CHAP. IX

ENVIRON le temps du naufrage mentionné ci-dessus, le sieur de Monts

songeoit par deçà aux moyens de dresser nouvel équipage pour la

Nouvelle-France. Ce qui lui sembloit difficile tant pour les grans frais

que cela apportoit, que pour ce que cette province avoit été tellement

décriée à son retour, que ce sembloit étre chose vaine & infructueuse de

plus continuer ces voyages à l'avenir. Joint qu'il y avoit grande

occasion de croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voulût aller

hazarder. Neantmoins sachant le desir du sieur de Poutrincourt (auquel

auparavant il avoit fait partage de la terre, suivant le pouvoir que le

Roy luy avoit donné) qui étoit d'habiter pardelà, & y établir sa famille

& sa fortune, & le nom de Dieu tout ensemble; il lui écrivit, & envoya

homme exprés, pour lui faire ouverture du voyage qui se presentoit. Ce

que ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant toutes affaires pource

sujet: quoy qu'il eût des procés de consequence, à la poursuite de

defense déquels sa presence étoit bien requise, & qu'à son premier

voyage il eût éprouvé la malice de certains qui le poursuivoient

rigoureusement absent, & devindrent souples & muets à son retour. Il ne

fut plutot rendu à Paris, qu'il fallut partir, sans avoir à-peine le

loisir de pourvoir à ce qui lui étoit necessaire. Et ayant eu l'honneur

de le conoitre quelques années auparavant, il me demanda si je voulois

étre de la partie. A quoy je demandai un jour de terme pour lui

repondre. Apres avoir bien consulté en moy-méme, desireux non tant de

voir le païs que de reconoitre la terre oculairement, à laquelle j'avoy

ma volonté portée, & fuir un monde corrompu, je lui donnay parole: étant

méme induit par quelque injustice qui m'avoit été peu au-paravant faite,

laquelle fut reparée à mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay

particulierement obligation à Monsieur Servin Advocat general du Roy,

auquel proprement appartient cet eloge attribué selon la lettre au plus

sage & plus magnifique de tous les Rois: TU AS AIMÉ JUSTICE ET AS EN

HAINE INIQUITÉ.

C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois pour nous exciter à des

actions genereuses telles que ces voyages, léquelles (comme le monde est

divers) les uns blameront, les autres approuveront. Mais n'ayant à

repondre à personne en ce regard, je ne me soucie des discours que les

gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent ou veulent ayder, pourroient

faire, ayant mon contentement en moy-méme, & étant prét de rendre

service à Dieu & au Roy és terres d'outre mer qui porteront le nom de

France, si ma fortune, ou condition m'y pouvoit appeller pour y vivre en

repos par un travail agreable, & fuir la dure vie à laquelle je voy

pardeça la pluspart des hommes reduits.

Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme il eut fait quelques

affaires, il s'informa en quelques Eglises s'il se pourroit point

trouver quelque Prétre qui eut du sçavoir pour le mener avec lui, &

soulager celui que le sieur de Monts y avoit laissé à son voyage, lequel

nous pensions étre encore vivant. Mais d'autant que c'étoit la semaine

sainte, temps auquel ilz sont occupés aux confessions, il ne s'en

presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez de la mer & du

long voyage, les autres remettans l'affaire apres Pasques. Occasion

qu'il n'y eut moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce que le

temps pressoit, & la mer n'attend personne: par ainsi falloit partir.

Restoit de trouver les ouvriers necessaires au voyage de la

Nouvelle-France. A quoy fut pourvu en bref (car souz le nom de

Poutrincourt il se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour fait de

leurs gages, & argent donné à chacun par avance d'iceux gages, & pour se

trouver à la Rochelle, où étoit le Rendez-vous, chez les sieurs Macquin

& Georges honorables marchants de ladite ville associez du sieur de

Monts, léquels fournissoient nôtre equipage.

Ce menu peuple étant parti, nous nous acheminames à Orleans trois ou

quatre jours aprés, qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz

Pasques en ladite ville d'Orleans, où chacun fist le devoir accoutumé à

tous bons Chrétiens de prendre le Viatique spirituel de la divine

Communion, mémement puis que nous allions en voyage.

Devant qu'arriver à la Rochelle, me tenant quelquefois à quartier de la

compagnie, il me print envie de mettre sur mes tablettes un adieu à la

France, lequel je fis imprimer en ladite ville de la Rochelle le

lendemain de nôtre arrivee, qui fut le troisiéme jour d'Avril mil six

cens six: & fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple, que je ne

dedaigneray de le coucher ici.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 212 / 303 题