LE Vendredi lendemain de nôtre arrivée le sieur de Poutrincourt
affectionné à cette entreprise comme pour soy-méme, mit une partie de
ses gens en besongne au labourage & culture de la terre, tandis que les
autre s'occupoient à nettoyer les chambres & chacun appareiller ce qui
étoit de son métier. Le desir que j'avois de sçavoir ce qui se pouvoit
esperer de cette terre me rendit avide audit labourage plus que les
autres. Cependant ceux des nôtre qui nous avoient quittez à _Campseau_
pour venir le long de la côte, rencontrerent comme miraculeusement le
sieur du Pont parmi des iles, qui sont frequentes en ces parties là.
De dire combien fut grande la joye d'une part & d'autre, c'est chose que
ne se peut exprimer. Ledit sieur du Pont à cette heureuse rencontre
retourna en arriere pour nous venir voir au Port-Royal, & se mettre dans
le Jonas pour repasser en France. Si ce hazard lui fut utile, il nous le
fut aussi par le moyen de ses vaisseaux qu'il nous laissa. Et sans cela
nous étions en une telle peine, que nous n'eussions sceu aller ni venir
par eau apres que nôtre navire eust été de retour en France. Il arriva
le Lundi dernier jour de Juillet, & demeura encore au Port-Royal jusques
au vint-huitiéme d'Aoust. Et pendant ce mois grande rejouissance. Le
sieur de Poutrincourt fit mettre sur cul un mui de vin l'un de ceux
qu'on lui avoit baillé pour sa bouche, & permission de boire à tous
venans tant qu'il dura: si bien qu'il y en eut qui se firent beaux
enfans.
Dés le commencement nous fumes desireux de voir le païs à-mont la
riviere, où nous trouvames des prairies préque continuellement jusques à
plus de douze lieuës, parmi léquelles decoulent des ruisseaux sans
nombre qui viennent des collines & montagnes voisines. Les bois y sont
fort épais sur les rives des eaux, & tant que quelquefois on ne les peut
traverser. Je ne voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta
recite étre ceux du Perou, quand il dit:
«Un de noz freres homme digne de foy nous contoit qu'étant egaré & perdu
dans les montagnes sans sçavoir quelle part, ni par où il devoit aller,
il se trouva dans des buissons si épais: qu'il fut contraint de cheminer
sur iceux sans mettre les pieds en terre par l'espace de quinze jours
entiers.»
Je laisse à chacun d'en croire ce qu'il voudra, mais cette croyance ne
peut venir jusques à moi.
Or en la terre de laquelle nous parlons les bois sont plus clairs loin
des rives, & des lieux humides: & en est la felicité d'autant plus
grande à esperer, qu'elle est semblable à la terre que Dieu promettoit à
son peuple par la bouche de Moyse, disant: _Le Seigneur ton Dieu te va
faire entrer en un bon païs de torrens d'eaux, de fonteines, & abymes,
qui sourdent par campagnes, &c. Païs où tu ne manges point le pain en
disette, auquel rien ne te defaudra, païs duquelles pierres sont fer, &
des montagnes duquel tu tailleras l'airain._ Et plus outre confirmant
les promesses de la bonté & situation de la terre qu'il lui devoit
donner. _Le païs_ (dit-il) _auquel vous allez passer pour le posseder
n'est pas comme le païs d'Egypte, duquel vous estes sortis, là où tu
semois ta semence, & l'arrousois avec le travail de ton pied, comme un
jardin à herbes. Mais le païs auquel vous allez passer pour le possseder
est un païs de montagnes & campagnes, & est abbreuvé d'eaux selon qu'il
pleut des cieux._ Or selon la description que nous avons fait ci-devant
du Port Royal & de ses environs, en décrivant le premier voyage du sieur
de Monts, & comme nous le disons ici, les ruisseaux y abondent à souhait
par toute cette terre, dont rendent témoignage les frequentes & grandes
rivieres qui l'arrousent. En consideration dequoy elle ne doit étre
estimée moins heureuse que les Gaulles (qui ont une felicité
particuliere en ce regard) si jamais elle vient à étre habitée d'hommes
industrieux, & qui la sachent faire valoir. Quant aux pierres que nôtre
Dieu promet devoir étre fer, & le montagnes d'airain, cela ne signifie
autre chose que les mines de cuivre & de fer, & d'acier déquelles nous
avons des-ja parlé ci-dessus, & parlerons encores ci-aprés. Et au regard
des campagnes (dont nous n'avons encore parlé) il y en a préques tout à
l'environ du Port Royal. Et au dessus des montagnes y a de belles
campagnes où j'au veu des lacs & des ruisseaux ne plus ne moins qu'aux
vallées. Mémes au passage pour sortir d'icelui Port & se mettre en mer,
il y a un qui tombe des hauts rochers en bas, & en tombant s'éparpille
en pluie menue, qui est chose delectable en Eté, par ce qu'au bas du roc
il y a des grottes où l'on est couvert tandis que cette pluie tombe si
agreablement: & se fait comme un arc en ciel dedans la grotte où tombe
la pluie du ruisseau, lors que le soleil luit: ce qui m'a causé beaucoup
d'admiration. Une fois nous allames depuis nôtre Fort jusques à la mer à
travers les bois, l'espace de trois lieuës, mais au retour nous fumes
plaisamment trompés. Car au bout de nôtre carriere pensans étre en plat
païs nous nous trouvames au sommet d'une haute montagne, & nous fallut
descendre avec assez de peine à-cause des neges. Mais les montagnes en
une contrée ne sont point perpetuelles. A dix lieuës de nôtre demeure,
le païs où passe la riviere de l'Equille est tout plat. J'ay veu par
dela plusieurs contrées où le païs est tout uni, & le plus beau du
monde. Mais la perfection est qu'il est bien arrousé. E pour témoignage
de ce, non seulement au Port Royal, mais aussi en toute la
Nouvelle-France, la grande riviere de _Canada_ en fait foy, laquelle au
bout de quatre cens lieuës est aussi large quel les plus grandes
rivieres du monde, remplies d'iles & de rochers innumerables: prenant
son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours (&
je le pense ainsi) si bien qu'elle a deux cours, l'un en l'Orient vers
la France: l'autre en Occident vers la mer du Su. Ce qui est admirable,
mais non sans exemple qui se trouve en nôtre Europe. Car j'apprens que
la riviere qui descend à Trente & à Verone procede d'un lac qui produit
une autre riviere dont le cours tend oppositement à la riviere du lins,
lequel se décharge au Danube. Ainsi noz Geographes nous font croire que
le Nil procéde d'un lac qui produit d'autres rivieres, léquelles se
déchargent au grand Ocean.
Revenons à nôtre labourage: car c'est là où il nous faut tendre, c'est
la premiere mine qu'il nous faut chercher, laquelle vaut mieux que les
thresors d'Atabalippa: & qui aura du blé, du min, du bestial, des
toiles, du drap, du cuir, du fer, & au bout des Morues, il n'aura que
faire d'autres thresors, quant à la necessité de la vie. Or tout celà
est, ou peut étre, en la terre que nous décrivons: sur laquelle ayant le
sieur de Poutrincourt fait faire à la quinzaine un second labourage: &
moy de méme, nous les ensemençames de nôtre blé François tant froment
que segle: & à la huitaine suivant vit son travail n'avoir eté vain,
ains une belle esperance par la production que la terre avoit des-ja
fait des semences qu'elle avoit receu. Ce qu'ayant été montré au sieur
du Pont ce lui fut un sujet de faire son rapport en France de chose
toute nouvelle en ce lieu là.
Il étoit des-ja le vintiéme d'Aoust quand ces belles montres se firent,
& admonestoit le temps ceux qui étoient du voyage, de trousser bagage: à
quoy on commença de donner ordre, tellement que le vint-cinquiéme dudit
mois, apres maintes canonades, l'ancre fut levée pour venir à
l'emboucheure de Port, qui est ordinairement la premiere journée.
Le sieur de monts ayant desiré de s'élever au Su tant qu'il pourroit y
chercher un lieu bien habitable pardelà Malebarre, avoit prié le sieur
de Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un
Port convenable en bonne temperature d'air, ne faisant plus de cas du
Port Royal que de sainte Croix, pour ce qui regarde la Santé. A quoy
voulant obtemperer ledit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le
printemps, sachant qu'il auroit d'autre exercices à s'occuper. Mais
voyant ses semailles faites, & la verdure sur son champ, il resolut de
faire ce voyage & découverte avant l'hiver. Ainsi il disposa toutes
choses à cette fin, & avec sa barque vint mouiller l'ancre prés du
Jonas, afin de sortir sa compagnie. Tandis qu'ilz furent là attendans le
vent propre l'espace de trois jour il y avoit une moyenne balaine (que
les Sauvages appellent _Maria_) laquelle venoit tous les jours au matin
dans le Port avec le flot, nouant là dedans tout à son aise, & s'en
retournoit d'ebe. Et lors prenant un peu de loisir, je fis en rhime
Françoise un Adieu audit sieur du Pont & sa troupe, lequel est ci-aprés
couché parmi LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE.
Le vint-huitiéme dudit mois chacun print sa route qui deçà, qui delà,
diversement à la garde de Dieu. Quant au sieur du Pont il deliberoit en
passant d'attaquer un marchant de Rouën nommé Boyer (lequel contre les
deffenses du Roy étoit allé pardela troquer avec les Sauvages apres
avoir eté delivré des prisons de la Rochelle par le consentement du
sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il
étoit ja parti. Et quant audit sieur de Poutrincourt il print la volte
de l'ile sainte Croix premiere demeure des François, ayant Champ-doré
pour maitre & conducteur de sa barque, mais contrarié du vent, & pource
que sa barque faisoit eau, il fut contraint de relacher par deux fois.
En fin il franchit la Baye Françoise, & visita ladite ile, là où trouva
d blé meur de celui que deux ans auparavant le sieur de Monts avoit
semé, lequel étoit beau, gros, pesant, & bien nourri. Il nous en envoya
au Port Royal, où j'étois demeuré, ayant eté de ce prié pour avoir
l'oeil à la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A
quoy j'avoy condescendu (encore que cela eust eté laissé à ma volonté)
pour l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation
se feroit en païs plus chaut pardela Malebarre, & que nous irions tous
de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps
je me mis à preparer de la terre, & faire des clotures & compartimens de
jardins pour y semer des legumes, & herbes de menage. Nous fimes aussi
faire un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit bien necessaire
pour recevoir les eaux & humidités qui paravant decouloient par dessouz
les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit defrichez: ce
qui paraventure rendoit le lieu mal sain.
Je ne veux m'arreter à décrire ici ce que nos autres ouvriers faisoient
chacun en particulier. Il suffit que nous avions nombre de menuisiers,
charpentiers, massons, tailleurs de pierres, serruriers, tailandiers,
couturiers, scieurs d'ais, matelots, &c, qui faisoient leur exercices,
en quoy ils étoient fort humainement traitez. Car on les quittoit pour
trois heures de travail par jour. Le surplus du temps ilz l'emploioient
à recuillir des Moules qui sont de basse mer en grande quantité devant
le Fort, ou des Houmars (especes de Langoustes) ou des Crappes, qui sont
abondamment sous les roches au Port-Royal, ou des Cocques qui sont souz
la vaze de toutes parts és rives dudit port. Tout cela se prent sans
filets & sans batteaux. Il y en avoit qui prenoient quelquefois du
gibier, mais 'étant dressez à cela ilz gatoient la chasse. Et pour nôtre
regard, nous avions à nôtre table un des gens du sieur de Monts, qui
nous pourvoyoit en sorte que n'en manquions point, nous apportant
quelquefois demi douzaine d'Outardes, quelquefois autant de canars, ou
oyes sauvages grises & blanches, bien souvent deux & trois douzaines
d'alouettes, & autres sortes d'oiseaux. De pain nul n'en manquoit: &
avoit chacun trois chopines de vin pur & bon. Ce qui a duré tant que
nous avons été par dela, sinon que quand ceux qui nous vindrent querir,
au lieu de nous apporter des commodités nous eurent aidé à en faire
vuidange (comme nous le pourrons repeter ci-aprés) il fallut reduire la
portion à une pinte. Et neantmoins bien souvent il y a eu de
l'extraordinaire. Ce voyage en ce regard a eté le meilleur de tous dont
nous en devons beaucoup de louange audit sieur de Monts & à ses associez
les sieurs Macquin & Georges Rochelois, qui nous en pourveurent tant
honnétement. Car certes je trouve que cette liqueur Septembrale est
entre autres choses un souverain preservatif contre la maladie du
Scorbut: & les epiceries, pour corriger le vice qui pourroit étre en
l'air de cette region, lequel neantmoins j'ay toujours reconu bien pur &
subtil, nonobstant les raisons que j'en pourrois avoir touchées parlant
ci-dessus d'icelle maladie. Pour la pitance nous avions pois, féves,
ris, pruneaux, raisins, morues seches & chairs salées, sans comprendre
les huiles & le beurre. Mais toutes & quantes fois que les Sauvages
habituez pres de nous avoient pris quelque quantité d'Eturgeons,
Castors, Ellans, Caribous, ou autres animaux mentionnez en mon Adieu en
la Nouvelle-France, ils nous en apportoient la moitié: & ce qui restoit
ilz l'exposoient quelquefois en vente en place publique, & ceux qui en
vouloient troquoient du pain alencontre. Voila en partie nôtre façon de
vivre par dela. Mais jaçoit que chacun de nosdits ouvriers eût son
métier particulier, neantmoins il falloit s'employer à tous usages,
comme plusieurs faisoient. Quelques massons & tailleurs de pierre se
mirent à la boulengerie, Léquels nous faisoient d'aussi bon pain que
celui de Paris. Ainsi un de noz scieurs d'ais nous fit plusieurs fois du
charbon en grande quantité.
En quoy est à noter une chose dont ici je me souvien. C'est que comme il
fut necessaire de lever des gazons pour couvrir la pile de bois
assemblée pour faire ledit charbon, il se trouva dans les prez plus de
deux pieds de terre, non terre, mais herbes melées de limon qui se sont
entassées les unes sur les autres annuellement depuis le commencement du
mande, sans avoir été fauchées. Neantmoins la verdure en est belle
servant de pasture aux Ellans, léquels nous avons plusieurs fois veu en
noz prairies de delà en troupe de trois ou quatre, grands & petits se
laissans aucunement approcher, puis gaignans les bois. Mais je puis dire
davantage avoir veu en traversant deux lieuës de nosdites prairies,
icelles toutes foullées de vestiges d'Ellans, car je n'y sçay point
d'autres animaux à pié fourchu. Et en fut tué un non loin de nôtre Fort,
en un endroit là où le sieur de Monts ayant fait faucher l'herbe deux
ans devant, elle estoit revenue la plus belle du monde. Quelqu'un pourra
s'étonner comment se font ces prairies, veu que toute la terre en ces
lieux-là est couverte de bois. Pour à quoy satisfaire, le curieux sçaura
qu'és hautes marées, principalement en celles de Mars & de Septembre, le
flot couvre ces rives là: ce qui empeche les arbres d'y prendre racine.
Mais par tout où l'eau ne surnage point, s'il y a de la terre il y a des
bois.
_Partement de l'ile Sainte-Croix: Baye de Marchin: Chouakoet: Vignes &
raisins: & largesse de Sauvages: Terre & peuple Armouchiquois: Cure d'un
armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuple: Vice des
Armouchiquois: Soupçon: Peuple ne se souciant de vétement: Blé semé &
vignes plantées en la terre des Armouchiquois: Quantité de raisins:
Abondance de peuple: Mer perilleuse._