ENVIRON le temps du naufrage mentionné ci-dessus, le sieur de Monts
songeoit par deçà aux moyens de dresser nouvel équipage pour la
Nouvelle-France. Ce qui lui sembloit difficile tant pour les grans frais
que cela apportoit, que pour ce que cette province avoit été tellement
décriée à son retour, que ce sembloit étre chose vaine & infructueuse de
plus continuer ces voyages à l'avenir. Joint qu'il y avoit grande
occasion de croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voulût aller
hazarder. Neantmoins sachant le desir du sieur de Poutrincourt (auquel
auparavant il avoit fait partage de la terre, suivant le pouvoir que le
Roy luy avoit donné) qui étoit d'habiter pardelà, & y établir sa famille
& sa fortune, & le nom de Dieu tout ensemble; il lui écrivit, & envoya
homme exprés, pour lui faire ouverture du voyage qui se presentoit. Ce
que ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant toutes affaires pource
sujet: quoy qu'il eût des procés de consequence, à la poursuite de
defense déquels sa presence étoit bien requise, & qu'à son premier
voyage il eût éprouvé la malice de certains qui le poursuivoient
rigoureusement absent, & devindrent souples & muets à son retour. Il ne
fut plutot rendu à Paris, qu'il fallut partir, sans avoir à-peine le
loisir de pourvoir à ce qui lui étoit necessaire. Et ayant eu l'honneur
de le conoitre quelques années auparavant, il me demanda si je voulois
étre de la partie. A quoy je demandai un jour de terme pour lui
repondre. Apres avoir bien consulté en moy-méme, desireux non tant de
voir le païs que de reconoitre la terre oculairement, à laquelle j'avoy
ma volonté portée, & fuir un monde corrompu, je lui donnay parole: étant
méme induit par quelque injustice qui m'avoit été peu au-paravant faite,
laquelle fut reparée à mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay
particulierement obligation à Monsieur Servin Advocat general du Roy,
auquel proprement appartient cet eloge attribué selon la lettre au plus
sage & plus magnifique de tous les Rois: TU AS AIMÉ JUSTICE ET AS EN
HAINE INIQUITÉ.
C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois pour nous exciter à des
actions genereuses telles que ces voyages, léquelles (comme le monde est
divers) les uns blameront, les autres approuveront. Mais n'ayant à
repondre à personne en ce regard, je ne me soucie des discours que les
gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent ou veulent ayder, pourroient
faire, ayant mon contentement en moy-méme, & étant prét de rendre
service à Dieu & au Roy és terres d'outre mer qui porteront le nom de
France, si ma fortune, ou condition m'y pouvoit appeller pour y vivre en
repos par un travail agreable, & fuir la dure vie à laquelle je voy
pardeça la pluspart des hommes reduits.
Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme il eut fait quelques
affaires, il s'informa en quelques Eglises s'il se pourroit point
trouver quelque Prétre qui eut du sçavoir pour le mener avec lui, &
soulager celui que le sieur de Monts y avoit laissé à son voyage, lequel
nous pensions étre encore vivant. Mais d'autant que c'étoit la semaine
sainte, temps auquel ilz sont occupés aux confessions, il ne s'en
presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez de la mer & du
long voyage, les autres remettans l'affaire apres Pasques. Occasion
qu'il n'y eut moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce que le
temps pressoit, & la mer n'attend personne: par ainsi falloit partir.
Restoit de trouver les ouvriers necessaires au voyage de la
Nouvelle-France. A quoy fut pourvu en bref (car souz le nom de
Poutrincourt il se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour fait de
leurs gages, & argent donné à chacun par avance d'iceux gages, & pour se
trouver à la Rochelle, où étoit le Rendez-vous, chez les sieurs Macquin
& Georges honorables marchants de ladite ville associez du sieur de
Monts, léquels fournissoient nôtre equipage.
Ce menu peuple étant parti, nous nous acheminames à Orleans trois ou
quatre jours aprés, qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz
Pasques en ladite ville d'Orleans, où chacun fist le devoir accoutumé à
tous bons Chrétiens de prendre le Viatique spirituel de la divine
Communion, mémement puis que nous allions en voyage.
Devant qu'arriver à la Rochelle, me tenant quelquefois à quartier de la
compagnie, il me print envie de mettre sur mes tablettes un adieu à la
France, lequel je fis imprimer en ladite ville de la Rochelle le
lendemain de nôtre arrivee, qui fut le troisiéme jour d'Avril mil six
cens six: & fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple, que je ne
dedaigneray de le coucher ici.