CHAP. VI

PENDANT la navigation susdite le sieur de Monts faisoit travailler à son

Fort lequel il avoit assis au bout de l'ile à l'opposite du lieu où nous

avons dit qu'il avoit logé son canon. Ce qui étoit prudemment consideré,

à-fin de tenir toute la riviere sujete en haut & en bas. Mais il y avoit

un mal que ledit Fort étoit du côté du Nort, & sans aucun abri, fors que

des arbres qui étoient sur la rive de l'ile léquels tout à l'environ il

avoit defendu d'abattre. Et hors icelui Fort y avoit le logis des

Suisses grand & ample, & autres petits representans comme un faux-bourg.

Quelques-uns s'étoient cabannés en la terre ferme pres le ruisseau. Mais

dans le Fort étoient le logis dudit sieur de Monts fait d'une belle &

artificielle charpenterie, avec la banniere de France au dessus. D'une

autre part le magazin où reposoit le salut & la vie d'un chacun, fait

semblablement de belle charpenterie, & couvert de bardeaux. Et vis à vis

du magazin étoient les logis & maisons du sieur d'Orville, de Champlein,

Champ-doré, & autres notables personages. A l'opposite du logis dudit

sieur de Monts étoit une gallerie couverte pour l'exercice soit du jeu

ou des ouvriers en temps de pluie. Et entre ledit Fort & la Plateforme

du canon, tout étoit rempli de jardinages, à quoi chacun s'exerçoit de

gaieté de coeur. Tout l'Automne se passa à ceci: & ne fut pas mal allé

de s'étre logé & avoir defriché l'ile avant l'hiver, tandis que pardeça

in faisoit courir les livrets souz le nom de maitre Guillaume, farcis de

toutes sortes de nouvelles: par léquels entre autres choses se

prognostiqueur disoit que le sieur de Monts arrachoit des épines en

_Canada_. Et quand tut est bien consideré, c'est bien vrayement arracher

des épines que de faire de telles entreprises remplies de fatigues &

perils continuels, de soins, d'angoisses & d'incommodités. Mais la vertu

& le courage qui domte toutes ces choses, fait que ces épines ne sont

qu'oeillets & roses à ceux que se resolvent à ces actions heroïques pour

se rendre recommandables à la memoire des hommes, & ferment les yeux aux

plaisirs des douillets qui ne sont bons qu'à garder la chambre.

Les choses plus necessaires faites, & le pere grisart, c'est à dire

l'hiver étant venu force fut de garder la maison, & vivre chacun chez

soy. Durant lequel temps nos gens eurent trois incommoditez principales

en cette ile, à sçavoir faute de bois (car ce qui étoit en ladite ile

avoit servi aux batimens) faute d'eau douce, & le guet qu'on faisoit de

nuit craignant quelque surprise des Sauvages qui étoient cabanés au pied

de ladite ile, ou autre ennemi. Car la malediction & rage de beaucoup de

Chrétiens est telle, qu'il se faut plus donner garde d'eux, que des

peuples infideles. Chose que je dis à regret: mais à la mienne volonté

que je fusse menteur en ce regard, & que le sujet de le dire fût ôté. Or

quand il falloit avoir de l'eau ou du bois on étoit contraint de passer

la riviere qui est plus de trois fois aussi large que la Seine à paris

de chacun côté. C'étoit chose penible & de longue haleine. De sorte

qu'il falloit retenir le bateau bien souvent un jour devant que le

pouvoir obtenir. Là dessus les froidures & néges arrivent & la gelée si

forte que le cidre étoit glacé dans les tonneaux, & falloit à chacun

bailler sa mesure au poids. Quant au vin il n'étoit distribué que par

certains jours de la semaine. Plusieurs paresseux buvoient de l'eau de

nege, sans prendre la peine de passer la riviere. Bref voici des

maladies inconues semblables à celles que le Capitaine Jacques Quartier

nous à representées ci-dessus, léquelles pour cette cause je ne

descriray pas, pour ne faire une repetition vaine. De remede il ne s'en

trouvoit point. Tandis les pauvres malades languissoient se consommans

peu à peu, n'ayans aucune douceur comme de laictage, ou bouillie, pour

sustenter cet estomac qui ne pouvoit recevoir les viandes solides,

à-cause de l'empechement d'une chair mauvaise qui croissoit &

surabondoit dans la bouche, & quant on la pensoit enlever elle

renaissoit du jour au lendemain plus abondamment que devant. Quant à

l'arbre _Annedda_ duquel ledit Quartier fait mention, les Sauvages de

ces terres ne le conoissent point. Si bien que c'étoit grande pitié de

voir tout le monde en langueur, excepté bien peu, les pauvres malades

mourir tous vifs sans pouvoir étre secourus. De cette maladie il y en

passa trente-six, & autres trente-six ou quarante, qui en étoient

touchez guerirent à l'aide du Printemps si-tôt qu'il fut venu. Mais la

saison de mortalité en icelle maladie sont la fin de Janvier, les mois

de Fevrier & Mars auquels meurent ordinairement les malades chacun à son

rang selon qu'ils ont commencé de bonne heure à étre indisposez: de

maniere que celui qui commencera sa maladie en Fevrier & Mars pourra

échapper: mais qui se hatera trop, & voudra se mettre au lict en

Decembre & Janvier il sera en danger de mourir en Fevrier, Mars ou au

commencement d'Avril, lequel temps passé il est en esperance & comme en

asseurance de salut.

Le sieur de Monts étant de retour en France consulta noz medecins sur le

sujet de cette maladie, laquelle ilz trouverent fort nouvelle, à mon

avis, car je ne voy point qu'à nôtre voyage, qui fut posterieur à

celui-là, nôtre Apothicaire fut chargé d'aucune ordonnance pour la

guerison d'icelle. Et toutefois il semble que Hippocrate en a eu

conoissance, ou du moins quelqu'une qui en approchoit. Car au livre _De

internis affect._ il parle de certaine maladie où le ventre, & puis

apres la rate s'enfle & endurcit, & y ressent des pointures

douleureuses, la peau devient noire & palle, rapportant la couleur d'une

grenade verte: les aureilles & gencives rendent des mauvaises odeurs, &

se separent icelles gencives d'avec les dents: des pustules viennent aux

jambes: les membres sont attenuez &c.

Mais particulierement les Septentrionnaux y sont sujets plus que les

autres nations plus meridionales. Témoins les Holandois, Frisons &

autres leurs voisins, entre léquels iceux Holandois écrivent en leurs

navigations qu'allans aux indes Orientales plusieurs d'entre eux fussent

pris de ladite maladie, étans sur la côte de la Guinée: côte dangereuse,

& portant un air pestilent plus de cent lieuës avant en mer. Et les

mémes estans allez en l'an mille six cens six sur la côte d'Hespagne

pour la garder & empecher l'armée Hespagnole, furent contraints de se

retirer à cause de ce mal, ayans jetté vingt-deux de leurs morts en la

mer. Et si on veut encore ouïr le témoignage d'_Olæus Magnus_ traitant

des nations Septentrionales d'où il estoit, voici ce qu'il en rapporte:

«Il y a (dit-il) encore une maladie militaire qui tourmente & afflige les

assiegez, telle que les membres epessis par une certaine stupidité

charneuse, & par un sang corrompu, qui est entre chair & cuir,

s'écoulans comme cire: ils obeissent à la moindre impression qu'on fait

dessus avec le doit: & étourdit les dents comme prés à cheoir: change la

couleur blanche de la peau en bleu: & apporte un engourdissement, avec

un dégout de pourvoir rendre medecine: & s'appelle vulgairement en la

langue du païs _Scorbut_, en Grec [kachexia], paraventure à-cause de

cette mollesse putride qui est souz le cuir, laquelle semble provenir de

l'usage des viandes sallées & indigestes, & s'entretenir par la froide

exhalaison des murailles. Mais elle n'aura pas tant de force là où on

garnira de planches le dedans des maisons. Que si elle continue

davantage, il la faut chasser en prenant tous les jours du bruvage

d'absinthe, ainsi qu'on pousse dehors la racine du calcul par une

decoction de vieille cervoise beuë avec du beurre.»

Le méme Autheur dit encore en un autre lieu une autre chose fort

remarquable:

«Au commencement (dit-il) ilz soutiennent le siege avec la force, mais en

fin le soldat étant par la continue affoibli, ils enlevent les

provisions des assiegeans par artifices, finesses & embuscades,

principalement les brebis, léquelles ils emmenent, & les font paitre és

lieux herbus de leurs maisons, de peur que par defaut de chairs freches

ilz ne tombent en une maladie plus triste de toutes les maladies,

appellée en la langue du païs _scorbut_, c'est à dire un estomac navré,

desseché par cruels tourmens, & longues douleurs. Car les viandes

froides & indigestes prises gloutonnement semblent étre la vraye cause

de cette maladie.»

J'ay pris plaisir à rapporter ici les mots de cet Autheur, pource qu'il

en parle comme sçavant, & represente assés le mal qui a assailli les

nôtres en la Nouvelle-France, sinon qu'il ne fait mention que les nerfs

des jarrets se roidissent, ni q'une abondance de chair, comme livide qui

croit & abonde dans la bouche, & si on la pense ôter elle repullule

toujours. Mais il dit bien de l'estomac navré. Car le sieur de

Poutrincourt fit ouvrir un Negre qui mourut de cette maladie en nôtre

voyage, lequel se trouva avoir les parties bien saines, hors-mis

l'estomac, lequel avoit des rides comme ulcerées.

Et quant à la cause des chairs salées, ceci est bien veritable, mais il

y en a encore plusieurs autres concurrentes, que fomentent &

entretiennent cette maladie: entre léquelles je mettray en general les

mauvais vivres, comprenant souz ce nom les boissons; puis le vice de

l'air du païs, & aprés la mauvaise disposition du corps: laissant aux

Medecins à rechercher ceci plus curieusement. A quoy Hippocrate dit que

le Medecin doit prendre garde soigneusement, en considerant aussi les

saisons, les vents, les aspects du Soleil, les eaux, la terre méme, si

nature & situation, le naturel des hommes, leurs façons de vivres &

exercices.

Quant à la nourriture, cette maladie est causée des viandes froides,

sans suc, grossieres, & corrompues. Il faut donc se garder des viandes

salées, enfumées, rances, moisies, cruës, & qui sentent mauvais, &

semblablement de poissons sechez, comme moruës & rayes empunaisies, bref

de toutes viandes melancholiques léquelles se cuisent difficilement en

l'escomac, le corrompent bien-tôt, & engendrent un sang grossier &

melancholique. Je ne voudroy pourtant étre si scrupuleux que les

Medecins, qui mettent les chairs de boeufs, d'ours, de sangliers, de

pourceaux (ilz pourroient bien aussi adjouter les Castors, léquels

neantmoins nous avons trouvé fort bons) entre les melancholiques &

grossieres: comme ilz font entre les poissons, les tons, dauphins, &

tous ceux qui portent lard: entre les oiseaux les herons, canars, & tous

autres de riviere: car pour étre trop religieux observateur de ces

choses on tomberoit en atrophie, en danger de mourir de faim. Ilz

mettent encore entre les viandes qu'il faut fuir le biscuit, les féves,

& lentilles, le fréquent usage du laict, le fromage, le gros vin & celui

qui est trop delié, le vin blanc, & l'usage du vinaigre, la biere qui

n'est pas bien cuite, ni bien ecumée, & où n'y a point assez de houblon:

item les eaux qui passent par les pourritures des bois, & celles des

lacs & marais dormantes & corrompues, telles qu'il y en a beaucoup en

Hollande & Frise, là où on a observé que ceux d'Amsterdam sont plus

sujets aux paralysies & roidissemens de nerfs, que ceux de Roterdam,

pour la cause susdite des eaux dormantes; léquelles outre-plus

engendrent des hydropisies, dysenteries, flux de ventre, fiévres

quartes, & ardantes, enflures, ulceres de poulmons, difficultez

d'haleine, hergnes aux enfans, enflure de veines & ulceres aux jambes,

somme elles sont du tout propres à la maladie de laquelle nous parlons,

étant attirées par la rate où elles laissent toute leur corruption.

Quelquefois aussi ce mal arrive par un vice qui est méme és eaux de

fonteines coulantes, comme si elles sont parmi ou prés des marais, ou

sortent d'une terre boueuse, ou d'un lieu qui n'a point l'aspect du

Soleil. Ainsi Pline recite qu'au voyage que fit le Prince Cesar

Germanicus en Allemagne, ayant donné ordre de faire passer le Rhin à son

armée, afin de gaigner toujours païs, il la fit camper le long de la

marine és côtes de Frise en un lieu où ne se trouva qu'une seule

fontaine d'eau douce, laquelle neantmoins fut si pernicieuse, que tous

ceux qui en beurent perdirent les dents en moins de deux ans: & eurent

les genoux si lâches & dénouez, qu'ilz ne se pouvoient soutenir. Ce qui

est proprement la maladie de laquelle nous parlons, que les Medecins

appelloient [Grec: somachakiô], c'est à dire Mal de bouche, & [Grec:

skelotyeziô], qui veut dire Tremblement de cuisses, & de jambes. Et ne

fut possible d'y trouver remede sinon par le moyen d'une herbe dite

_Britannica_, qui d'ailleurs est fort bonne aux nerfs, aux maladies &

accidens de la bouche, à la squinancie, & aux morsures de serpens. Elle

a les fueilles longues; tirans sur le verd-brun, & produit une racine

noire, de laquelle on tire le jus, comme on fait des fueilles. Strabon

dit qu'il en print autant à l'armée qu'Ælius Gallus mena en Arabie par

la commission de l'Empereur Auguste. Et autant encore à l'armée de

sainct Loys en Ægypte, selon le rapport du sieur de Joinville. On voit

d'autres effets des mauvaises eaux assez prés de nous, sçavoir en la

Savoye, où les femmes (plus que les hommes, à cause qu'elles sont plus

froides) ont ordinairement des enflures à la gorge grosses comme des

bouteilles.

Aprés les eaux, l'air aussi est une des causes effectuelles de cette

maladie es lieux marécageux & humides, & oppposés au Midi, où volontiers

il est plus pluvieux. Main en la Nouvelle-France il y a encore une autre

mauvaise qualité d'air, à-cause des lacs qui y sont frequens, & des

pourritures qui sont grandes dans les bois, l'odeur déquelles les corps

ayans humé és pluies de l'Automne & de l'Hyver, ils accueillent aisement

les corruptions de bouche & enflures de jambes dont nous avons parlé, &

un froid insensiblement s'insinue là dedans, qui engourdit les membres,

roidit les nerfs, contraint d'aller à quatre piés avec deux potences &

en fin tenir le lict.

Et d'autant que les vents participent de l'air, voire sont un air

coulant d'une force plus vehemente que l'ordinaire, & en cette qualité

ont une grande puissance sur la santé & les maladies des hommes,

disons-en quelque chose, sans nous éloigner neantmoins du fil de nôtre

histoire.

On tient le vent du Levant (appellé par les Latins _Subsolanus_, qui est

le vent d'Est) pour le plus sain de tus, & pour cette cause les sages

architectes donnent avis de dresser leurs batimens ç l'aspect de

l'Aurore. Son opposite est le vent qu'on appelle _Favoniu_ ou Zephyre,

que noz mariniers nomment Ouest, ou Ponant, lequel est doux & germeux

pardeça. Le vent de Midi, qui est le Su (appellé _Auster_ par les

latins) est chaud & sec en Afrique: mais en traversant la mer

Mediterrannée, il acquiert une grande humidité, qui le rend tempetueux &

putrefactif en Provence & Languedoc. Son opposite est le vent de Nort,

autrement dit _Boreas_, Bize, Tramontane, lequel est froid & sec, chasse

les nuages & balaye la region aërée. On le tient pour le plus sain apres

le vent de Levant. Or ces qualitez de vents reconnues par deça ne sont

point une reigle generale par toute la terre. Car le vent du Nort au

delà de la ligne equinoctiale n'est point froid comme pardeça, ni le

vent du Su chaud, pour ce qu'en une longue traverse ils empruntent les

qualitez des regions par où ilz passent: joint que le vent du Su en son

origine est refraischissant, à ce que rapportent ceux qui ont fait des

voyages en Afrique. Ainsi il y a des regions au Perou (comme en Lima, &

aux plaines) où le vent du Nort est maladif & ennuyeux: & par toute

cette côte, qui dure plus de cinq cens lieuës, ilz tiennent le Su pour

un vent sain & frais, & qui plus est tres-serein & gracieux: mémes que

jamais il n'en pleut (à ce que recite le curieux Joseph Acosta) tout au

contraire de ce que nous voyons en nôtre Europe. Et en Hespagne le vent

du Levant que nous avons dit estre sain, le méme Acosta rapporte qu'il

est ennuyeux & mal-sain. Le vent _Circius_, qui est le Nordest, est si

impetueux & bruyant & nuisible aux rives Occidentales de Norwege, que

s'il y a quelqu'un qui entreprenne de voyager par là quant il souffle,

il faut qu'il face état de sa perte, & qu'il soit suffoqué: & est ce

vent si froid en cette region qu'il ne souffre qu'aucun arbre ni

arbrisseau y naisse: tellement qu'à faute de bois il faut qu'ilz se

servent de grands poissons pour cuire leurs viandes. Ce qui n'est

pardeça. De méme avons nous experimenté en la Nouvelle-France que les

vents du Nort ne sont pas bons à la santé: & ceux du Norouest (qui sont

les Aquilons roides, âpres, & tempétueux) encores pires: léquels noz

malades & ceux qui avoient là hiverné l'an precedent, redoutoient fort,

pource qu'il y tomboit volontiers quelqu'un lors que ce vent souffloit,

aussi en avoient-ilz quelque ressentiment: ainsi que nous voyons ceux

qui sont sujets aux hernies, & enteroceles supporter de grandes douleurs

lors que le vent du Midi est en campagne: & comme nous voyons les

animaux mémes par quelques signes prognostiquer les changemens des

temps. Cette mauvaise qualité de vent (par mon avis) vient de la nature

de la terre par où il passe, laquelle (comme nous avons dit) est fort

remplie de lacs, & iceux tres-grands, qui sont eaux dormantes, par

maniere de dire. A quoy j'adjoute les exhalaisons des pourritures des

bois, que ce vent apporte, & ce en quantité d'autant plus grande que la

partie du Noroest est grande, spacieuse, & immense en cette terre.

Les saisons aussi sont à remarquer en cette maladie, laquelle je n'ay

point veu, ni ouï dire qu'elle commence sa batterie au Prin-temps, ni en

l'Eté, ni en l'Automne, si ce n'est à la fin; mais en l'Hiver. Et la

cause de ceci est que comme la chaleur renaissante du Printemps fait que

les humeurs resserrrées durant l'Hiver se dispersent jusques aux

extremitez du corps, & le dechargent de la melancholie, & des sucs

exhorbitants qui se sont amassés durant l'Hiver: ainsi l'Automne à

mesure que l'Hiver approche les fait retirer au dedans & nourrit cette

humeur melancholique & noire, laquelle abonde principalement en cette

saison, & l'hiver venu fait paroitre ses effets aux dépens des patiens.

Et Galien en rend raison, disant que les sucs du corps ayans été rotis

par les ardeurs de l'Eté, ce qu'il y en peut rester apres que le chaud a

été expulsé, devient incontinent froid & sec: c'est à sçavoir froid par

la privation de la chaleur, & sec entant que dessechement de ces sucs

tout l'humide qui y étoit a été consommé. Et de là vient que les

maladies se fomentent en cette saison, & plus on va avant plus la nature

est foible, & les intemperies froides de l'air s'étans insinuées dans un

corps ja disposé, elles le manient à baguette, comme on dit, & n'en ont

point de pitié.

J'adjouteray volontiers à tout ce que dessus les mauvaises nourritures

de la mer, léquelles apportent beaucoup de corruptions au corps humains

en un long voyage. Car il faut par necessité apres quatre ou cinq jours

vivre de salé: ou mener des moutons vifs, & force poullailles, mais ceci

n'est que pour les maitres & gouverneurs des navires: & nous n'en avions

point en nôtre voyage sinon par la reserve & multiplication de la terre

où nous allions. Les matelots donc & gens passagers souffrent de

l'incommodité tant au pain qu'aux viandes, & boissons. Le biscuit

devient rance & pourri, les moruës qu'on leur baille sont de méme: & les

eaux empunaisies. Ceux qui portent des douceurs soit de chairs, ou de

fruit, & qui usent de bon pain & bon vin & bon potages, evitent aisément

ces maladies, & oserois par maniere de dire, répondre de leur santé,

s'ilz ne sont bien mal-sains de nature. Et quant je considere que ce mal

se prent aussi bien en Holande, en Frize, en Hespagne, & en la Guinée,

qu'en Canada: Bref que tous ceux de deça qui vont au Levant y sont

sujets, je suis induit à croire que la principale cause d'icelui est ce

que je vien de dire, & qu'il n'est particulier à la Nouvelle-France.

Or aprés tout ceci il fait bon en tout lieu étre bien composé de corps

pour se bien porter, & vivre longuement. Car ceux qui naturellement

accueillent des sucs froids & grossiers, & ont la masse du corps

poreuse, item ceux qui sont sujets aux oppilations de la rate, & ceux

qui menent une vie sedentaire, ont une aptitude plus grande à recevoir

ces maladies. Par ainsi un Medecin dira qu'un homme d'étude ne vaudra

rien en ce païs là, c'est à dire qu'il n'y vivra point sainement: ni

ceux qui ahannent au travail, ni les songe-creux, hommes qui ont des

ravassemens d'esprit, ni ceux qui sont souvent assaillis de fiévres, &

autres telles sortes de gens. Ce que je croiroy bien, d'autant que ces

choses accumulent beaucoup de melancholie, & d'humeurs froides &

superflues. Mais toutefois j'ay éprouvé par moy-méme, & par autres, le

contraire, contre l'opinion de quelques uns des nôtres, voire méme du

_Sagamos Membertou_, qui fait le devin entre les Sauvages, léquels

(arrivant en ce païs là) disoient que je ne retournerois jamais en

France, ni le sieur Boullet (jadis Capitaine du regiment du sieur de

Poutrincourt) lequel la pluspart du temps y a eté en fiévre (mais il se

traitoit bien) & ceux-là mémes conseilloient nos ouvrier de ne gueres se

pener au travail (ce qu'ils ont fort bien retenu). Car je puis dire sas

mentir que jamais je n'ay tant travaillé du corps, pour le plaisir que

je prenois à dresser & cultiver mes jardins, les fermer contre la

gourmandise des pourceaus, y faire des parterres, aligner les allées,

batir des cabinets, semer froment, segle, orge, avoine, féves, pois,

herbes de jardin, & les arrouser, tant j'avoy desir de reconoitre la

terre par ma propre experience. Si bien que les jours d'Eté m'étoient

trop courts: & bien souvent au Printemps j'y étois encore à la lune.

Quant est du travail de l'esprit j'en avois honnetement. Car chacun

étant retiré au soir, parmi les cacquets, bruits, & tintamares, j'étoit

enclos en mon étude lisant ou écrivant quelque chose. Méme je ne seray

honteux de dire qu'ayant eté prié par le sieur de Poutrincourt nôtre

chef de donner quelques heures de mon industrie à enseigner

Chrétiennement nôtre petit peuple, pour ne vivre en bétes, & pour donner

exemple nôtre façon de vivre aux Sauvages, je l'ay fait en la necessité,

& en étant requis, par chacun Dimanche, & quelquefois

extraordinairement, préque tout le temps que nous y avons eté. Et vint

bien a point que j'avoy porté ma Bible & quelques livres, sans y penser:

Car autrement une telle charge m'eût for fatigué, & eût eté cause que je

m'en fusse excusé. Or cela ne fut du tout sans fruit, plusieurs m'ayans

rendu témoignage que jamais ilz n'avoient tant ouï parler de Dieu en

bonne part, & ne sçachans auparavant aucun principe de ce qui est de la

doctrine Chrétienne: qui est l'état auquel vit la pluspart de la

Chrétienté. Et s'il y eut de l'edification d'un côté, il y eut aussi de

la médisance de l'autre, par ce que d'une liberté Gallicane je disoy

volontiers la verité. A propos dequoy il me souvient de ce que dit le

prophete Amos: _Ils ont haï celui qui les argüoit à la porte, & ont eu

en abomination celui qui parloit en integrité._ Mais en fin nous avons

tous eté bons amis. Et parmi ces choses Dieu m'a toujours donné bonne &

entiere santé, toujours le gout genereux, toujours gay & dispos, sinon

qu'ayant une fois couché dans les pois prés d'un ruisseau en temps de

nege, j'eu comme une crampe ou sciatique à la cuisse l'espace de quinze

jours, sans toutefois manquer d'appetit. Aussi prenoy-je plaisir à ce

que je faisoy, desireux de confiner là ma vie, si Dieu benissoit les

voyages.

Je seroy trop long si je vouloy ici rapporter ce qui est du naturel de

toutes persones, & dire quant aux enfans qu'ils sont plus sujets que les

autres à cette maladie, d'autant qu'ils ont bien souvent des ulceres à

la bouche & aux gencives, à-cause de la sustance aigueuse dont leurs

corps abondent: & aussi qu'ils amassent beaucoup d'humeurs cruës par

leur dereglement de vivre & par les fruits qu'ilz mangent en quantité &

ne s'en saoulent jamais, au moyen dequoy ils accueillent grande quantité

de sang sereux, & ne peut la rate oppilée absorber ces serosités.

Vieillars: Et quant aux vieux, qu'ils ont la chaleur enervée, & ne

peuvent resister à la maladie, étans remplis de crudités, & d'une

temperature froide & humide, qui est la qualité propre à la promouvoir,

susciter & nourrir. Je ne veux entreprendre sur l'office des Medecins

craignant la verge censoriale. Et toutefois avec leur permission, sans

toucher à leurs ordonnances d'agaric, aloes, reubarbe, & autres

ingrediens, je diray ici ce qui me semble étre plus prompt aux pauvres

gens qui n'ont moyen d'envoyer en Alexandrie, tant pour la conservation

de leur santé que pour le remede de la maladie.

C'est un axiome certain qu'il faut guerir un contraire par son

contraire. Cette maladie donc provenant d'une indigestion de viandes

rudes, grossieres, froides & melancholiques qui offensent l'estomac, je

trouve bon (sauf meilleur avis) de les accompagner de bonnes saulses

soit de beurre, d'huile, ou de graisse, le tout fort bien épicé, pour

corriger tant la qualité des viandes, que du corps interieurement

refroidi. Ceci est dit pour les viandes rudes & grossieres, comme féves,

pois: & pour le poisson. Car qui mangera de bons chappons, bonnes

perdris, bons canars & bons lapins, il est asseuré de sa santé, ou il

aura le corps bien mal-fait. Nous avons eu des malades qui sont

ressuscitez de mort à vie, ou peu s'en faut, pour avoir mangé deux ou

trois fois du consommé d'un coq. Le bon vin pris selon la necessité de

la nature, est un souverain preservatif pour toutes maladies &

particulierement pour celle-ci. Les sieurs Macquin & Georges honorables

marchans de la Rochelle comme associez de sieur de Monts, nous en

avoient fourni quarante-cinq tonneaux en nôtre voyage, dont nous nous

sommes fort bien trouvez. Et noz malades mémes ayans la bouche gatée, &

ne pouvans manger, n'ont jamais perdu le gout du vin, lequel ils

prenoient avec un tuïau. Ce qui en a garenti plusieurs de la mort. Les

herbes tendres au printemps sont aussi fort souveraines. Et outre ce que

la raison veut qu'on le croye, je l'ay experimenté en étant moy-méme

allé cuillir plusieurs fois par les bois pour noz malades avant que

celles de noz jardins fussent en usage. Ce qui les remmettoit en gout, &

leur confortoit l'estomac debilité. Depuis quelques jours j'ay eu avis

que l'essence de Vitriol y seroit bonne la gargarisant dans la bouche,

ou frottant d'icelle cette chair surcroissante à l'entour des dents. Je

croy que l'eau seconde des Chirurgiens n'est point mauvaise, & que

macher souvent de la Sauge serviroit beaucoup à prevenir ce mal.

Quelques uns trouvent bon aussi le frequent gargarisme de jus de citron.

Mais il me semble que seigner sous la langue ne seroit as mauvais, ou

scarifier cette vilaine chair surcroissante, & la frotter de quelque

liqueur mordicante: pour ventouser le malade à petits cornets à la façon

de Suisse & d'Allemagne.

Et pour ce qui regarde l'exterieur du corps, nous nous sommes fort bien

trouvés de porter des galoches avec noz souliers pour eviter les

humidités. Ne faut avoir aucune ouverture au logis du côté d'Oest, ou

Noroest, vents dangereux: ains du côté de l'Est ou du Su. Fait bon estre

bien couché (& m'en a bien pris d'avoir porté les choses à ce

necessaires) & sur tout se tenir nettement. Mais je trouveroy bon

l'usage des bains chauds, ou des poëles tels qu'ils ont en Allemagne, au

moyen déquels ilz ne sentent point l'hiver, sinon entant qu'il leur

plait étans en la maison. Voire méme és jardins ils en ont en plusieurs

lieux qui temperent tellement la froidure de l'hiver, qu'en cette saison

âpre & rude on y voit des orengers, limoniers, figuiers, granadiers, &

toutes telles sortes d'arbres, produire des fruits tels qu'en Provence:

Ainsi que j'ay veu à Bale chez le sçavant Docteur Medecin Felix

Platerus. Ce qui est d'autant plus facile à faire en cette nouvelle

terre, qu'elle est toute couverte de bois (hors-mis quand on vient au

païs des Armouchiquois, à cent lieuës plus loin que le Port-Royal) & en

faisant de l'hiver un eté on découvrira la terre: laquelle n'ayant plus

ces grans obstacles, qui empechent que le Soleil lui face l'amour &

l'echauffe de sa chaleur, il n'y a point de doute qu'elle ne devienne

temperée, & ne rende un air tres-doux: & bien sympatisant à nôtre

humeur, n'y ayant (méme à present) ni froid ni chaud excessif.

Or les Sauvages qui ne sçavent que c'est d'Allemagne, ni de leurs

coutumes, nous enseignent cette méme leçon, léquels, à-cause des

mauvaises nourritures & entretenements, étans sujets à ces maladies

(comme nous avons veu au voyage de Jacques Quartier) usent souvent de

sueurs, comme de mois en mois, & par ce moyen se garentissent, chassans

par la sueur toutes les humeurs froides & mauvaises qu'ilz pourroient

avoir amassées. Mais un singulier preservatif, contre cette maladie

coquine & traitresse, qui vient insensiblement, & depuis qu'elle s'est

logée ne veut point sortir, c'est de suivre le conseil du sage des

Sages, lequel aprés avoir consideré toutes les afflictions que l'homme

se donne durant sa vie, n'a rien trouvé de meilleur que de _se rejouir &

bien faire, & prendre plaisir à ce que l'on fait._ Ceux qui ont fait

ainsi en nôtre compagnie se sont bien trouvés: au contraire quelques uns

toujours grondans, grongnans: mal-contens, faineans, ont esté attrapez.

Vray-est que pour se rejouïr il fait bon avoir les douceurs des viandes

fréches, chairs, poissons, laictages, beurres, huiles, fruits, &

semblables: ce que nous n'avions pas à souhait (j'enten le commun: car

en la table du sieur de Poutrincourt quelqu'un de la troupe apportoit

toujours quelque gibier, ou venaison, ou poisson fraiz.) Et si nous

eussions eu demie douzaine de vaches, je croy qu'il n'y fût mort

persone.

Reste un preservatif necessaire pour l'accomplissement de rejouissance,

& afin de prendre plaisir à ce que l'on fait, c'est d'avoir l'honnéte

compagnie un chacun de sa femme legitime: car sans cela la chere n'est

pas entiere, on a toujours la pensée tenduë à ce que l'on aime & desire,

il y a du regret, le corps devient cacochyme, & la maladie se forme.

Et pour un dernier & souverain remede, je renvoye le patient à l'arbre

de vie (car ainsi le peut-on bien qualifier) lequel Jacques Quartier

ci-dessus, appelle _Annedda_, non encores conu en la côte du Port Royal,

si ce n'est d'aventure le Sassafras, dont y a quantité en la terre des

Armouchiquois à cent lieuës dudit Port: E est dit certain que ledit

arbre y est fort singulier, ainsi que nous remarquerons encore ci-après

au livre dernier chap. 24.

[Illustration]

_Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Contes fabuleus

de la riviere & ville seinte de_ Norombega: _Refutation des Autheurs qui

en ont écrit: Bancs de Moruës en la Terre-neuve:_ Kinibeki: Chouakoet:

_Malebare: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois

en la Virginie._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 209 / 303 题