CHAP. X

ARRIVEZ que nous fumes à la Rochelle nous y trouvames les Sieurs de

Monts & de Poutrincourt qui y étoient venu en poste, & nôtre navire

appellé LE JONAS du port de cent cinquante tonneaux, prét à sortir hors

les chaines de la ville pour attendre le vent. Cependant nus faisions

bonne chere, voire si bonne, qu'il nous tardoit que ne fussions sur mer

pour faire diete. Ce que ne fimes que trop quand nous y fumes une fois:

car deux mois se passerent avant que nous vissions terre, comme nous

dirons tantot. Mais les ouvriers parmi la bonne chere (car ils avoient

chacun vint sols par jour) faisoient de merveilleux tintamarres au

quartier de Saint Nicolas, où ils étoient logez. Ce qu'on trouvoit fort

étrange en une ville si reformée que la Rochelle, en laquelle ne se fait

aucune dissolution apparente, & faut que chacun marche l'oeil droit s'il

ne veut encourir la censure soit du Maire, soit des Ministres de la

ville. De fait il y en eut quelques uns prisonniers, léquels on garda à

l'hôtel de ville jusques à ce qu'il fallut partir; & eussent eté chatiez

sans la consideration du voyage, auquel on sçavoit bien qu'ils

n'auroient pas toutes leurs aises: car ilz payerent assez par apres la

folle enchere de la peint qu'ils avoient baillée aux sieurs Macquin &

Georges bourgeois de ladite ville, pour les tenir en devoir. Je ne les

veux toutefois mettre tous en ce rang, d'autant qu'il y en avoit

quelques uns respectueux & modestes. Mais je puis dire que c'est un

étrange animal qu'un menu peuple. Et me souvient à ce propos de la

guerre des Croquans, entre léquels je me suis trouvé une fois étant en

Querci. C'étoit la chose la plus bigearre du bonde que cette confusion

de porteurs de sabots, d'où ils avoient pris le noms de Croquans, par ce

que leurs sabots clouez devant & derriere faisoient Croc à chaque pas.

Cette sorte de gens confuse n'entendoit ni rime, ni raison, chacun y

étoit maitre, armés les uns d'une serpe au bout d'un baton, les autres

de quelque epée enrouillée, & ainsi consequemment.

Nôtre Jonas ayant sa charge entiere, est en fin tiré hors la ville à la

rade, & pensions partir le huitiéme ou neufiéme d'Avril. Le Capitaine

Foulques s'étoit chargé de la conduite du voyage. Mais comme il y a

ordinairement de la negligence aux affaires des hommes, avint que ce

Capitaine (homme neantmoins que j'ay reconu fort vigilant à la mer)

ayant laissé le navire mal garni d'hommes, n'y étant pas lui-méme, ni le

Pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un

grand vent de Suest s'éleve la nuit, qui romp le cable du Jonas retenu

d'une ancre tant seulement, & le chasse contre un avant-mur qui est hors

la ville adossant la tour de la chaine, contre lequel il choque tant de

fois qu'il se creve & coule à fonds. Et bien vint que la mer pour lors

se retiroit. Car si ce desastre fût arrivé du flot, le navire étoit en

danger d'étre renversé, avec un perte beaucoup plus grande qu'elle ne

fut, mais il se soutint debout, & y eut moyen de le radouber: ce qui fut

fait en diligence. On avertit nos ouvriers de venir ayder à cette

necessité, soit à tirer à la pompe, ou pousser au capestan, ou à autre

chose, mais il y en eut peu qui se missent en devoir, & s'en rioient la

pluspart. Quelques uns s'étans acheminez jusques là parmi la vaze, s'en

retournerent, se plaignans qu'on leur avoit jetté de l'eau, ne

condiderans pas qu'ilz s'étoient mis du côté par où sortoit l'eau de la

pompe que le vent éparpillait sur eux. J'y allay avec le sieur de

Poutrincourt & quelques autres de bonne volonté, où nous ne fumes

inutiles. A ce spectacle étoit préque toute la ville de la Rochelle sur

le rempar. La mer étoit encore irritée, & pensames aller choquer

plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. En fin nous

entrames dedans bagues sauves. Le vaisseau fut vuidé entierement, &

fallut faire nouvel equippage. La perte fut grande & les voyages préque

rompus pour jamais. Car aprés tant de coups d'essais, je croy qu'à

l'avenir nul se fût hazardé d'aller planter des colonies pardela: ce

païs étant tellement décrié, que chacun nous plaignoit sur les accidens

de ceux qui y avoient eté par le passé. Neantmoins le sieur de Monts et

ses associez soutindrent virilement cette perte. Et faut que je die en

cette occurence, que si jamais ce païs là est habité de Chrétiens &

peuples civilisés, c'est (aprés ce qui est deu au Roy) aux autheurs de

ce voyage qu'en appartiendra à juste tiltre la premiere louange.

Cet esclandre nous retarda de plus d'un mois, qui fut employé tant à

décharger qu'à recharger nôtre navire. Pendant ce temps nous allions

quelquefois proumener és voisinages de la ville, & particulierement aux

Cordeliers, qui n'en sont qu'a demie lieuë, là où étant un jour au

sermon par un Dimanche, je m'émerveillay comme en ces places frontieres

on ne mettoit meilleure garnison, ayans de si forts ennemis aupres

d'eux. Et puis que j'entreprens une histoire narrative des choses en la

façon qu'elles se sont passées, je diray que ce nous est chose honteuse

que les Ministres de la Rochelle priassent Dieu chaque jour en leurs

assemblées pour la conversion des pauvres peuples Sauvages, & méme pour

nôtre conduite, & que nos Ecclesiastiques ne fissent pas le semblable.

De verité nous n'avions prié ni les une ni les autres de ce faire, mais

en cela se reconoit le zele d'un chacun. En fin peu auparavant nôtre

depart il me souvient de demander sieur Curé ou Vicaire de l'Eglise de

la Rochelle s'il se pourroit point trouver quelque sien confrere qui

voulût benir avec nous: ce que j'esperoy se pouvoir aisément faire,

pource qu'ils étoient là en assez bon nombre, & joint qu'étans en une

ville maritime, je cuidoy qu'ilz prinssent plaisir de voguer sur les

flots: mais je ne peu rien obtenir: Et me fut dit pour excuse qu'il

faudroit des gens qui fussent poussez de grand zele & pieté pour aller

en tels voyages: & seroit bon de s'addresser aux Peres Jesuites. Ce que

nous ne pouvions faire alors, nôtre vaisseau ayant préque sa charge. A

propos dequoy il me souvient avoir plusieurs fois ouï dire au sieur de

Poutrincourt qu'aprés son premier voyage étant en Court, un Jesuite de

Court lui demande qu se pourroit esperer de la conversion des peuples de

la Nouvelle-France, & s'ils étoient en grand nombre. A quoy il répondit

qu'il y avoit moyen d'acquerir cent mille ames à Jesus-Christ, mettant

un nombre certain pour un incertain. Ce bon Pere faisant peu de cas de

ce nombre, dit là dessus par admiration, N'y a il que cela! comme si ce

n'était pas un sujet assez grand pour employer un homme. Certes quand il

n'y en auroit que la centiéme partie, voire encore moins, on ne devroit

la laisser perdre. Le bon Pasteur ayant d'étre cent brebis une égarée,

lairra les nonante-neuf pour aller chercher la centiéme. On nous

enseigne (& je le croy ainsi) que quant il n'y eût eu qu'un homme à

sauver, nôtre Seigneur Jesus-Christ n'eût dedaigné de venir pour lui,

comme il a fait pour tout le monde. Ainsi ne faut faire si peu de cas de

ces pauvres peuples, quoy qu'ilz ne fourmillent en nombre comme dans

Paris, ou Constantinople.

Voyant que je n'avoy rien avancé à demander un homme d'Eglise pour nous

administrer les Sacremens, soit durant nôtre route, soit sur la terre:

il me vint en memoire l'ancienne coutume des Chrétiens, léquels allans

en voyage portoient avec eux le sacré pain de l'Eucharistie & ce

faisoient-ils pour ce qu'en tous lieux ilz ne rencontroient point des

Prétres pour leur administrer ce Sacrement, le monde étant lors encore

plein de paganisme, ou d'heresies. Si bien que nom mal à propos il étoit

appelé Viatic, lequel ilz portoient avec eux allans par voyes: &

neantmoins je suis d'accord que cela s'entend spirituelement. Et

considerant que nous pourrions étre reduits à cette necessité, n'y étant

demeuré qu'un Prétre en la demeure de la Nouvelle-France (lequel on nous

dit étre mort quand nous arrivames là) je demanday si on nous voudroit

faire de méme qu'aux anciens Chrétiens, léquels n'étoient moins sages

que nous. On me dit que cela se faisoit en ce temps-là pour des

considerations qui ne sont plus aujourd'hui. Je remontray que le frere

de saint Ambroise _Satyrus_ allant en voyage sur mer se servoit de cette

medecine spirituelle (ainsi que nous lisons en sa harangue funebre faite

par ledit Saint Ambroise) laquelle il portoit _in orario_, ce que je

prens pour un linge, ou taffetas: & bien lui en print: car ayant fait

naufrage il se sauva sur un ais du bris de son vaisseau. Mais en ceci je

fus éconduit comme au reste. Ce qui me donna sujet d'étonnement: & me

sembloit chose bien rigoureuse d'étre en pire condition que les premiers

Chrétiens: Car l'Eucharistie n'est pas aujourd'hui autre chose qu'elle

étoit alors: & s'ilz la tenoient precieuse, nous ne la demandions pas

pour en faire moins de compte.

Revenons à nôtre Jonas. Le voila chargé & mis à la rade hors de la

ville: il ne reste plus que le temps & la marée à point: c'est le plus

difficile de l'oeuvre. Car és lieux où il n'y a gueres de fonds, comme à

la Rochelle, il faut attendre les hautes marées de pleine & nouvelle

lune, & lors paraventure n'aura-on pas vent à propos, & faudra remettre

la partie à quinzaine. Cependant la saison se passe, & l'occasion de

faire voyage: ainsi qu'il nous pensa arriver. Car nous vimes l'heure

qu'aprés tant de fatigues & de dépenses nous étions demeurez faute de

vent, & pource que la lune venoit en decours, & consequemment la marée,

le capitaine Foulques sembloit ne se point affectionner à sa charge, &

ne demeuroit point au navire, & disoit-on qu'il étoit secretement

sollicité des marchans autres que de la societé du sieur de Monts, de

faire rompre le voyage: & paraventure n'étoit-il encore d'accord avec

ceus qui le mettoient en oeuvre. Quoy voyant ledit sieur de

Poutrincourt, il fit la charge de Capitaine de navire, & s'y en alla

coucher l'espace de cinq ou six jours pour sortir au premier vent, & ne

laisser perdre l'occasion. En fin à toute force l'onziéme de May mille

six cens six à la faveur d'un petit vent d'Est il gaigna la mer, & fit

conduire nôtre Jonas à la Palisse, & le lendemain douziéme revint à

Chef-de-bois (qui sont les endroits où les navires se mettent à l'abri

des vents) là où l'espoir de la Nouvelle-France s'assembla. Je di

l'espoir, pour ce que de ce voyage dependoit l'entretenement, ou la

rupture de l'entreprise.

[Illustration: Neptune]

_Partement de la Rochelle: Rencontre divers de navires & Forbans: Mer

tempestueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vent d'Ouest pourquoy

frequent en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoin

prognostiques de tempétes: Façons de les prendre: Tempétes: Effets

d'icelles: Calmes: Grains de vent que c'est: comme il se forme: ses

effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire

Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: &

des Bancs de glaces en la Terre-neuve_.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 214 / 303 题