour nous venir voir au Port-Royal, & se mettre dans

le Jonas pour repasser en France. Si ce hazard lui fut utile, il nous le

fut aussi par le moyen de ses vaisseaux qu'il nous laissa. Et sans cela

nous étions en une telle peine, que nous n'eussions sceu aller ni venir

par eau apres que nôtre navire eust été de retour en France. Il arriva

le Lundi dernier jour de Juillet, & demeura encore au Port-Royal jusques

au vint-huitiéme d'Aoust. Et pendant ce mois grande rejouissance. Le

sieur de Poutrincourt fit mettre sur cul un mui de vin l'un de ceux

qu'on lui avoit baillé pour sa bouche, & permission de boire à tous

venans tant qu'il dura: si bien qu'il y en eut qui se firent beaux

enfans.

Dés le commencement nous fumes desireux de voir le païs à-mont la

riviere, où nous trouvames des prairies préque continuellement jusques à

plus de douze lieuës, parmi léquelles decoulent des ruisseaux sans

nombre qui viennent des collines & montagnes voisines. Les bois y sont

fort épais sur les rives des eaux, & tant que quelquefois on ne les peut

traverser. Je ne voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta

recite étre ceux du Perou, quand il dit:

«Un de noz freres homme digne de foy nous contoit qu'étant egaré & perdu

dans les montagnes sans sçavoir quelle part, ni par où il devoit aller,

il se trouva dans des buissons si épais: qu'il fut contraint de cheminer

sur iceux sans mettre les pieds en terre par l'espace de quinze jours

entiers.»

Je laisse à chacun d'en croire ce qu'il voudra, mais cette croyance ne

peut venir jusques à moi.

Or en la terre de laquelle nous parlons les bois sont plus clairs loin

des rives, & des lieux humides: & en est la felicité d'autant plus

grande à esperer, qu'elle est semblable à la terre que Dieu promettoit à

son peuple par la bouche de Moyse, disant: _Le Seigneur ton Dieu te va

faire entrer en un bon païs de torrens d'eaux, de fonteines, & abymes,

qui sourdent par campagnes, &c. Païs où tu ne manges point le pain en

disette, auquel rien ne te defaudra, païs duquelles pierres sont fer, &

des montagnes duquel tu tailleras l'airain._ Et plus outre confirmant

les promesses de la bonté & situation de la terre qu'il lui devoit

donner. _Le païs_ (dit-il) _auquel vous allez passer pour le posseder

n'est pas comme le païs d'Egypte, duquel vous estes sortis, là où tu

semois ta semence, & l'arrousois avec le travail de ton pied, comme un

jardin à herbes. Mais le païs auquel vous allez passer pour le possseder

est un païs de montagnes & campagnes, & est abbreuvé d'eaux selon qu'il

pleut des cieux._ Or selon la description que nous avons fait ci-devant

du Port Royal & de ses environs, en décrivant le premier voyage du sieur

de Monts, & comme nous le disons ici, les ruisseaux y abondent à souhait

par toute cette terre, dont rendent témoignage les frequentes & grandes

rivieres qui l'arrousent. En consideration dequoy elle ne doit étre

estimée moins heureuse que les Gaulles (qui ont une felicité

particuliere en ce regard) si jamais elle vient à étre habitée d'hommes

industrieux, & qui la sachent faire valoir. Quant aux pierres que nôtre

Dieu promet devoir étre fer, & le montagnes d'airain, cela ne signifie

autre chose que les mines de cuivre & de fer, & d'acier déquelles nous

avons des-ja parlé ci-dessus, & parlerons encores ci-aprés. Et au regard

des campagnes (dont nous n'avons encore parlé) il y en a préques tout à

l'environ du Port Royal. Et au dessus des montagnes y a de belles

campagnes où j'au veu des lacs & des ruisseaux ne plus ne moins qu'aux

vallées. Mémes au passage pour sortir d'icelui Port & se mettre en mer,

il y a un qui tombe des hauts rochers en bas, & en tombant s'éparpille

en pluie menue, qui est chose delectable en Eté, par ce qu'au bas du roc

il y a des grottes où l'on est couvert tandis que cette pluie tombe si

agreablement: & se fait comme un arc en ciel dedans la grotte où tombe

la pluie du ruisseau, lors que le soleil luit: ce qui m'a causé beaucoup

d'admiration. Une fois nous allames depuis nôtre Fort jusques à la mer à

travers les bois, l'espace de trois lieuës, mais au retour nous fumes

plaisamment trompés. Car au bout de nôtre carriere pensans étre en plat

païs nous nous trouvames au sommet d'une haute montagne, & nous fallut

descendre avec assez de peine à-cause des neges. Mais les montagnes en

une contrée ne sont point perpetuelles. A dix lieuës de nôtre demeure,

le païs où passe la riviere de l'Equille est tout plat. J'ay veu par

dela plusieurs contrées où le païs est tout uni, & le plus beau du

monde. Mais la perfection est qu'il est bien arrousé. E pour témoignage

de ce, non seulement au Port Royal, mais aussi en toute la

Nouvelle-France, la grande riviere de _Canada_ en fait foy, laquelle au

bout de quatre cens lieuës est aussi large quel les plus grandes

rivieres du monde, remplies d'iles & de rochers innumerables: prenant

son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours (&

je le pense ainsi) si bien qu'elle a deux cours, l'un en l'Orient vers

la France: l'autre en Occident vers la mer du Su. Ce qui est admirable,

mais non sans exemple qui se trouve en nôtre Europe. Car j'apprens que

la riviere qui descend à Trente & à Verone procede d'un lac qui produit

une autre riviere dont le cours tend oppositement à la riviere du lins,

lequel se décharge au Danube. Ainsi noz Geographes nous font croire que

le Nil procéde d'un lac qui produit d'autres rivieres, léquelles se

déchargent au grand Ocean.

Revenons à nôtre labourage: car c'est là où il nous faut tendre, c'est

la premiere mine qu'il nous faut chercher, laquelle vaut mieux que les

thresors d'Atabalippa: & qui aura du blé, du min, du bestial, des

toiles, du drap, du cuir, du fer, & au bout des Morues, il n'aura que

faire d'autres thresors, quant à la necessité de la vie. Or tout celà

est, ou peut étre, en la terre que nous décrivons: sur laquelle ayant le

sieur de Poutrincourt fait faire à la quinzaine un second labourage: &

moy de méme, nous les ensemençames de nôtre blé François tant froment

que segle: & à la huitaine suivant vit son travail n'avoir eté vain,

ains une belle esperance par la production que la terre avoit des-ja

fait des semences qu'elle avoit receu. Ce qu'ayant été montré au sieur

du Pont ce lui fut un sujet de faire son rapport en France de chose

toute nouvelle en ce lieu là.

Il étoit des-ja le vintiéme d'Aoust quand ces belles montres se firent,

& admonestoit le temps ceux qui étoient du voyage, de trousser bagage: à

quoy on commença de donner ordre, tellement que le vint-cinquiéme dudit

mois, apres maintes canonades, l'ancre fut levée pour venir à

l'emboucheure de Port, qui est ordinairement la premiere journée.

Le sieur de monts ayant desiré de s'élever au Su tant qu'il pourroit y

chercher un lieu bien habitable pardelà Malebarre, avoit prié le sieur

de Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un

Port convenable en bonne temperature d'air, ne faisant plus de cas du

Port Royal que de sainte Croix, pour ce qui regarde la Santé. A quoy

voulant obtemperer ledit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le

printemps, sachant qu'il auroit d'autre exercices à s'occuper. Mais

voyant ses semailles faites, & la verdure sur son champ, il resolut de

faire ce voyage & découverte avant l'hiver. Ainsi il disposa toutes

choses à cette fin, & avec sa barque vint mouiller l'ancre prés du

Jonas, afin de sortir sa compagnie. Tandis qu'ilz furent là attendans le

vent propre l'espace de trois jour il y avoit une moyenne balaine (que

les Sauvages appellent _Maria_) laquelle venoit tous les jours au matin

dans le Port avec le flot, nouant là dedans tout à son aise, & s'en

retournoit d'ebe. Et lors prenant un peu de loisir, je fis en rhime

Françoise un Adieu audit sieur du Pont & sa troupe, lequel est ci-aprés

couché parmi LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE.

Le vint-huitiéme dudit mois chacun print sa route qui deçà, qui delà,

diversement à la garde de Dieu. Quant au sieur du Pont il deliberoit en

passant d'attaquer un marchant de Rouën nommé Boyer (lequel contre les

deffenses du Roy étoit allé pardela troquer avec les Sauvages apres

avoir eté delivré des prisons de la Rochelle par le consentement du

sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il

étoit ja parti. Et quant audit sieur de Poutrincourt il print la volte

de l'ile sainte Croix premiere demeure des François, ayant Champ-doré

pour maitre & conducteur de sa barque, mais contrarié du vent, & pource

que sa barque faisoit eau, il fut contraint de relacher par deux fois.

En fin il franchit la Baye Françoise, & visita ladite ile, là où trouva

d blé meur de celui que deux ans auparavant le sieur de Monts avoit

semé, lequel étoit beau, gros, pesant, & bien nourri. Il nous en envoya

au Port Royal, où j'étois demeuré, ayant eté de ce prié pour avoir

l'oeil à la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A

quoy j'avoy condescendu (encore que cela eust eté laissé à ma volonté)

pour l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation

se feroit en païs plus chaut pardela Malebarre, & que nous irions tous

de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps

je me mis à preparer de la terre, & faire des clotures & compartimens de

jardins pour y semer des legumes, & herbes de menage. Nous fimes aussi

faire un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit bien necessaire

pour recevoir les eaux & humidités qui paravant decouloient par dessouz

les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit defrichez: ce

qui paraventure rendoit le lieu mal sain.

Je ne veux m'arreter à décrire ici ce que nos autres ouvriers faisoient

chacun en particulier. Il suffit que nous avions nombre de menuisiers,

charpentiers, massons, tailleurs de pierres, serruriers, tailandiers,

couturiers, scieurs d'ais, matelots, &c, qui faisoient leur exercices,

en quoy ils étoient fort humainement traitez. Car on les quittoit pour

trois heures de travail par jour. Le surplus du temps ilz l'emploioient

à recuillir des Moules qui sont de basse mer en grande quantité devant

le Fort, ou des Houmars (especes de Langoustes) ou des Crappes, qui sont

abondamment sous les roches au Port-Royal, ou des Cocques qui sont souz

la vaze de toutes parts és rives dudit port. Tout cela se prent sans

filets & sans batteaux. Il y en avoit qui prenoient quelquefois du

gibier, mais 'étant dressez à cela ilz gatoient la chasse. Et pour nôtre

regard, nous avions à nôtre table un des gens du sieur de Monts, qui

nous pourvoyoit en sorte que n'en manquions point, nous apportant

quelquefois demi douzaine d'Outardes, quelquefois autant de canars, ou

oyes sauvages grises & blanches, bien souvent deux & trois douzaines

d'alouettes, & autres sortes d'oiseaux. De pain nul n'en manquoit: &

avoit chacun trois chopines de vin pur & bon. Ce qui a duré tant que

nous avons été par dela, sinon que quand ceux qui nous vindrent querir,

au lieu de nous apporter des commodités nous eurent aidé à en faire

vuidange (comme nous le pourrons repeter ci-aprés) il fallut reduire la

portion à une pinte. Et neantmoins bien souvent il y a eu de

l'extraordinaire. Ce voyage en ce regard a eté le meilleur de tous dont

nous en devons beaucoup de louange audit sieur de Monts & à ses associez

les sieurs Macquin & Georges Rochelois, qui nous en pourveurent tant

honnétement. Car certes je trouve que cette liqueur Septembrale est

entre autres choses un souverain preservatif contre la maladie du

Scorbut: & les epiceries, pour corriger le vice qui pourroit étre en

l'air de cette region, lequel neantmoins j'ay toujours reconu bien pur &

subtil, nonobstant les raisons que j'en pourrois avoir touchées parlant

ci-dessus d'icelle maladie. Pour la pitance nous avions pois, féves,

ris, pruneaux, raisins, morues seches & chairs salées, sans comprendre

les huiles & le beurre. Mais toutes & quantes fois que les Sauvages

habituez pres de nous avoient pris quelque quantité d'Eturgeons,

Castors, Ellans, Caribous, ou autres animaux mentionnez en mon Adieu en

la Nouvelle-France, ils nous en apportoient la moitié: & ce qui restoit

ilz l'exposoient quelquefois en vente en place publique, & ceux qui en

vouloient troquoient du pain alencontre. Voila en partie nôtre façon de

vivre par dela. Mais jaçoit que chacun de nosdits ouvriers eût son

métier particulier, neantmoins il falloit s'employer à tous usages,

comme plusieurs faisoient. Quelques massons & tailleurs de pierre se

mirent à la boulengerie, Léquels nous faisoient d'aussi bon pain que

celui de Paris. Ainsi un de noz scieurs d'ais nous fit plusieurs fois du

charbon en grande quantité.

En quoy est à noter une chose dont ici je me souvien. C'est que comme il

fut necessaire de lever des gazons pour couvrir la pile de bois

assemblée pour faire ledit charbon, il se trouva dans les prez plus de

deux pieds de terre, non terre, mais herbes melées de limon qui se sont

entassées les unes sur les autres annuellement depuis le commencement du

mande, sans avoir été fauchées. Neantmoins la verdure en est belle

servant de pasture aux Ellans, léquels nous avons plusieurs fois veu en

noz prairies de delà en troupe de trois ou quatre, grands & petits se

laissans aucunement approcher, puis gaignans les bois. Mais je puis dire

davantage avoir veu en traversant deux lieuës de nosdites prairies,

icelles toutes foullées de vestiges d'Ellans, car je n'y sçay point

d'autres animaux à pié fourchu. Et en fut tué un non loin de nôtre Fort,

en un endroit là où le sieur de Monts ayant fait faucher l'herbe deux

ans devant, elle estoit revenue la plus belle du monde. Quelqu'un pourra

s'étonner comment se font ces prairies, veu que toute la terre en ces

lieux-là est couverte de bois. Pour à quoy satisfaire, le curieux sçaura

qu'és hautes marées, principalement en celles de Mars & de Septembre, le

flot couvre ces rives là: ce qui empeche les arbres d'y prendre racine.

Mais par tout où l'eau ne surnage point, s'il y a de la terre il y a des

bois.

_Partement de l'ile Sainte-Croix: Baye de Marchin: Chouakoet: Vignes &

raisins: & largesse de Sauvages: Terre & peuple Armouchiquois: Cure d'un

armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuple: Vice des

Armouchiquois: Soupçon: Peuple ne se souciant de vétement: Blé semé &

vignes plantées en la terre des Armouchiquois: Quantité de raisins:

Abondance de peuple: Mer perilleuse._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 217 / 303 题