LA saison dure étant passée, le sieur de Monts ennuié de cette triste
demeure de Sainte-Croix delibera de chercher un autre port en païs plus
chaud, & plus au Su: & à cet effet fit armer & garnir de vivres une
barque pour suivre la côte & aller découvrant païs nouveaux, chercher un
plus heureux port en un air plus temperé. Et d'autant qu'en cherchant on
ne peut pas tant avancer comme lors qu'on va à pleins voiles en la haute
mer, & que trouvant des bayes & golfes gisans entre deux terres il faut
penetrer dedans, pour ce que là on peut aussi-tôt trouver ce que l'on
cherche comme ailleurs, il ne fit en son voyage qu'environ cent lieuës,
comme dirons à cette heure. Depuis Sainte-Croix jusques à cinquante
lieuës, de là en avant la côte git Est & Oest, & par les quarante-cinq
degrez: au bout déquelles cinquante lieuës est la riviere dite par les
Sauvages _Kinibeki_, depuis lequel lieu jusques à Malebarre elle git
Nort & Su, & y a de l'un à l'autre encore soixante lieuës à droite
ligne, sans suivre les bayes. C'est où se termina le voyage dudit sieur
de Monts, auquel il avoit pour conducteur de sa barque le pilote
Champ-doré. En toute cette côte jusques & _Kinibeki_ il y a beaucoup de
lieux où les navires peuvent étre éa couvert parmi les iles, mais le
peuple n'y est frequent comme il est au-dela: & n'y a rien de
remarquable (du moins qu'on ait veu au dehors des terres) qu'une riviere
de laquelle plusieurs ont écrit des fables à la suite l'un de l'autre,
de mémes que ceux qui sur la foy des Commentaires de Hanno Capitaine
Carthaginois avoient feint des villes en grand nombre par lui baties sur
la côte de l'Afrique qui est arrousée de l'Ocean, parce qu'il fit un
coup heroïque de naviger jusques aux iles du Cap Vert, & long temps
depuis lui personne n'y avoit été, la navigation n'étant alors tant
asseurée sur cette grande mer qu'elle est aujourd'hui par le benefice de
l'aiguille marine.
Sans donc amener ce qu'ont dit les premiers Hespagnols & Portugais, je
reciteray ce qui est au dernier livre intitulé, _Histoire universele des
Indes Occidentales_, imprimé à Doüay l'an dernier mille six cens sept,
lors qu'il parle de _Norumbega_, Car en rapportant ceci, j'auray aussi
dit ce qu'ont écrit les precedents, de qui les derniers sont tenanciers.
«Plus outre vers le Septentrion (dit l'Autheur, apres avoir parlé de la
Virginie) _Norumbega_, laquelle d'une belle ville, & d'un grand fleuve
est assez conue, encore que l'on ne trouve point d'où elle tire ce nom:
car les Barbares l'appellent _Agguntia_. Sur l'entrée de ce fleuve y a
une ile fort propre pour la pecherie. La region qui va le long de la mer
est abondante en poisson, & vers la Nouvelle-France a grand nombre de
ces sauvages, & est fort commode pour la chasse, & les habitans vivent
de méme façon que ceux de la Nouvelle-France.»
Si cette belle ville a onques été en nature, je voudroy bien sçavoir qui
l'a demolie depuis octante ans: car il n'y a que des cabanes par ci par
là faites de perches & couvertes d'écorces d'arbres, ou de peaux, &
s'appellent l'habitation & la riviere tout ensemble _Pemptegoet_, & non
_Agguncia_. La riviere hors le flux de la mer ne vaut pas nôtre riviere
d'Oise. Et ne pourroit en cette côte là y avoir de grandes rivieres,
pource qu'il n'y a point assez de terres pour les produire, à cause de
la grande riviere de _Canada_, qui va comme cette côte à peu prés, Est &
Oest, & n'est point à soixante lieuës loin de là, en traversant les
terres; & d'ailleurs cette riviere en reçoit beaucoup d'autres qui
prennent leurs sources de vers _Norumbega_: à l'entrée de laquelle tant
s'en faut qu'il n'y ait qu'une ile, que plutot le nombre est (par
maniere de dire) infini, d'autant que cette riviere s'elargissant comme
un _Lambda_ (lettre Grecque), la sortie d'icelle est toute pleine
d'iles; déquelles y en a une bien avant (& la premiere) en mer, qui est
haute & remarquable sur les autres.
Mais quelqu'un dira que je m'equivoque en la situation de _Norumbega_, &
qu'elle n'est pas là où je la prens. A cela je répons que l'Auteur de
qui j'ay n'agueres rapporté les paroles, m'est suffisante caution en
ceci, lequel en sa Charte geographique a situé l'entrée de cette riviere
par les quarante-quatre degrez, & sa prétendue ville par les
quarante-cinq. Ce que luy ayant accordé, il faudra necessairement qu'il
me confesse que c'est celle-ci par ce qu'icelle passée, & celle de
_Kinibeki_ (qui est en méme hauteur) il n'y a point d'autre riviere plus
avant dont on doive faire cas jusques à la Virginie.
Et comme de main en main un abus suit un autre, un Capitaine de marine
nommé Jean Alfonse Xainctongeois en la relation de ses voyages
aventureux, s'est aventuré d'écrire chose de méme foy, disant que:
«Passé l'ile de Saint Jean (laquelle je prens pour celle que j'ay
appellée ci-dessus l'ile de Bacaillos) la côte tourne à l'Oest &
Oest-Sur-Oest, jusques à la riviere de _Norembergue_ nouvellement
découverte (ce dit-il) par les Portugalois & Hespagnols, laquelle est à
trente degrez: adjoutant que cette riviere a en son entrée beaucoup
d'iles bancs, & rochers: & que dedans bien quinze, ou vint lieuës est
batie une grande ville, où les gens sont petits & noiratres, comme ceux
des Indes, & sont vétus de peaux dont ils ont abondance de toutes
sortes, Item que là vient mourir le banc de Terre-neuve: & que passé
cette riviere la côte tourne à l'Oest & Oest-Norest plus de deux cens
cinquante lieuës vers un païs où y a des villes & chateaux.»
Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de verité en tous les discours de
cet homme ici: & peut il bien appeller ses voyages aventureux, non pour
lui, qui jamais ne fut en la centiéme partie des lieux qu'il décrit (au
moins il est aisé à le conjecturer) mais pour ceux qui voudront suivre
les routes qu'il ordonne de suivre aux mariniers. Car si ladite riviere
de _Noremberge_ est à trente degrez, il faut que ce soit en la Floride:
qui est contredire à tus ceux qui en ont jamais écrit, & è la verité
méme. Quant à ce qu'il dit du _Banc de Terre-neuve_, il finit (par le
rapport des mariniers) environ l'ile de Sable, à l'endroit du
Cap-Breton. Bien est vray qu'il y a quelques autres bancs, qu'on appelle
_Le Banquereau, & le Banc Jacquet_, mais ilz ne sont que de cinq, ou
six, ou dix lieuës, & sont separez du _Grand Banc de Terre-neuve._ Et
quant aux hommes ilz sont de belle & haute stature en la terre de
_Norumbega_, dire que passé cette riviere la côte git Oest &
Oest-Noroest, cela n'a aucune preuve. Car depuis le cap-breton jusques à
la pointe de la Floride qui regarde l'ile de _Cuba_, il n'y a aucune
côte qui gise Oest-Norest, seulement y a un la partie de la vraye
riviere dite _Norumbega_ quelque cinquante lieuës de côte qui git Est &
Oest. Somme, de toute le recit dudit Jean Alfonse je ne reçoy sinon ce
qu'il dit que cette riviere dont nous parlons a en son entrée beaucoup
d'iles, bancs & rochers.
Passé la riviere de _Norumbega_ le sieur de Monta alla toujours cotoyans
jusques à ce qu'il vint à _Kinibeki_, où y a une riviere qui peut
accourcir le chemin pour aller à la grande riviere de Canada. Il y a là
nombre de Sauvages cabannez, & y commence la terre à étre mieux peuplée.
De _Kinibeki_ en allant plus outre on trouve la Baye de _Marchin_ nommée
du nom du Capitaine qui y commande. Ce _Marchin_ fut tué l'année que
nous partimes de la Nouvelle-France mille six cens sept. Plus loin est
une autre Baye dite _Chouakoet_, où y a grand peuple au regard des païs
precedens. Aussi cultivent-ils la terre, & commence la region à étre
plus temperée s'elevant pardessus le quarante-quatriéme degré: & pour
temoignage de ceci il y a quantité de vignes en cette terre. Voire méme
il y en a des iles pleines (bien qu plus exposées aux injures du vent &
du froid) ainsi que nous dirons ci-aprés. Entre _Chouakoet & Malebarre_
y a plusieurs bayes & iles, & est la côte sablonneuse, avec peu de fond
approchant dudit _Malebarre_, si qu'à peine y peut-on aborder avec les
barques.
Les peuples qui sont depuis la riviere Saint Jean jusques à _Kinibeki_
(en quoy sont comprises les rivieres de Sainte-Croix & _Norumbega_)
s'appellent _Etechemins_: et depuis _Kinibeki_, jusques à _Malebarre_, &
plus outre ilz s'appellent Armouchiquois. Ils sont traitres & larrons, &
s'en faut donner de garde. Le sieur de Monts s'étant arreté quelque peu
à Malebarre les vivres commencerent à lui defaillir, & fallut penser du
retour, mémement voyant toute la côte si facheuse qu'on ne pouvoit
passer outre sans peril, pour les basses qui se jettent fort avant en
mer, & de telle façon que plus on s'éloigne de terre, moins il y a de
fond. Mais avant que partir il avint un accident de mort à un
charpentier Maloin, lequel allant querir de l'eau avec quelques
chauderons, un Armouchiquois voyant l'occasion propre à dérober l'un de
ces chauderons lors que le Maloin n'y prenoit pas garde, le print &
s'enfuit hativement avec sa proye. Le Maloin voulant courir aprés fut
tué par cette mauvaise gent: & ores que cela ne lui fût arrivé, c'étoit
en vain poursuivre son larron: car tous ces peuples Armouchiquois sont
legers à la course comme levriers, ainsi que nous dirons encore ci-aprés
en parlant du voyage que fit là méme le sieur de Poutrincourt en l'an
mille six cent six. Le sieur de Monts eut un grand regret de voir telle
chose, & étoient ses gens en bonne volonté d'en prendre vengeance (ce
qu'ilz pouvoient faire, attendu que les autres Barbares ne s'éloignerent
tant des François qu'un coup de mousquet ne les eût peu gâter: & de ce
fait ils avoient ja chacun si bien couché en jouë, pour mirer chacun son
homme) mais icelui sieur de Monts sur quelques considerations que
plusieurs autres étans en sa qualité n'eussent euës, & pour ce que les
meurtriers s'étoient évadés, fit baisser à chacun le serpentin, & les
laisserent, n'ayans jusques là trouvé lieu agreable pour y former une
demeure arretée. Et à-tant ledit sieur fit appareiller pour retourner à
Sainte Croix, où il avoit laissé un bon nombre de ses gens encore
infirmes de la secousse des maladies hivernales, de la santé déquels il
étoit soucieux.
Plusieurs qui ne sçavent que c'est de la marine pensent que
l'établissement d'une habitation en terre inconue soit chose facile,
mais par le discours de ce voyage, & autres suivans ilz trouveront qu'il
est beaucoup plus aisé de dire que de faire, & que le sieur de Monts a
beaucoup exploité de choses en cette premiere année d'avoir veu toute la
côte de cette terre jusques à Malebarre qui sont plus de quatre cens
lieuës en rengeant icelle côte, & visitant jusques au fond des bayes:
outre le travail des logemens qu'il lui convint faire edifier & dresser,
le soin de ceux qu'il avoit là menés, & du retour en France, le cas
avenant de quelque peril ou naufrage à ceux qui lui avoient promis de
l'aller querir aprés l'an revolu. Mais on a beau courir, & se donner de
la peine pour rechercher des ports où la Parque soit pitoyable. Elle est
toujours semblable à elle-méme. Il est bon de se loger en un doux
climat, puis qu'on est en plein drap, & qu'on a à choisir mais la mort
nous suit par tout. J'ay entendu d'un pilote du Havre de Grace qui fut
avec les Anglois en la Virginie il y a vint-quatre ans, qu'étans arrivez
là il y en mourut trente-six en trois mois. Et toutefois on tient la
Virginie étre par les trente-six, trente-sept, & trente huitiéme degrez
de latitude, qui est bon temperament de païs. Ce que considerant, je
croy encore un coup (car je l'ay des-ja ci-devant dit) que telle
mortalité vient du mauvais traitement: & est du tout besoin en tel païs
d'y avoir dés le commencement du bestial domestic & privé de toute
sorte: & porter force arbres fruitiers & entes, pour avoir bien-tôt la
recreation necessaaire à la santé de ceux qui desirent y peupler la
terre. Que si les Sauvages mémes sont sujets aux maladies dont nous
avons parlé, c'est rarement, & cela arrivant, je l'attribue à la méme
cause du mauvais traitement. Car ilz n'ont rien qui puisse corriger le
vice des viandes qu'ils prennent: & toujours sont nuds parmi les
humidités de la terre; ce qui est le vray moyen d'accuillir quantité
d'humeurs corrompues qui leur causent ces maladies aussi bien qu'aux
étrangers qui vont par dela, quoy qu'ils soient nais à cette façon de
vivre.
La nouvelle habitation y ayde aussi beaucoup, comme on a observé par
experience ordinaire. Car où il faut arracher les arbres les ouvriers
sont contraints de humer les vapeurs qui s'exhalent de la terre, qui
leur corrompent le sang & pervertissent l'estomac (ainsi qu'à ceux qui
travaillent aux mines) & causent lédites maladies: là où la méme
experience nous à montré qu'aprés l'habitation faicte, elles n'ont plus
eu tant de prise sur les hommes.
[Illustration: Neptune]
_Arrivée du sieur du Pont à l'ile Sainte-Croix: Habitation transferée au
Port Royal: Retour du sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à
bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller découvrir les
Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en
France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de
ceux qui méprisent la culture de la terre._