LE Samedi veille de Pentecôte treziéme de May nous levames les ancres &
fimes voiles en pleine mer tant que peu à peu nous perdimes de veue les
grosses tours & la ville de la Rochelle, puis les iles de Rez &
d'Oleron, disans Adieu à la France. C'étoit une chose apprehensive à
ceux qui n'avoient accoustumé une telle danse, de se voir portez sur un
elements si peu solide, & étre à tout moment (comme on dit) à deux doitz
de la mort. Nous n'eumes fait long voyage que plusieurs firent le devoir
de rendre le tribut à Neptune. Ce-pendant nous allions toujours avant, &
n'étoit plus question de reculer en arriere depuis que la planche fut
levée. Le seziéme jour de May nous eumes en rencontre treze navires
Flamendes allans en Hespagne, qui s'enquirent de nôtre voyage, &
passerent outre. Depuis ce temps nous fumes un mois entier sans voir
autre chose que ciel & eau hors nôtre ville flotante, sinon un navire
environ l'endroit des Essores (ou Açores) bien garni de gens mélez de
Flamens & Anglois. Ilz nous vindrent couper chemin, & joindre d'assez
prés. Et selon la coutume nous leur demandames d'où étoit le navire. Ilz
nous dirent qu'ils étoient Terre-neuviers, c'est à dire qu'ils alloient
à la pecherie des Morues aux Terres-neuves, & demanderent si nous
voulions qu'ilz vinssent avec nous de Compagnie: dequoy nous les
remerciames. Là dessus ilz beurent à nous & nous à eux, & prindrent une
autre route. Mais aprés avoir consideré leur vaisseau, qui étoit tout
chargé de mousse verte par le ventre & les côtez: nous jugeames que
c'étoient des Forbans, & qu'il y avoit long temps qu'ilz battoient la
mer en esperance de faire quelque prise. Ce fut lors plus que devant que
nous commencames à voir sauter les moutons de Neptune (ainsi appelle-on
les flots blanchissans quand la mer se veut emouvoir) & ressentir les
rudes estocades de son Trident. Car ordinairement la mer est tempetueuse
en l'endroit que j'ay dit. Que si on m'en demande la cause, je diray que
j'estime cela provenir de certain conflit des vents Orientaux &
occidentaux qui se rencontrent en cette partie de la mer, &
principalement en Eté quand ceux d'Oest s'elevent, & d'une grande force
penetrent un grand espace de mer jusques à ce qu'ilz trouvent les vents
de deçà qui leur font resistance: & à ces rencontres il fait mauvais se
trouver. Or cette raison me semble d'autant plus probable, que jusques
environ les Essores nous avions eu vent assés à propos, & depuis préque
toujours vent debout, ou Suroest, ou Noroest, peu de Nort & du Su, qui
ne nous étoient que bons pour aller à la bouline. De vent d'Est rien du
tout, sinon une ou deux fois, lequel ne nous dura pour en faire cas. Il
es bien certain que les vents d'Oest regnent fort au long & au large de
cette mer, soit par une certaine repercussion du vent Oriental qui est
rapide souz la ligne æquinoctiale, duquel nous avons parlé ci-dessus; ou
par ce que cette terre Occidentale étant grande, le vent aussi qui en
sort abonde davantage. Ce qui arrive principalement en été quant le
soleil a la force d'attirer les vapeurs de la terre. Car les vents en
viennent & volontiers sortent des baumes & cavernes d'icelle. Et pource
les Poëtes feignent qu'Æole les tient en des prisons d'où il les tire, &
les fait marcher en campagne quand il lui plait. Mais l'esprit de Dieu
nous le confirme encore mieux, quant il dit par la bouche du Prophete,
que Dieu tout puissant entre autres merveilles tire les vents de ses
thresors, qui sont ces cavernes dont je parle. Car le mot de thresor
signifie en Hebrieu lieu secret & caché.
_Des recoins de la terre, où ses limites sont,_
_Les pesantes vapeurs il souleve en amont,_
_Il change les eclairs en pluvieux ravages,_
_Tirant de ses thresors les vents & les orages._
Et sur cette consideration Christophe Colomb Genois premier navigateur
en ces derniers siecles aux iles de l'Amerique, jugea qu'il y avoit
quelque que grande terre en l'Occident, s'estant pris garde en allant
sur mer qu'il y en venoit des vents continuels.
Poursuivans donc nôtre route nous eumes quelques autres tempétes &
difficultés causées par les vents que nous avions préque toujours
contraires pour estre partis trop tard: Mais ceux qui partent en Mars
ont ordinairement bon temps, pour ce qu'alors sont en vogue les vents
d'Est, & Nordest, & Nort, propres à ces voyages. Or ces tempétes bien
souvent nous étoient présagées par les Marsoins qui environnoient nôtre
vaisseau par milliers se jouans d'une façon fort plaisante. Il y en eut
quelques uns à qui mal print de s'étre trop approchés. Car il y avoit
des gens au guet souz le Beau-pré (à la proue du navire) avec des
harpons en main qui les dardoient quelquefois, & les faisoient venir à
bord à l'aide des autres matelots, léquels avec des gaffes les tiroient
en haut. Nous en avons pris plusieurs de cette façon allant & venant,
qui ne nous ont point fait de mal. Cet animal a deux doits de lart sur
le dos tout au plus. Quand il étoit fendu nous lavions noz mais en son
sang tout chaud, ce qu'on disoit étre bon à conforter les nerfs. Il a
merveilleuse quantité de dents le long du museau, & pense qu'il tient
bien ce qu'il attrape une fois.
[La page 520 du document de reference, qui devrait se trouver ici est
remplacée par une reproduction de la page 500. La page suivante est la
page 521.]
vaisseau pour soutenir les vagues. Quelquefois aussi nous avions des
calmes bien importuns durant léquels on se baignoit en la mer, on
dansoit sur le tillac on grimpoit à la hune, nous chantions en Musique.
Puis quand on voyoit sortir de dessouz l'orizon un petit nuage, c'étoit
lors qu'il falloit quitte ces exercices, & se prendre garde d'un grain
de vent enveloppé là dedans, lequel se desserrant, grondant, ronflant,
sifflant, bruiant, tempetant, bourdonnant, étoit capable de renverser
nôtre vaisseau c'en dessus dessous, s'il n'y eût eu des gens préts à
executer ce que le maitre du navire (qui étoit le Capitaine Foulques
homme fort vigilant) leur commandoit. Or ces grains de vents léquels
autrement on appelle orages, il n'y a danger de dire comme ilz se
forment, & d'où ilz prennent origine. Pline en parle en son Histoire
naturele, & dit en somme que ce sont exhalations & vapeurs légeres
elevées dela terre jusques à la froide region de l'air: & ne pouvans
passer outre, ains plutot contraintes de retourner en arriere elles
rencontrent quelquefois des exhalations sulfurées & ignées, qui les
environnent & resserrent de si prés, qu'il en furvient un grand combat,
émotion & agitation entre le chaud sulfureux & l'aëreux humide, lequel
forcé par son plus fort ennemi, de fuir; il s'élargit, se fait faire
jour, & siffle, bruit, tempéte, bref se fait vent, lequel est grand, ou
petit, selon que l'exhalaison sulfurée qui l'enveloppe se romp & lui
fait ouverture, tantot tout à coup, ainsi que nous avons posé le fait ci
dessus, tantot avec plus de temps, selon la quantité de la matiere de
laquelle est composée, & selon que plus ou moins elle est agitée par
contraires qualitez.
Mais je ne puis laisser en arriere l'asseurance merveilleuse qu'ont les
bons matelots en ces conflicts de vents, orages & tempétes, lors qu'un
navire étant porté sur des montagnes d'eaux, & de la glisse comme aux
profonds abymes du monde, ilz grimpent parmi les cordages non seulement
à la hune, & au bout du grand mast, mais aussi sans degrez, eu sommet
d'un autre mast qui est enté sur le premier, soutenus seulement de la
force de leurs bras & piés entortillés à-l'entour des plus hauts
cordages. Voire je diray plus, qu'en ce grand branlement s'il arrive que
la grand voile (qu'ils appellent Phaphil, ou Papefust) soit denoué par
les extremitez d'enhaut, le premier à qui il sera commandé se mettra à
chevalon sur la Vergue (c'est l'arbre qui traverse le grand mast) & avec
un marteau à sa ceinture & demi douzaine de clous à la bouche ira
r'attacher au peril de mille vies ce qui étoit decousu. J'ay autrefois
ouï faire grand cas de la hardiesse d'un Suisse, qui (apres le siege de
Laon, & la ville rendue à l'obeissance du Roy) grimpa, & se mie à
chevalon sur le travers de la Croix du clocher de l'Eglise nôtre Dame
dudit lieu, & y fit l'arbre fourchu, les piés en haut: qui fut une
action bien hardie: On en dit autant d'un qui une fois l'an fait le méme
sur la pointe du clocher de Strasbourg, qui est encore plus haut que
celuy de Laon: mais cela ne me semble rien au pris de ceci, étant ledit
Suisse & l'autre, sur un corps solide & sans mouvement; & cetui-ci (au
contraire), pendant sur une mer agitée de vents impetueux, comme nous
avons quelquefois veu.
Depuis que nous eumes quitté ces Froans, déquels nous avons parlé
ci-dessus, nous fumes jusques au six huitiéme de Juin agitez de vents
divers & préque tous contraires sans rien découvrir qu'un navire fort
éloigné, lequel nous n'abordames, & neantmoins cela nous consoloit. Et
ledit jour nous rencontrames un navire de Honfleur ou commandoit le
Capitaine la Roche allant aux Terres-neuves, lequel n'avoit eu sur mer
meilleure fortune que nous. C'est la coutume en mer que quand quelque
navire particulier rencontre un navire Royal (comme étoit le nôtre) de
se mettre au dessouz du vent, & se presenter non point côte à côte, mais
en biaisant: méme d'abattre son enseigne: ainsi que fit ce Capitaine la
Roche, hors-mis l'enseigne qu'il n'avoit point non plus que nous: n'en
étant besoin en si grand voyage sinon quand on approche la terre, ou
quand il se faut battre. Noz mariniers firent alors leur estime sur la
route que nous avions faite. Car en tout navire les Maitre Pilotes, &
Contremaitre, font registre chaque jour des routes, & airs de vents
qu'ils ont suivi, par combien d'heures, & l'estimation des lieuës. Ledit
la Roche donc estimoit étre par les quarante-cinq degrés & à cent lieuës
du Banc: Nôtre Pilote nommé Maitre Olivier Fleuriot de Saint-Malo, par
sa supputation disoit que nous n'en étions qu'à soixante lieuës: & le
Capitaine Foulques à six vints & je croy qu'il jugeoit le mieux. Nous
eumes beaucoup de contentement de ce rencontre, & primmes bon courage
puis que nous commencions à rencontrer des vaisseaux, nous étant avis
que nous entrions en lieu de conoissance.
Mais il faut remarquer une chose en passant que j'ay trouvée admirable,
& où il y a à philosopher. Car environ cedit jour dix-huitiéme de Juin
nous trouvames l'eau de la mer l'espace de trois jours fort tiede, & en
étoit nôtre vin de méme au fond du navire, sans que l'air fut plus
échauffé qu'auparavant. Et le vint-uniéme dudit mois tout au rebours
nous fumes deux ou trois jours tant environnez de brouillas & froidures,
que nous pensions étre au mois de Janvier: & étoit l'eau de la mer
extremement froide. Ce qui nous dura jusques à ce que nous vimmes sur le
Banc, pour le regard desdits brouillas qui nous causoient cette froidure
au dehors. Quand je recherche la cause de cette antiperistase, je
l'attribue aux glaces du Nort qui se dechargent sur la côte & la mer
voisine de la Terre-neuve, & de Labrador, léquelles nous avons dit
ailleurs étre là portées par le mouvement naturel de la mer, lequel se
fait plus grand là qu'ailleurs, à cause du grand espace qu'elle a à
courir comme dans un golfe au profond de l'Amerique, où la nature & lit
de la terre universele la Porte aisément. Or ces glaces (qui quelquefois
se voient en bancs longs de huit, ou dix lieuës, & hautes comme monts &
côtaus, & trois fois autant profondes dans les eaux) tenans comme un
empire en cette mer, chassent loin d'elles ce qui est contraire à leur
froideur, & consequemment font reserrer pardeça ce peu que l'esté peut
apporter de doux temperament en la partie où elles se viennent camper.
Sans toutefois que je vueille nier que cette region là en méme parallele
ne soit quelque peu plus froide que celles de nôtre Europe, pour les
raisons que nous dirons ci-aprés, quand nous parlerons de la tardiveté
des saisons. Telle est mon opinion: n'empechant qu'un autre ne dise la
sienne. Et de cette chose memoratif, j'y voulu prendre garde au retour
de la Nouvelle-France, & trouvay là méme tiedeur d'eau (ou peu s'en
falloit) quoy qu'au mois de Septembre, à cinq ou six journées au deça
dudit Banc duquel nous allons parler.
_Du grand Banc des Morues: Arrivée audit Banc. Description d'icelui:
Pécheries de Morues & d'oiseaux: Gourmandise des Happe-foyes: Perils
divers: Faveurs de Dieu: Causes des frequentes & longues brumes en la
mer Occidentale: Avertissement de la terre: Venuë d'icelle: Odeurs
merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au port du Mouton:
Arrivée au Port Royal: De deux François y demeurez seuls parmi les
Sauvages._