DEVANT que parvenir au Banc duquel nous avons parlé ci-dessus, qui est
le grand Banc où se fait la pescherie des Morues vertes (ainsi les
appelle-on, quand elles ne sont seches: car pour les secher il faut
aller à terre) les Mariniers, outre la supputation qu'ilz font de leurs
routes, ont des avertissemens qu'ils en approchent, par les oiseaux,
tout ainsi qu'on fait en revenant en France, quand on en est à quelques
cent ou six vintz lieuës prés. De ces oiseaux les plus frequens vers
ledit Banc sont des Godes, Fouquets, & autres qu'on appelle Happe-foyes,
pur la raison que nous dirons tantot. Quand donc on eut reconu de ces
oiseaux qui n'étoient pas semblables à ceux que nous avions veu au
milieu de la pleine mer, on jugea que nous n'étions pas loin d'icelui
Banc. Ce qui occasionna de jetter la sonde par un Jeudi vint-deuxiéme de
Juin, & lors ne fut trouvé fond. Mais le méme jour sur le soir on la
jetta derechef avec meilleur succés. Car on trouva font à trente six
brasses. Je ne sçaurois exprimer la joye que nous eumes de nous voir là
où nous avions tant desiré d'étre parvenus. Il n'y avoit plus de
malades, chacun sautoit de liesse, & nous sembloit étre en nôtre païs,
quoy que ne fussions qu'à moitié de nôtre voyage, du moins pour le temps
que nous y employames devant qu'arriver au Port Royal, où nous tendions.
Ici devant que passer outre je veux éclaircir ce mot de Banc: qui
paraventure tient quelqu'un en peine de sçavoir que c'est. On appelle
Bancs quelquefois un font areneux où n'y a gueres d'eau, ou qui asseche
de basse mer. Et tels endroits sont funestes aux navires qui les
rencontrent. Mais le Banc duquel nous parlons ce sont montagnes assises
sur le profond des abymes s'élevent jusques à trente, trente-six, &
quarante brasses prés de le surface de la mer. Ce banc on le tient de
deux cens lieuës de long, & dix-huit, vint, & vint quatre de large:
passé lequel on ne trouve plus de font non plus que pardeça, jusques à
ce qu'on aborde la terre. Là dessus les navires étans arrivés, on plie
les voiles, & fait-on la pécherie de la Morue verte, comme j'ay dit, de
laquelle nous parlerons au dernier livre. Pour le contentement de mon
lecteur je l'ay figuré en ma Charte geographique de la Terre-neuve avec
des points, qui est tout ce qu'on peut faire pour le representer. Au
milieu du lac de Neuf-chastel en Suisse se rencontre chose semblable.
Car les pécheurs y pechent à six brasses de profond, & hors de là ne
trouvent point de fond. Plus loin que le grand banc des morues s'en
trouve d'autres, ainsi que j'ay remarqué en ladite charte, sur léquels
on ne laisse de faire bonne pécherie: & plusieurs y vont qui sçavent les
endroits. Lors que nous partimes de la Rochelle il y avoit comme une
foret de navires à Chef-de-bois (d'où aussi ce lieu a pris son nom) que
s'en allerent en ce païs là tout d'une volte, nous ayans devancé de deux
jours.
Aprés avoir reconu le Banc nous nous remimes à la voile & fimes porter
toute la nuit, suivans toujours nôtre route à l'Oest. Mais le point du
jour venu qui étoit la veille saint Baptiste, à bon jour bonne oeuvre,
ayans mis les voiles bas, nous passames la journée à la pécherie des
Morues avec mille rejouissances & contentemens, à cause des viandes
freches que nous eumes tant qu'il nous pleut, aprés les avoir long temps
desirées. Parmi la pecherie nous eumes aussi le plaisir de voir prendre
de ces oiseaux que les mariniers appellent Happe-foyes, à cause de leur
aviduité à recuillir les foyes des Morues que l'on jette en mer, aprés
qu'on leur a ouvert le ventre, déquels ilz sont si frians, que quoy
qu'ils voient une grande perche ou gaffe dessus leur téte préte à les
assommer ilz se hazardent d'approcher du vaisseau pour en attraper à
quelque pris que ce soit. Et à cela passoient leur temps ceux qui
n'étoient occupés à ladite pecherie: & firent tant par leur industrie &
diligence, que nous en eumes environ une trentaine. Mais en cette action
un de noz charpentiers de navire se laissa tomber dans la mer: & bien
vint que le navire ne derivoit gueres. Ce qui lui donna moyen de se
sauver & gaigner le gouvernail, par où on le tira en haut, & au bout fut
chatié de sa faute par le Capitaine Foulques.
En cette pecherie nous prenions aussi quelquefois des chiens de mer; les
peaux déquelz noz Menuisiers gardoient soigneusement pour addoucir leurs
bois de menuiserie: item des Merlus qui sont meilleurs que les Morues: &
quelquefois des Bars: laquelle diversité augmentoit nôtre contentement.
Ceux qui ne tendoient ni aux morues ni aux oiseaux, passoient le temps à
recuillir les coeurs, tripes, & parties interieures plus delicates
dédites Morues qu'ilz mettoient en hachis avec du lart, des epices & de
la chair d'icelles Moruës, dont ilz faisoient d'aussi bons cervelats
qu'on sçauroit dans Paris. Et en mangeames de fort bon appetit.
Sur le soir nous appareillames pour nôtre route poursuivre, aprés avoir
fait bourdonner noz canons tant à-cause de la féte de saint Jean, que
pour l'amour du Sieur de Poutrincourt qui porte le nom de ce sainct. Le
lendemain quelques uns des nôtres nous dirent qu'ils avoient veu un banc
de glaces. Et là dessus nous fut recité que l'an precedent un navire
Olonois s'étoit perdu pour en étre approché trop prés, & que deux hommes
s'étans sauvez sur les glaces avoient en ce bon heur qu'un autre navire
passant les avoit recuillis.
Faut remarquer que depuis le dix-huitiéme de Juin jusques à nôtre
arrivée au Port Royal nous avons trouvé temps tout divers de celui que
nous avions eu auparavant. Car (comme nous avons dit ci-dessus) nous
eumes des froidures & brouillas (ou brumes) devant qu'arriver au Banc
(où nous fumes de beau soleil) mais le lendemain nous retournames aux
brumes, léquelles nous voyions venir de loin nous envelopper & tenir
prisonniers ordinairement trois jours durant pour deux jours de beau
temps qu'elles nous permettoient. Ce qui étoit toujours accompagné de
froidures par l'absence du soleil. Voire méme en diverses saisons nous
nous sommes veus huit jours continuels en brumes épesses par deux fois
sans apparence du soleil que bien peu, comme nous reciterons ci-aprés.
Et de tels effects j'ameneray une raison qui me semble probable. Comme
nous voyons que le feu attire l'humidité d'un linge mouillé qui lui est
opposé, ainsi le soleil attire des humiditez & vapeurs de la terre & de
la mer. Mais pour la resolution d'icelles il a ici une vertu, & par de
la une autre, selon les accidens & circonstances qui se presentent. Es
païs de deça il nous enleve seulement les vapeurs de la terre & de noz
rivieres, léquelles étans pesantes & grossieres, & tenans moins de
l'element humide, nous causent un air chaud: & la terre dépouillée de
ces vapeurs en est plus chaude & plus roties. De là vient que cesdites
vapeurs ayans la terre d'une part & le soleil de l'autre qui les
échauffent, elles se resoudent aisément, & ne demeurent guere en l'air,
si ce n'est en hiver, quand la terre est refroidie, & le soleil au-dela
de la ligne equinoctiale éloignée de nous. De cette raison vient aussi
la cause pourquoy en la mer de France les brumes ne sont si frequentes
ne si longues qu'en la Terre-neuve, par-ce que le soleil passant de son
Orient par dessus les terres, cette mer à la venue d'icelui ne reçoit
quasi que des vapeurs terrestres, & par un long espace il ne conserve
cette vertu de bien-tôt resoudre les exhalations qu'il a attirées à soy,
Mais quand il vient au milieu de la mer Oceane, & à ladite Terre-neuve,
ayant elevé & attiré à soy en un si long voyage une grande abondance de
vapeurs de toutes cette plaine humide, il ne les resout pas aisément,
tant pource que ces vapeurs sont froides d'elles-mémes & de leur nature,
que pource que le dessouz sympathize avec elle & les conserve, & ne sont
point les rayons du soleil secondés à la resolution d'icelles, comme ilz
sont sur la terre. Ce qui se reconoit méme en la terre de ce païs-là:
laquelle encores qu'elle ne soit gueres échauffée, à-cause de
l'abondance des bois, toutefois elle aide à dissiper les brumes &
brouillas qui y sont ordinairement au matin durant l'été, mais non pas
comme à la mer, car étans élevées apres la minuit sur les huit heures
elles commencent à s'évanouir, & lui servent de rousée.
J'espere que ces petites digressions ne seront desagreables au Lecteur,
puis qu'elles viennent à nôtre propos. Le vint-huitiéme de Juin nous
nous trouvames sur un Banquereau (autre que le grand Banc duquel nous
avons parlé) à quarante brasses: & le lendemain un de noz matelots tomba
de nuit en la mer, & étoit fait de lui s'il n'eut rencontré un cordage
pendant en l'eau. De là en avant nus commençames à avoir des
avertissemens de la terre (c'étoit la Terre-neuve) par des herbes,
mousses, fleurs, & bois que nous rencontrions toujours plus abondamment
plus nous en approchions. Le quatriéme de Juillet noz matelots qui
étoient du dernier quart apperceurent dés le grand matin les iles saint
Pierre, chacun étant encore au lit. Et le Vendredi septiéme dudit mois
nous découvrimes à estribort une côte de terre relevée longue à perte de
veuë, qui nous remplit de rejouissance plus qu'auparavant. En quoy nous
eumes une grande faveur de Dieu d'avoir fait cette découverte de beau
temps. Et étans encore loin les plus hardis montoient à la hune pour
mieux voir tant nous étions tous desireux de cette terre vraye
habitation de l'homme. Le sieur de Poutrincourt y monta & moy aussi, ce
que n'avions onques fait. Nos chiens mettoient le museau hors le bord
pour mieux flairer l'air terrestre, & ne se pouvoient tenir de témoigner
par leurs gestes l'aise qu'ils avoient. Nous en approchames à une lieuë
prés & (voiles bas) fimes pecherie de morues celle qu'avions faite au
banc commençant à faillir. Ceux qui pararavant nous avoient fait des
voyages pardela jugerent que nous étions au Cap Breton. La nuit venant
nous dressames le Cap à la mer: Et le lendemain huitiéme dudit mois,
comme nous approchions de la Baye de _Campseau_ vindrent les brumes sur
le vépre, qui durerent huit jours entiers, pendant léquelz nous nous
soutimme en mer louvians toujours, sans avancer, contrariés des vents
d'Oest & Surouest. Pendant ces huit jours, qui furent d'un Samedi à un
autre Dieu (qui a toujours conduit ces voyages, auquels ne s'est perdu
un seul homme par mer) nous fit paroitre une speciale faveur, de nous
avoir envoyé parmi les brumes épesses un eclaircissement de soleil, qui
ne dura que demi heure: & lors nous eumes la veuë de la terre ferme, &
coutume que nous nous allions perdre sur les brisans si nous n'eussions
vitement tourné le cap en mer. C'est ainsi qu'on recherche la terre
comme une bien-aimée, laquelle quelquefois rebute bien rudement son
amant. En fi le Samedi quinziéme de Juillet, sur les deux heures apres
midi le ciel commença de nous saluer à coups de canonades, pleurant
comme faché de nous avoir si long temps tenu en peine. Si bien que le
beau temps revenu, voici droit à nous (qui estions à quatre lieuës de
terre) deux chaloupes à voile deployée parmi une mer encore emeuë. Cela
nous donna beaucoup de contentement. Mais tandis que nous nous
poursuivions nôtre route, voici de la terre des odeurs en suavité
nompareilles apportées d'un vent chaut si abondamment, que tout l'Orient
n'en sçauroit produire davantage. Nous tendions noz mains, comme pour
les prendre, tant elles étoient palpables: ainsi qu'il avint à l'abord
de la Floride à ceux qui y furent avec Laudonniere. A tant s'approchent
les deux chaloupes, l'une chargée de Sauvages, qui avoient un Ellan
peint à leur voile, l'autre de François Maloins, qui faisoient leur
pecherie au port de _Campseau_. Mais les Sauvages furent plus diligens,
car ils arriverent les premiers. N'en ayant jamais veu j'admiray du
premier coup leur belle corpulence & forme de visage. Il y en eut un que
s'excusa de n'avoir apporté sa belle robbe de Castors, par-ce que le
temps avoit été difficile. Il n'avoit qu'une piece de frize rouge sur
son dos: & des _Matachiaz_ au col, aux poignets & au dessus du coude, &
à la ceinture. On les fit manger & boire, & ce faisant Ilz nous dirent
tout ce qui s'étoit passé depuis un an au Port Royal, où nous allions.
Cependant les Maloins arriverent, & nous en dirent tout Autant que les
Sauvages: Adjoutans que le Mercredi auquel nous evitames les brisans,
ilz nous avoient veu, & vouloient venir à nous avec lédits Sauvages,
mais que nous étans retournez en mer ilz s'en étoient desistez: &
davantege, qu'à terre il avoit toujours fait beau temps: ce que nous
admirames fort: mais la cause en a été renduë ci-dessus. De cette
incommodité se peut tirer à l'advenir un bien, que ces brumes serviront
de rempar au païs, & sçaura-on toujours en diligence ce qui se passera
en mer. Ilz nous dirent aussi qu'ils avoient eu avis quelques jours
auparavant, par d'autres Sauvages, qu'on avoit veu un navire au Cap
Breton. Ces François de saint Malo étoient gens qui faisoient pour les
associez du sieur de Monts, & se plaignirent que les Basques contre les
defenses du Roy, avoient enlevé & troqué avec les Sauvages plus de six
mille Castors. Ilz nous donnerent de leurs poissons, comme Bars, Merlus,
& grans Fletans. Quant aux Sauvages, avant partir ilz nous demanderent
du pain pour porter à leurs femmes: Ce qu'on leur accorda. Et le
meritoient bien, d'estre venus de si bon courage pour nous dire en
quelle part nous étions. Car depuis nous allames toujours asseurément.
A l'Adieu quelque nombre de ceux de nôtre compagnie s'en allerent à
terre au Port de _Campseau_, tant pour nous faire venir du bois & de
l'eau douce, que pour de là suivre la côte jusques au Port Royal dans
une chaloupe: car nous avions crainte que le Capitaine du Pont n'en fust
dé-ja parti lors que nous arriverions. Les Sauvages s'offirent d'aller
vers lui à travers les bois, avec promesse qu'ils y seroient dans six
jours, pour l'avertir de nôtre venuë afin de l'arréter, d'autant qu'il
avoit le mot de partir si dans le seziéme du mois il n'avoit secours: à
quoy il ne faillit point: toutefois noz gens desireux de voir la terre
de prés, empécherent cela, & nous promirent nous apporter le lendemain
l'eau & le bois susdit si nous nous trouvions prés ladite terre. Ce que
nous ne fimes point, & poursuivimes nôtre route.
Le Mardi dix-septiéme de Juillet nous fumes à l'accoutumée pris de
brumes & de vent contraire. Mais le Jeudi nous eumes du calme, si bien
que nous n'avancions rien ni de brumes, ni de beau temps. Durant ce
calme fut le soir un charpentier de navire se baignant en la mer apres
avoir trop beu d'eau de vie, se trouva surpris, le froid de la marine
combattant contre l'échauffement de cet esprit de vin. Quelques matelots
voyans leur compagnon en peril, se jetterent dans l'eau pour le
secourir, mais ayant l'esprit troublé, il se mocquoit d'eux, & n'en
pouvoit-on jouir. Ce qui occasionna encore d'autres matelots d'aller au
secours & s'empecherent tellement l'un l'autre que tous se virent en
peril. En fin il y en eut un qui parmi cette confusion ouït la voix du
sieur de Poutrincourt qui lui disoit, Jean Hay (c'étoit son nom)
regardez-moy, & print le cordage qu'on lui presentoit. On le tira en
haut, & le reste quant & quant fut sauvé. Mais l'autheur de la noise
tomba en une maladie dont il pensa mourir.
Apres ce calme nous retournames pour deux jours au païs de brumes. Et le
Dimanche vint-troisiéme dudit mois eumes conoissance du Port du
Rossignol, & le méme jour apres midi de beau soleil nous mouillames
l'ancre en mer à l'entrée du Port au Mouton, & pensames toucher, étans
venus jusques à deux brasses & demie de profond. Nous allames en nombre
de dix-sept à terre pour querir de l'eau & du bois qui nous
defailloient. Là nous trouvames encore entieres les cabannes & logemens
du Sieur de Monts qui y avoit séjourné l'espace d'un mois deux ans
auparavant, comme nous avons dit en son lieu. Nous y remarquames parmi
une terre sablonneuse force chénes porte-glans, cyprés, sapins,
lauriers, roses muscades grozelles, pourpier, framboises, fougeres,
lysimachia, espece de scammonée, Calamus odoratus, Angelique, & autres
Simples en deux heures que nous y fumes: Et reportames en nôtre navire
quantité de pois sauvages que nous trouvames bons. Ilz croissent sur les
rives de la mer, qui les couvre deux fois le jour. Nous n'eumes le
loisir d'aller à la chasse des lapins qui sont en grand nombre non loin
dudit Port: ains nous en retournams sitôt que nôtre charge d'eau & de
bois fut faite: & nous mimes à la voile.
Le Mardi vint-cinquiéme étions à l'endroit du Cap de Sable de
beau-temps, & fimes bonne journée, car sur le soir nous eumes en veuë
l'ile longue & la baye sainte Marie, mais à cause de la nuit nous
reculames à la mer. Et le lendemain vimmes mouiller l'ancre à l'entrée
du Port Royal, où ne peumes entrer pource qu'il étoit ebe. Mais deux
coups de canons furent tirez de nôtre navire pour saluer ledit Port &
avertir les François qui y étoient.
Le Jeudi vint-septiéme de Juillet nous entrames dedans avec le flot, qui
ne fut sans beaucoup de difficultez, pource que nous avions le vent
opposite, & des revolins entre les montagnes, qui nous penserent porter
sur les rochers. Et en ces affaires nôtre navire alloit à rebours la
poupe-devant, & quelquefois tournoit, sans qu'on y peust faire autre
chose. En fin étans dedans le port, ce nous étoit chose emerveillable de
voir la belle étendue d'icelui, & les montagnes & côtaux qui
l'environnent; & m'étonnois comme un si beau lieu demeuroit desert &
tout rempli de bois, veu que tant de gens languissent au monde qui
pourroient faire proufit de cette terre s'ils avoient seulement un chef
pour les y conduire. Peu à peu nous approchames de l'ile qui est
vis-à-vis du Fort où nous avons depuis demeuré: ile di-je, la plus
agreable qui se puisse voir, desirans en nous-mémes y voir portez de ces
beaux batimens qui sont inutiles pardeça, & ne servent que de retraite
aux hibous & cercerelles. Nous ne sçavions encore si le sieur du Pont
étoit parti, & partant nous nous attendions qu'il nous deust envoyer
quelques gens au devant. Mais en vain: car il n'y étoit plus dés y avoit
douze jours. Et cependant que nos voguions par le milieu du port, voici
que _Membertou_ le plus grand _Sagamos_ des Souriquois (ainsi
s'appellent les peuples chez léquels nous étions) vient au Fort François
vers ceux qui étoient demeurez en nombre de deux tant seulement, crier
comme un homme insensé, disant en Son langage. Quoy? vous vous amusés
ici à diner (il étoit environ midi) & ne voyez point un grand navire qui
vient ici, & ne sçavons quels gens ce sont? Soudain ces deux hommes
courent sur le boulevert, & appretent les canons en diligence, léquels
ilz garnissent de boulets & d'amorces. _Membertou_ sans dilayer vient
dans son canot fait d'écorces, avec une sienne fille, nous reconoitre: &
n'ayant trouvé qu'amitié, & nous reconoissant François, il ne fit point
d'alarme. Neantmoins l'un de ces deux hommes là demeurez, dit La Taille,
vint sur la rive du port la meche sur le serpentin pour sçavoir qui nous
étions (quoy qu'il le sçeust bien, car nous avions la banniere blanche
deployée à la pointe du mast) & si tôt voila quatre volées de canons qui
font de Echoz inumerables: & de nôtre part le Fort fut salué de trois
canonades, & plusieurs mousquetades: en quoy ne manquoit nôtre Trompete
a son devoir. A tant nous descendons à terre, visitons la maison &
passons la journée à rendre graces à Dieu, voir les cabanes des
Sauvages, & nous aller pourmener par les prairies. Mais je ne puis que
je ne loue beaucoup le gentil courage de ces deux hommes, déquels j'ay
nommé l'un, l'autre s'appelle Miquelet: & meritent bien d'étre ici
enchassés, pour avoir exposé si librement leurs vies à la conservation
du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant qu'une
barque & une patache, pour venir cher vers la Terre-neuve des navires de
France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez, farine, &
marchandises qui étoient par-dela léquels il eût fallu jetter dans la
mer (ce qui eût été à nôtre grand prejudice, & en avions bien peur) si
ces deux homme n'eussent pris le hazard de demeurer là pour la
conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayeté
de coeur.
_Heureuse rencontre du sieur du Pont: Son retour au Port-Royal:
Rejouyssance: Description des environs dudit Port: Conjecture sur
l'origine de la grande riviere de Canada: Semailles des blez: Retour du
sieur du Pont en France: Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des
Armouchiquois: Beau segle provenu sans culture: Exercices & façon de
vivre au Port-Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille._