LA saison du printemps passée au voyage des Armouchiquois, le sieur de
Monts attendit à Sainte-Croix le temps qu'il avoit convenu: dans lequel
s'il n'avoit nouvelles de France il pourroit partir & venir chercher
quelque vaisseau de ceux qui viennent à la Terre-neuve pour la pecherie
du poisson, à fin de repasser en France dans icelui avec sa trouppe,
s'il étoit possible. Ce temps des-ja étoit expiré, & étoient préts à
faire voile, n'attendans plus aucun secours ni rafraichissemens, quand
voici le quinziéme de Juin mis six cens cinq arriver le sieur du Pont
surnommé Gravé, demeurant à Honfleur, avec une compagnie de quelques
quarante hommes, pour relever de sentinelle ledit sieur de Monts & sa
troupe. Ce fut au grand contentement d'un chacun, comme l'on peut
penser: & canonnades ne manquerent à l'abord, selon la coutume, ni
l'éclat des trompetes. Ledit sieur du Pont ne sçachant encore l'état de
noz François, pensoit trouver là une demeure bien asseurée, & ses
logemens préts: mais attendu les accidens de la maladie étrange dont
nous avons parlé, il fut avisé par Conseil de changer de lieu. Le sieur
de Monts eût bien desiré que l'habitation nouvelle eût eté comme par les
quarante degrez, sçavoir six degrez plus au Midi que le lieu de
Sainte-Croix: mais aprés avoir veu la côte jusques à Malebarre, & avec
beaucoup de peines sans trouver ce qu'il desiroit, on delibera d'aller
au Port Royal faire la demeure, attendant qu'il y eût moyen de faire
plus ample découverte. Ainsi voila chacun embesoigné à trousser son
paquet: on demolit ce qu'on avoit bati avec mille travaux, hors-mis le
magazin, qui étoit une espece trop grande à transporter, & en execution
de ceci plusieurs voyages se font. Tout étant arrivé au Port Royal voici
nouveau travail: on choisit la demeure vis à vis de l'ile qui est à
l'entrée de la riviere de l'Equille dite aujourd'hui la riviere du
Dauphin, là où tout étoit couvert de bois si épais qu'il n'est possible
davantage. Ja le mois de Septembre arrivoit, & falloit penser de
décharger le navire du sieur du Pont pour faire place à ceux qui
devoient retourner en France. Somme il y avoit de l'exercice pour tous.
Quand le navire fut en état d'étre mis à la voile, le sieur de Monts
ayant veu le commencement de la nouvelle habitation, s'embarqua pour le
retour & avec lui ceux qui voulurent le suivre. Neantmoins plusieurs de
bon courage demeurerent sans apprehender le mal passé. Autant on met la
voile au vent & demeure ledit sieur du Pont pour Lieutenant par dela,
lequel ne manque de promptitude (selon son naturel) à faire & parfaire
ce qui estoit requis pour loger soy & les siens: qui est tout ce qui se
peut faire pour cette année en ce païs là. Car de s'éloigner du parc
durant l'hiver, mémes apres un si long harassement: il n'y avoit point
d'apparence. Et quant au labourage de la terre, je croy qu'ils n'eurent
le temps commode pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'étoit pas
homme pour demeurer en repos, ni pour laisser ses gens oisifs, s'il y
eût moyen de ce faire.
L'hiver venu les Sauvages du païs s'assembloient de bien loin au Port
Royal pour troquer de ce qu'ils avoient avec les François, les uns
apportans des pelleteries de Castors, & de Loutres (qui sont celles dont
on peut faire plus d'état en ce lieu là) & aussi d'Ellans, déquelles on
peut faire de bons buffles: les autres apportans des chairs freches,
dont ilz firent maintes tabagies, vivans joyeusement tant qu'ils eurent
dequoy. Le pain oncques ne leur manqua, mais le vin ne leur dura point
jusques à la fin de la saison. Car quant nous y arrivames l'an suivant
il y avoit plus de trois mois qu'ilz n'en avoient plus, & furent fort
rejouïs de nôtre venue, qui leur fit en reprendre le gout.
La plus grande peine qu'ilz avoient c'étoit de Moudre le bled pour avoir
du pain. Ce qui est chose fort penible en moulins à bras, où il faut
employer toute la force du corps. Et pour ce non sans cause anciennement
on menaçoit les mauvaises gens de les envoyer au moulin, comme à la
chose la plus penibles qui soit: auquel métier on emploioit les pauvres
esclaves avant l'usage des moulins à vent & à eau, comme nous témoignent
les histoires prophanes: & celles de la sortie du peuple d'Israël hors
du païs d'Egypte, là où pour la derniere playe que Dieu veut envoyer à
Pharao, il denonce par la bouche de Moyse, _qu'environ la minuit il
passera au travers de l'Egypte, & tout premier-né y mourra jusques au
premier-né de Pharao qui devoit étre assis sur son throne, jusques au
premier-né de la servante qui est employée à moudre._ Et ce travail
étant si grand, les Sauvages, quoy que bien pauvres, ne le sçauroient
supporter, & aymeroient mieux se passer de pain que de prendre tant de
peine, comme il a été experimenté De nôtre temps, que leur voulant
bailler la moitié de la moulture qu'ilz feroient, ils aimoient mieux
n'avoir point de blé. Et croiroy bien que cela, avec d'autres choses, a
aidé à fomenter la maladie de laquelle nous avons parlé, en quelques uns
des gens du sieur du Pont: car il y en mourut une douzaine durant cet
hiver en sa compagnie. Vray est que je trouve un defaut és batimens de
noz François, c'est qu'il n'y avoit point de fossez à lentour, &
s'écouloient les eaux de la terre prochaine par dessous leurs chambres
basses: ce qui étoit fort contraire à la santé. A quoy j'adjoute encore
les eaux mauvaises déquelles ilz se servoient, qui n'issoient point
d'une source vive, comme celle que nous trouvames assez prez de nôtre
Fort, ains du plus prochain ruisseau.
Apres que l'hiver fut passé, & la mer propre à naviguer, le sieur du
Pont voulut parachever l'entreprise commencée l'an precedent par le
sieur de Monts, & aller rechercher un port plus au Su, où la temperature
de l'air fût plus douce selon qu'il en avoit eu charge dudit sieur. Et
de fait il equippa la barque qui lui étoit restée pour cet effect: Mais
étant sorti du port, & ja à la voile pour tirer vers Malebarre, il fut
contraint par le vent contraire de relacher deux fois, & à la troisiéme
ladite barque se vint perdre contre les rochers à l'entrée du passage
dudit port. En cette disgrace de Neptune les hommes furent sauvés, & la
meilleure partie des provisions & marchandises. Mais quant à la barque
elle fut mise en pieces. Et par ce desastre fut rompu le voyage, &
intermis ce que tant l'on desiroit. Car encore ne jugeoit-on point bonne
l'habitation du Port Royal; & toutefois il est hautement abrié de la
part du Nort & Noroest, de montagnes éloignées tantôt d'une lieuë,
tantôt de demie du Port & de la riviere de l'Equille. Voila comme les
entreprises ne se manient pas au desir des hommes, & sont accompagnées
de beaucoup de perils.. Si bien qu'il ne se faut emerveiller s'il y a de
la longueur en l'établissement des colonies, principalement en des
terres si lointaines déquelles on ne sçait la nature, ni le temperament
de l'air, & où il faut combattre & abbattre les foréts, & étre
contraints de se donner de garde, non des peuples que nous disons
Sauvages, mais de ceux qui se disent Chrétiens & n'en ont que le nom,
gent maudite & abominable, pire que des loups, ennemis de Dieu, & de la
nature humaine.
Ce coup donc étant rompu, le sieur du Pont ayant fait emmennoter
Champ-doré, & informer contre luy, ne sceut que faire, sinon d'attendre
la venue du secours & rafraichissement que le sieur de Monts lui avoit
promis envoyer l'année suivante, lors qu'il partit du Port Royal pour
revenir en France. Et neantmoins à tout évenement, ne laissa de preparer
une autre barque, & une patache, pour venir chercher des vaisseaux
François és lieux où ils font la secherie de morues (comme les Ports
_Campseau_ des Anglois, de _Misamichis_, Baye de Chaleur, & des Morues,
& autres en grand nombre) ainsi qu'avoit fait le sieur de Monts l'an
precedent, à fin de se mettre dedans & retourner en France, le cas
advenant qu'aucun navire ne vinst le secourir. En quoy il fit sagement:
car il fut en danger de n'avoir aucunes nouvelles de nous, qui étions
destinez pour lui succéder, ains que se verra par le discours de ce qui
suit. Mais ce-pendant ici faut considerer que ceux qui se sont
transportez pardelà en ces derniers voyages ont eu un avantage
par-dessus ceux qui ont voulu habiter la Floride: c'est d'avoir ce
recours que nous avons dit aux navires de France qui frequentent les
Terres-neuves, sans avoir la peine de façonner des grands vaisseaux, ni
attendre des famines extremes, comme ont fait ceux-là de qui les voyages
ont eté à déplorer en ce regard, & ceux-ci au sujet des maladies qui les
ont persecuté. Mais aussi ceux de la Floride ont ils eu de l'heur en ce
qu'ils étoient en un païs doux, fertile, & plus ami de la santé humaine
que la Nouvelle-France Septentrionale, de laquelle nous avons parlé en
ce livre. Que s'ils ont eu de la famine, il y a eu de la grande faute de
leur part de n'avoir nullement cultivé la terre, laquelle ils avoient
trouvée découverte: Ce qui est un prealable de faire avant toute chose à
qui veut s'aller habituer si loin de secours. Mais les François, &
préque toutes les nations du jourd'hui (j'enten de ceux qui ne sont nais
au labourage) ont cette mauvaise nature, qu'ils estiment deroger
beaucoup à leur qualité de s'addonner a la culture de la terre, qui
neantmoins est à peu prés la seule vocation où reside l'innocence. Et de
là vient que chacun fuiant ce noble travail, exercice de noz premiers
peres, des Rois anciens, & des plus grands Capitaines du monde, &
cherchant de se faire Gentil-homme aux dépens d'autrui, ou voulant
apprendre tant seulement le metier de tromper les hommes, ou se gratter
au soleil, Dieu ôte sa benediction de nous, & nous bat aujourd'hui, &
dés long temps, en verge de fer, si bien que le peuple languit
miserablement souz son toict, & n'ose faire paroitre sa pauvreté.
[Illustration]
_Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de
l'Autheur, en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour
aller à la Rochelle: Adieu à la France._